La marche sur Saumur de février 1822   

  

1) Le projet de soulèvement de l'Ouest

 Après l'échec du projet de soulèvement militaire, les chevaliers de la Liberté ne sont pas poursuivis, car la police ne les a pas encore tous identifiés et car, pour l'instant, elle ne peut que leur reprocher la participation à une société secrète. La majorité d'entre eux décide de prendre le relais, sans beaucoup se cacher. D'après des renseignements fournis par un capitaine d'artillerie résidant à Saumur, le procureur général d'Angers écrit au garde des Sceaux : « A voir les mouvemens que se donnent les libéraux, les avis à leurs partisans de se tenir prêts, leur jactance accrue, on pourrait croire qu'on médite un soulèvement général » ( A.D.M.L., 29 M 3, 21 février 1822 ).
 Toujours selon le procureur, de Noailles, membre de la Congrégation, des défections affaiblissent la société ; certains conjurés préfèrent temporiser et attendre la mort jugée prochaine de Louis XVIII. Plusieurs comités locaux se mettent effectivement en sommeil. Finalement, à l'heure de passer à l'action, on n'entrevoit plus que cinquante à soixante chevaliers du Saumurois qui ont répondu aux ordres, c'est-à-dire à peine la moitié des affiliés.
 Les plus combatifs sont encouragés par le Comité Directeur de Paris et La Fayette, qui leur promettent d'envoyer un général d'Empire dont le prestige entraînerait les hésitants. Portrait de Berton, par un lithographe anonymeIls ont choisi le comte Pajol, un général plein d'audace. Cependant, le général Jean-Baptiste Berton ( à droite ), soumis à d'incessantes tracasseries policières ( il a été enfermé six mois à l'Abbaye ), prend les devants et s'impose comme chef des soulèvements de l'Ouest, avec le soutien de Grandmesnil.
 Né en 1767, ancien élève de l'école de Brienne, Berton était devenu baron d'Empire en 1808 et général de brigade dans la cavalerie en 1813. Il était réputé en Espagne pour l'audace de ses coups de main. Depuis 1815, placé en non-activité, puis à la retraite en 1820, il écrit beaucoup, toujours avec brio, mais sa pensée semble confuse. Le duc Victor de Broglie, qui siège à la Chambre des Pairs au centre-gauche, le rencontre alors et le juge « bon soldat, brouillon, bavard et grossier ». Puis il ajoute, puisqu'il faut tout citer : « c'est un fou dont la figure est extravagante et qui bavarde sur tout » ( duc de Broglie, Souvenirs ( 1785-1870 ), P., Calