En tête d'un arrêté des officiers municipaux de Saumur du 12 pluviose an III, A.M.S., 5 D 1

 

 

Chapitre 30 :

 Affrontements et conspirations de 1814 à 1831

 
 

   Sociétés secrètes, obscures conspirations, proclamations ardentes, trahisons, affrontements armés, suicide spectaculaire, exécutions, tous les éléments des grands drames romantiques sont réunis dans le Saumurois sous la Restauration. Ces faits, d'un fort retentissement national à l'époque, sont aujourd'hui bien oubliés, bien trop oubliés, et méritent d'abondants développements.

 

LES CONVULSIONS DE 1814-1815

   

1) La Première Restauration ( avril 1814-mars 1815 )

 

 

 

 

 

 

 

 

Dossier 1 : L'Ecole d'instruction des troupes à cheval

  L'Empire s'écroule dans l'indifférence, Louis XVIII est accueilli sans enthousiasme. Seul, le clergé exulte. L'année que dure la Première Restauration donne l'image d'une grande confusion. Les garnisons napoléoniennes rechignent à passer sous les ordres du général d'Autichamp, commandant les départements de Maine-et-Loire et de la Mayenne. Les tensions sont vives dans les campagnes, où l'on redoute le rétablissement des dîmes et l'annulation des achats de biens nationaux ê (1).
 Dans la ville, le changement de régime s'opère avec plus de douceur. Le maire, Charles-Thibault Persac, et le Conseil municipal, dans un texte pompeux, se déclarent ralliés au nouveau roi. Le maire reste en place, sans manifester une grande activité. D'où les lacunes dans les registres municipaux.
 Le sous-préfet, Sailland-Vachon, marque plus de zèle dans son adhésion, mais il décède aussitôt après. Louis-Léger-Bertrand Lavech, grand propriétaire et maire de Jarzé, lui succède le 30 juillet 1814. Il proteste contre les noms de rues révolutionnaires et napoléoniens, qui restent officiels dans la ville. Les édiles nomment une commission qui prend son temps pour réfléchir ; le sous-préfet se révèle d'un naturel accommodant.
 Le duc d'Angoulême, neveu du roi, fait une visite dans l'Ouest, consacrée surtout à l'ancienne Vendée insurgée. Il passe à Saumur les 7 et 8 août 1814 & (2). L'accueil est qualifié de triomphal. Jean-François Bodin, qui croit aux promesses de la Charte, lui offre un historique de la ville décoré de motifs antiques. Les chasseurs de la Garde, toujours en garnison à Saumur, rebaptisés " chasseurs à cheval de France ", exécutent des manoeuvres sur le Marais-le-Roi et l'acclament en criant : « Vive le Roi ! ». Selon un témoin amusé, ils ajoutaient à mi-voix « de Rome », en raison de leur ferveur bonapartiste, partagée par leur chef, le lieutenant-général Lefebvre-Desnouettes.
 La France paraît traumatisée. Aucun débat politique ne s'élève ; pas de discussions sur les modalités de la Charte.
 Dans ce climat morose, il se produit cependant un événement capital pour l'histoire de la ville : une ordonnance royale du 23 décembre 1814 établit à Saumur une " Ecole d'instruction des troupes à cheval ", à compter du 1er mars suivant. Cet acte constitue la véritable naissance de l'Ecole de cavalerie et mérite quelques développements & (3).
    

2) Les Cent-Jours ( mars-juin 1815 )

  A la nouvelle du débarquement de Napoléon à Golfe-Juan, toutes les autorités locales se déclarent résolues à défendre le trône, selon les dires du sous-préfet & (4). Elles enrôlent même quelques soldats volontaires, qui sont vite submergés. Le sous-préfet royaliste de Baugé note le 25 mars 1815 : « A Saumur, la canaille, soudoyée par les officiers de l'Ecole, s'est portée à différents excès. Après avoir été briser les armes de France qui étaient sur la caserne, elle s'est portée dans différentes maisons, où elle a cassé les vitres et tiré des coups de fusil dans les portes. Le curé de Saint-Pierre, qui tient une espèce de séminaire, a particulièrement été insulté » ( R.A., 1913 (2), p. 201 ).
 Débordées, les autorités se rallient bien vite à l'empereur, avec plus ou moins d'enthousiasme et d'illusions. Le 9 avril, le Conseil municipal s'adresse à Napoléon en ces termes : « votre seule présence ranime la France abattue... D'une main, contenez les efforts des ennemis de la France ; et de l'autre, fixez les bases des institutions libérales que vous nous avez promises » ê (5). Cette dernière formule constitue un éloge appuyé de l'Acte additionnel, qui adoucissait l'autoritarisme du régime impérial et qui avait été rédigé par Benjamin Constant. Le nouveau commandant de l'Ecole, le lieutenant-général de La Ferrière L'Evesque, adhère aussi à l'Empire restauré.
 Le maire Persac se rallie également. Comme si de rien n'était, le 25 avril, il publie un énorme règlement général de police. Cependant, un arrêté du nouveau préfet de Maine-et-Loire, Galeazzini, le déclare démissionnaire le 23 mai ; le maire adresse une lettre de démission au Conseil Municipal le 25. Le préfet nomme à sa place l'avocat libéral Charles-Pierre Fournier. Ce dernier, souvent omis dans les listes des maires de Saumur, a bien été installé le 27 mai et a géré les affaires jusqu'au 18 août, signant au moins deux arrêtés ès-qualités ê (6). Quant au sous-préfet Lavech, il présente sa démission, tout en restant en place ; « je finis par céder à la volonté de tous les gens pensant bien », écrit-il.
 Des élections sont organisées à la hâte. Deux Saumurois sont envoyés à la Chambre des Représentants : Maurice-Auguste Bizard, conseiller à la Cour, fils du député de 1789, et le lieutenant-général de La Ferrière l'Evesque, nouvellement arrivé à l'Ecole.

 L'euphorie ne dure pas longtemps, car les opérations militaires reprennent, pas seulement sur la frontière, mais aussi dans la région. Des révoltés royalistes vendéens s'emparent de Thouars et menacent le Saumurois. Le général Delaage envoie des troupes nombreuses, qui logent chez l'habitant. La garde nationale de la ville est renforcée et mobilisée. Ses sections participent à la défense du château, dont le commandant, Giordano, a reçu 150 000 cartouches ê (7).
 La population est nerveuse. Louis de La Selle, maire des Verchers, est tué au cours d'une escarmouche à Nueil. Selon le sous-préfet : « Tout le monde est debout, tout veille, tout s'agit[e], au point qu'il faut être interrogé, visité par dix patrouilles ou garde avant d'arriver à Saumur. J'ai dans ce moment plusieurs jeunes gens en prison, par jugement du peuple. J'ose dire, il les eut sacrifié parce qu'on les avait absout, je les ai fait reprendre et remettre en prison ».
  

3) Le chaos de l'été 1815

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dossier 2 :  Les Prussiens à la Croix Verte

   Au lendemain de Waterloo et de la chute de Napoléon, la confusion redouble. Le 18 août, le maire Charles Fournier abandonne son fauteuil. Noël-Henry Mayaud-Lagarde, légitimiste bon teint, a d'abord refusé la succession, car « je suis les trois quarts de l'année dehors », écrit-il. Il n'accepte la charge Il faut lire Noël-Henry Mayaudqu'à titre provisoire et à la condition d'être assisté par un troisième adjoint ( promesse finalement non tenue ). Il signe constamment " Nl Henry Mayaud Jeune " ; les points du début sont une référence maçonnique, car le maire a été initié, tout en étant très clérical.
 Des communes de la Côte saumuroise continuent d'arborer l'emblème tricolore ; le sous-préfet ordonne qu'un gendarme soit envoyé pour mettre en place le drapeau blanc.
 Les tensions dans les troupes sont encore plus vives. A l'Ecole, des sous-officiers s'opposent au remplacement du drapeau tricolore. Finalement, ils s'en emparent comme d'une relique, ils le brûlent, en recueillent les cendres et le boivent mélangé à du vin, en compagnie d'habitants de la ville. Un bataillon de gendarmes à pied de l'armée impériale refuse de quitter la ville, tant qu'il ne sera pas soldé. Un groupe de négociants, sous la direction de Charles Maupassant, se cotise pour avancer les sommes nécessaires. Le 2ème régiment de cuirassiers est dissous sur place, seulement en décembre. Afin qu'ils ne soient pas bradés à vil prix, ses chevaux sont placés chez des paysans dans l'attente de la réorganisation de la cavalerie ( A.M.S., 5 D 68 ). Certains sont envoyés à Saint-Cyr-en-Bourg ( archives de cette commune ). La ville de Saumur en recase douze. Les bénéficiaires ne sont pas très satisfaits, car ces montures ne savent pas travailler dans les champs. Un Saumurois se plaint même d'avoir reçu une jument boiteuse. Finalement, tous les chevaux sont récupérés sur le Chardonnet le 10 mai 1826.

 Des combats risquent d'éclater, car désormais, deux armées campent de chaque côté de la Loire, au sud, les rescapés de l'armée napoléonienne, au nord, les Prussiens. En effet, suprême humiliation pour les vaincus, les Prussiens occupent la rive droite du fleuve et installent un contingent à la Croix Verte. La ville doit les approvisionner et faire face à d'épineux problèmes ( dossier 2 ).

 

LES TENSIONS DES ANNÉES 1816-1820

   

4) Légitimistes et libéraux

 

 

 

Dossier 3 :  Une terre libérale

 

 

 

 

 

Dossier 4 :  La faiblesse des ultras

  Après cette période d'exaltation, le calme ne revient pas bien vite. La Seconde Restauration se révèle plus répressive que la première. Signature du sous-préfetLa reprise en mains est dirigée par le nouveau sous-préfet, Joseph-Antoine de Carrère, nommé le 14 septembre 1815. Il révoque de nombreux agents publics, fort logiquement en ce qui concerne les maires, mais aussi 34 percepteurs sur les 43 de l'arrondissement ( dont J.-F. Bodin et F.-Y. Besnard ), alors que le poste était viager. Il dresse une longue liste de suspects « transportables », il se plaint d'être mal secondé et d'être isolé sur une terre libérale ( dossier 3 ).
 Le préfet de Wismes le soutient en lui envoyant un espion, le chevalier d'Andrade, qui se présentera comme un exilé et qui, pour sauver les apparences, sera surveillé par un agent de police, afin « d'acquérir la confiance des amis du trouble et du désordre » ê (8). En mars 1816, sont cérémonieusement brûlés « les drapeaux tricolores, écharpes, bustes, portraits, aigles et autres emblèmes du gouvernement de l'usurpateur ». Selon le sous-préfet, quelques acclamations s'élèvent dans les rangs des fonctionnaires, le peuple garde un silence absolu.
 Les autorités trouvent leur plus solide appui dans le clergé, surtout auprès de l'abbé Forest, curé de Saint-Pierre. Lors du renouvellement municipal de 1821, le sous-préfet consulte officiellement les curés sur les opinions des conseillers sortants. Les anciens ordres religieux cherchent à se réinstaller dans leurs abbayes : 34 soeurs de Fontevraud ( 21 dames de choeur et 13 converses ) veulent reprendre la vie commune ; elles doivent renoncer à leurs anciens bâtiments transformés en prison centrale. Elles souhaitent s'installer dans l'ancienne abbaye de Saint-Florent et, peut-être, y ouvrir un pensionnat ê (9). Leur implantation apparaît comme trop coûteuse, et elles partent finalement s'installer dans leur prieuré de Chemillé. Une mystérieuse " association des chevaliers de Saint-Louis " apparaît aussi. Est-ce une antenne locale des chevaliers de la Foi ? Elle souhaite établir à Saint-Florent un collège de garçons, qui serait confié à un ancien bénédictin. Malgré son activisme et son zèle policier, le camp des légitimistes les plus durs reste très isolé dans la région ( dossier 4 ).
  

5) Du cri séditieux à la société secrète

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dossier 5 : La radicalisation des années 1820-1821

 

a) Une vague de répression ( 1815-1816 )

 Une véritable fronde populaire secoue le Saumurois ( cris de « Vive l'Empereur ! », pièces à l'effigie de Napoléon II, pavillons aux trois couleurs sur les gabares, chansons bonapartistes ). Elle est méthodiquement réprimée par les tribunaux et elle s'apaise au bout de deux années.

b) Le calme apparent ( 1817-1819 )

 La période suivante est plus calme. Le duc d'Angoulême vient visiter l'Ecole de cavalerie sans incident particulier. Dans sa séance du 14 septembre 1818, le Conseil municipal adopte une nomenclature officielle des noms des rues, en attribuant 114 désignations. La commission a travaillé pendant deux ans et s'inspire manifestement des travaux de Bodin, cherchant selon ses dires, à piquer la « curiosité publique ». Les lieux dédiés à Napoléon et à Joséphine ainsi que la plupart des noms révolutionnaires disparaissent & (10). La commission les remplace par le nom ou l'un des noms de l'Ancien Régime, maintenant ainsi bien des appellations pittoresques. Elle poursuit l'hommage aux grands hommes, en laissant Beaurepaire et en introduisant Duplessis-Mornay. En cette période d'alliance du Trône et de l'Autel, les noms d'origine religieuse abondent ; des couvents disparus, comme la Visitation, rappellent leur souvenir. A l'origine de l'essentiel de notre répertoire actuel, la commission a plutôt bien travaillé. Elle a adopté notre système de numérotation des rues, progressant dans le sens du courant de la Loire ou à partir des rives du bras principal.
 Un crédit de 1 000 francs est affecté à la gravure des nouveaux noms sur le tuffeau, sans pour autant marteler les anciens. Style des gravures dans le quartier des PontsLe 10 mars 1819, le maire passe un contrat avec un certain Charbonneau ( A.M.S., 1 O 17 ). Il est cependant évident qu'au moins trois artisans se sont réparti la tâche, car ils travaillent différemment. L'un ajoute d'énormes points sur les "I".

Place de Nantilly

 

 

 

 

 

Anciens et nouveaux noms près de l'église de Nantilly

 Le tailleur de pierre qui opère dans le quartier de Nantilly surcharge le nom antérieur par les lettres " ANCT " pour " anciennement ", ce qui nous donne des répertoires fournis, à l'orthographe parfois peu sûre, comme celui de droite qui est malheureusement disparu.

 

 

 Le climat est à la restauration du passé. En 1818-1819, le Conseil municipal s'occupe de rétablir les armoiries de la ville, en adaptant le blason enregistré en 1699. Voir Méthode / armoiries de Saumur.

 

 

c) Le tournant de 1820

 Après l'assassinat du duc de Berry, l'année 1820 est chargée d'événements. Le pouvoir se radicalise, l'opposition aussi. De vifs incidents marquent la venue de Benjamin Constant ( développements dans le dossier 5 ).

 

SAUMUR, CAPITALE DES CONSPIRATIONS ( 1821-1822 )

  

 6) Les Chevaliers de la Liberté

  Dossier 6 :  Ecrire l'histoire d'une société secrète

Dossier 7 : Les chevaliers de la Liberté du Saumurois

 

  Dossier 8 :  Bonapartistes et Républicains

   La société secrète des Chevaliers de la Liberté est fondée à Saumur le 10 octobre 1820. Ecrire l'histoire d'une association qui ne laisse pas de traces écrites pose des problèmes de méthodologie ( dossier 6 ). Que valent les abondantes archives policières ? Que tirer de procès manifestement bâclés ? Aucun des dirigeants n'étant passé aux aveux, comment combler les silences ?

 A partir des fiches de police et des récits postérieurs de témoins, il est possible de reconstituer la composition du groupe dirigeant, appelé le comité central, ainsi que l'extension du réseau dans le Saumurois et dans tout l'Ouest de la France, ses modes de fonctionnement et ses codes de reconnaissance ( dossier 7 ).

 Plus difficiles à connaître sont les objectifs politiques des chevaliers. Ils sont unanimes pour demander la réunion d'une assemblée constituante. De quel régime rêvent-ils pour la suite ? Les simples adhérents, civils et militaires, sont habituellement étiquetés comme bonapartistes. Il faut toutefois noter que la mort de Napoléon 1er ne suscite aucune réaction notable dans la région et que le courant bonapartiste est désorienté. Ayant scruté la pensée politique des dirigeants qui se sont exprimés, je constate qu'ils sont en majorité républicains.
   

7) Saumur, capitale des conspirations de l'Ouest, 1821-1822

Dossier 9 : Le pronunciamiento militaire

 

  Dossif 10 : La marche sur Saumur de février 1822

 

  Dossier 11 : La tentative de coup de main de juin 1822

 D'abord autonome et parfaitement secrète pendant six mois, la société s'intègre ensuite dans les plans de soulèvement national dressés par le mouvement carbonaro. Elle se lance alors dans trois tentatives de type différent.

1) Un projet de soulèvement militaire du type pronunciamiento en décembre 1821 ( dossier 9 ).

2) Un mouvement de masse dirigé par le général Berton à partir de Thouars. Les opérations traînent en longueur et les effectifs s'effritent. Le maire de Montreuil-Bellay ne voit qu'une centaine d'hommes marcher vers Saumur et signale que deux participants ont repris la direction de Thouars ê (11). A la tombée de la nuit, un affrontement dramatique oppose sur le pont Fouchard les rebelles aux forces en principe loyalistes...( dossier 10 )

3) En juin 1822, une tentative de coup de main pour libérer les prisonniers se termine piteusement à la ferme de l'Alleu, sur les hauteurs de Saint-Hilaire-Saint-Florent, par la capture de Berton et de quelques chefs ( dossiers 11 ).

 Malgré leur conviction et leur réel courage, les chevaliers de la Liberté aboutissent à un résultat désastreux. Comment expliquer ces échecs pitoyables ? « Ces tentatives étaient folles, note le chancelier Pasquier, elles n'ont jamais eu la moindre chance de succès et ne firent courir aucun danger sérieux au gouvernement » & (12). Mal conçus et mal exécutés, ces complots accumulent en effet les maladresses.
 Ces faux pas résultent de trois erreurs d'analyse qui ne sont pas particulières au groupe saumurois, mais partagées par l'ensemble du mouvement carbonaro français. Les conspirateurs de 1821-1822 sont touchés par le syndrome du retour de l'île d'Elbe : ils pensent pouvoir renverser un régime impopulaire à partir des provinces, par un mouvement enthousiaste faisant tache d'huile ; or, le " vol de l'Aigle " est un cas tout à fait unique : dans un pays centralisé comme la France, le pouvoir se renverse et se prend dans la capitale. La deuxième erreur est relevée par Louis Blanc : « La Charbonnerie n'est point descendue dans les profondeurs de la société, elle n'en avait point remué les couches inférieures » & (13). Regroupant des notables méfiants à l'égard du peuple et préférant le suffrage censitaire, les chevaliers de la Liberté se condamnent, dès le départ, à demeurer minoritaires. Enfin, tous regardent vers le passé, les bonapartistes vers Napoléon 1er, les républicains vers le Directoire, mais ni les uns ni les autres n'ont su définir des perspectives d'avenir.
  

 8) Une répression spectaculaire

 Dossier 12 : La répression

Dossier 13 : Les proscrits

  Cinq peines de mort sont confirmées et des centaines d'années de prison infligées par des tribunaux aux ordres ( dossier 12 ).

 Une dizaine de chevaliers de la Liberté prennent la fuite et trouvent asile en Angleterre ( dossier 13 ).

 Quadrillée par le régiment de carabiniers, la région est l'objet d'une étroite surveillance ; le commissaire de police fait état de nouvelles réunions, peut-être imaginaires. Le lieutenant de gendarmerie interroge le capitaine Vallée, commandant du Génie de la place, sur des souterrains reliant les Récollets au château. Des rapports sont établis sur les trois sociétés locales de lecture « (14). L'administration est purgée de ses éléments trop proches du courant libéral.
 De lourds secrets pèsent pour longtemps sur la société saumuroise : vingt ans après, dans ses Epoques saumuroises, J.-B. Coulon se refuse encore à raconter la conspiration, cet « événement trop rapproché et qui soulèverait tant de sévères jugements et une sorte d'inquisition hardie dans le sanctuaire de la famille » [ cf. nos années d'après 1939-1945 ].

 

ULTRAS ET LIBÉRAUX DE 1823 À 1831

   

 9) La dislocation du courant libéral

  Même s'ils aident les comploteurs dans leur fuite, les notables locaux, à la suite du maire et de la garde nationale, condamnent formellement les méthodes insurrectionnelles. Les riches propriétaires qui forment le corps électoral, effrayés par ces conjurés qu'on décrit comme de dangereux révolutionnaires, se jettent dans les bras du parti de l'ordre ; aux élections législatives de février 1824, le député sortant J.-Fr. Bodin - qui s'est tenu à l'écart des complots - n'obtient que 71 voix, contre 345 au candidat officiel, Pierre-Vincent Benoist, chef de service dans un ministère.

 Le gouvernement tient la région bien en mains. Se croyant désormais sûr de l'armée, il transfère à Saumur l'Ecole d'application de la cavalerie par ordonnance du 11 novembre 1824 ( voir chapitre sur l'histoire militaire ). A sa tête, il place un officier resté fidèle aux Bourbons pendant les Cent-Jours, Nicolas-Charles-Victor Oudinot, fils aîné du maréchal.
 La visite d'importants personnages se déroule sans incidents. Le 16 mai 1827, le duc d'Angoulême, devenu dauphin de France, vient pour la troisième fois à Saumur ; il pose la première pierre du Palais de Justice, qui est bénite par le curé de Saint-Pierre. Il se promène à cheval dans les rues et visite l'Ecole de cavalerie. Selon le rapport du sous-préfet, « il n'a pas été tenu un seul propos blâmable et l'on [n'] a entendu que des cris d'amour et de fidélité. J'en ai eu la certitude par des gendarmes déguisés et par des agents secrets, qui se sont répandus partout » ê (15).
 L'année suivante, la duchesse de Berry fait un grand voyage dans l'Ouest. Elle passe par Saumur, où l'Ecole de cavalerie donne un premier carrousel en son honneur. Aucune fausse note n'est signalée.
 En janvier 1828, l'abbé Forest, curé de Saint-Pierre, organise une mission prêchée par des jésuites. L'érection d'une croix, sur le domaine public, près de la rue de l'Enfer, entraîne des débats, feutrés pour l'instant.
 A la mairie, Charles-Thibault Persac, qui a été battu aux élections législatives présente sa démission. Le 23 janvier 1828, est nommé à sa place Charles de Charnières, ancien officier de marine, habitant Nueil et peu connu. Battu lui-aussi aux élections récentes, ce dernier accepte avec réticence, expliquant qu'il ne peut résider plus de quatre mois par an dans la ville. Dans la réalité, Saumur est dirigé par ses deux adjoints, le capitaine de vaisseau Pierre-François Péron ( qui avait été abandonné pendant quarante mois sur l'île Amsterdam - voir sa biographie ) et l'avocat Henry Jahan.
 Les " Affiches, annonces et avis divers de Saumur " [B.N.F., Lc11/932 ], médiocre hebdomadaire publié chez Degouy, trahissent la pauvreté de l'information et la frilosité de la censure. Elles avaient osé écrire que la taille de la sous-préfecture était insuffisante pour les grands bals ; le passage est coupé. En 1829, quand le jeune Charles Dovalle est tué en duel, le journal fait allusion à une mort malheureuse ; il n'évoque le duel que la semaine suivante.

 Cependant, le courant libéral n'est qu'à moitié endormi. Aux élections législatives de novembre 1827, la vie politique se réveille : plusieurs circulaires au ton vif sont publiées. Le candidat ministériel est battu. Benjamin Delessert, industriel et philanthrope célèbre, élu député de Paris en 1822, siégeant dans l'opposition, mais battu en 1824, s'est porté candidat à Saumur. Le maréchal de camp Oudinot, commandant l'Ecole de cavalerie, ne semble pas étranger à cette opération. Sans faire campagne ( il ne semble pas être venu sur place à cette époque ), Delessert réunit sur son nom les suffrages libéraux et est élu par 200 voix sur 329 votants. Ce succès de l'opposition entraîne la disgrâce du sous-préfet de Carrère, en place depuis 13 ans. Ce dernier est désormais muté dans des postes subalternes.
 Un médiocre incident survenu en août 1829 prend aussi des proportions nationales. Au théâtre, est jouée la pièce " Avant, pendant, après ", qui a été approuvée par le ministre de l'Intérieur. Elle est accueillie par des applaudissements et par des sifflets, sans doute en raison de quelques allusions politiques. Elle est remplacée le lendemain, alors qu'elle figure toujours à l'affiche. Selon le rapport de gendarmerie, 25 à 30 bourgeois installés au parterre exigent qu'elle soit jouée. Des officiers de carabiniers, installés dans les loges, envahissent le parterre, injurient les bourgeois et échangent avec eux quelques coups de poing ; un lieutenant de dragons insulte le maréchal des logis de la gendarmerie... L'adjoint au maire, Jahan, fait évacuer la salle, qui est fermée jusqu'à nouvel ordre ( A.D.M.L., 383 T 2 ). Il en résulte aussi deux duels opposant des bourgeois à des officiers et deux blessures légères. L'affaire remonte au ministre de l'Intérieur, qui approuve la fermeture du théâtre.
 Quelques nuages se profilent aussi sur le front social. Les manoeuvres travaillant à la construction du nouveau pont étaient rétribués à la tâche ; ils gagnaient habituellement la modique somme de 22 sous par jour. Brusquement, en février 1828, leurs gains tombent à 18 sous. Une centaine d'entre eux manifestent violemment et Gourville, l'entrepreneur, doit leur accorder une augmentation immédiate.
   

 10) Les turbulences de 1830-1831

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

   Rejetant l'aventurisme des comploteurs et l'extrémisme des ultras, la région était mûre pour Louis-Philippe. L'affiche annonçant la prise d'Alger ( A.M.S., 5 H 8 ) n'a pas grand effet, sauf le bruit des trois salves de 21 coups de canon, tirées du château.

Affiche annonçant la prise d'Alger, sur l'ordre du préfet de M. et L. - A.M.S., 5 H 8

 La Révolution de Juillet est accueillie favorablement, mais sans explosions de joie. L'année 1830 est paisible. Le maire et le sous-préfet s'éclipsent discrètement. Le premier est remplacé par Jean-Baptiste Cailleau-Grandmaison, fils du maire de l'an II ; le second par Georges-Prudent Bruley-Desvarannes, apparenté à la famille Lévesque-Desvarannes, libéral affirmé et, cas particulier parmi les siens, hostile au culte de Napoléon. Le commandant du château remet son stock d'armes à la garde nationale de la ville. En octobre, le député Delessert vient passer trois jours dans le Saumurois et se déclare très satisfait du nouveau régime. Un groupe étonnamment élevé de 20 Saumurois, plus un sous-lieutenant de l'Ecole de Cavalerie, reçoivent la croix de juillet 1830 pour leur participation aux journées révolutionnaires. Ils prêtent serment devant le nouveau maire le 22 mai 1831 ( A.M.S., 3 K 5 ).

 L'année 1831 est plus mouvementée. En juillet est découvert un projet de conspiration carliste ( en faveur de Charles X ) au sein de l'Ecole de cavalerie. Le maréchal des logis Sioc'han de Kersabiec, en relations avec la duchesse de Berry, a recruté quelques élèves, notamment les frères de Mas Latrie, Eugène et Achille ( ce dernier est trouvé porteur d'une ceinture contenant 800 francs en or ), les officiers-élèves Ernest de Solages, Edouard de Monti et quelques autres, une vingtaine au maximum, selon le sous-préfet. Les comploteurs, un peu éméchés, sont rentrés un soir à l'Ecole en chantant " la Parisienne ", la réponse à " la Marseillaise ". Traduits devant la cour d'assises de Maine-et-Loire, ils expliquent qu'ils sont surtout hostiles aux " immortels ", de jeunes parisiens promus officiers en raison de leur conduite pendant les Trois-Glorieuses, et qu'ils n'auraient agi qu'en cas de proclamation de la République ê (16). Les liens étroits de leurs familles avec les soulèvements de l'Ouest rendent cette argumentation peu crédible. En tout cas, habilement défendus par Maître Janvier, ils sont acquittés. Cependant, Eugène de Mas Latrie est cassé de son grade, muté dans un bataillon disciplinaire de chasseurs d'Afrique et envoyé en Algérie, où il trouve la mort.

 Les membres du clergé trop ouvertement légitimistes sont pris à partie. Quelques uns s'enfuient. Le curé de Saint-Lambert-des-Levées ne fait plus chanter le Domine salvum fac regem ´ (17) ; en riposte, le Conseil municipal suspend le traitement de son desservant. A Saumur, le vieux curé Forest tient des propos qui laissent pantois le sous-préfet, il est « de ceux qui brigueraient les honneurs du martyre, si de leur sang pouvait naître une bienheureuse guerre civile » ê (18). Dans l'immédiat, il doit fermer son école presbytérale, et sa croix de mission ornée de fleurs de lis est transférée dans son église sur arrêté du maire. Son successeur, Henri Bernier, fait bien chanter le Domine salvum fac regem, mais sans préciser Ludovicum Philippum. Cependant, ce clergé déconseille la prise d'armes. Un incident du même ordre éclate en avril 1833, quand le maire Cailleau-Grandmaison ordonne d'installer un drapeau tricolore sur l'église de la Visitation ; le desservant, l'abbé Bocquet, lui adresse des lettres virulentes.

 L'année 1832 est paisible à Saumur. Jean-Frédéric Sourdeau de Beauregard, un légitimiste influent dans la région, est hostile à un soulèvement, qui relancerait les guerres civiles. Ailleurs, une faible révolte des "chouans" éclate. La garde nationale de Saumur est mobilisée ; 250 hommes, commandés par le capitaine Bregeon, patrouillent dans la région de Saint-Florent-le-Vieil, Montjean, Montrevault & (19). Le sous-préfet s'inquiète au sujet de possibles victimes et au sujet du mauvais temps « qui prépare à nos soldats bourgeois une campagne si peu en rapport avec leurs habitudes douces et casanières ». Il y a effectivement un mort, mais c'est du choléra. Plus que militaire, le but de l'opération est politique : il s'agit de prouver l'attachement à la Monarchie de Juillet des gardes nationaux, défenseurs de la constitution. Ceux-ci sont d'ailleurs correctement rétribués, par des indemnités et par une souscription locale en leur faveur.

 

LES RÉALISATIONS DES ANNÉES 1814-1834

   

11) La reprise des travaux urbains

  Dossier 14 : Les travaux urbains de 1814 à 1834

  Dossier 15 : Plan de Saumur de 1814 à 1834 ( format écran )
Dossier 16 : Même plan au format zoom

  Dominée par les conflits politiques, la période 1814-1834 correspond aussi à la reprise des grands travaux d'urbanisme, lancés au milieu du XVIIIe siècle et enfin à peu près terminés.
 La percée centrale, achevée du côté de la'actuelle rue Franklin-Roosevelt, avance sur la rue d'Orléans. A l'autre extrémité est lancé le pont du duc de Bordeaux, rebaptisé " pont Napoléon " à son achèvement en 1834. Deux importants quais, le quai neuf ( quai Mayaud ) et la levée de Nantilly sont à peu près finis.
 Avec la sous-préfecture et le palais de Justice, la ville se revêt des attributs d'un chef-lieu d'arrondissement. Un établissement de bains contribue à l'hygiène. Beaucoup d'autres réalisations sont décrites dans le dossier 14.
    

 12) L'alphabétisation des milieux populaires

 

 

  Dossier 17 : L'enseignement primaire de 1816 à 1834

  Un autre phénomène important est rarement perçu. Le niveau scolaire des habitants de Saumur, médiocre jusqu'alors, connaît une rapide amélioration en une douzaine d'années. L'Etat, le sous-préfet et la commune y sont pour peu de choses. C'est le Conseil général de Maine-et-Loire qui fait un important effort financier, cela pour des motifs cléricaux, car il tient à favoriser les Frères de la Doctrine chrétienne. Dans un climat de manoeuvres politico-religieuses et d'improvisations pédagogiques, se met en place un réseau d'importantes écoles gratuites, fonctionnelles en 1834. Pour les garçons, l'école mutuelle s'installe dans l'ancien couvent des Récollets, l'école des Frères de la Doctrine chrétienne déménage dans la rue Duplessis-Mornay ; au collège communal, la section primaire ( payante ) atteint parfois cent élèves. Pour les filles, les soeurs de Saint-André tiennent une école géante installée au milieu de la rue du Prêche.
 Désormais, dans leur grande majorité, les petits Saumurois suivent quelques années de scolarité, connaissent quelques rudiments et sont au moins capables de signer leur nom.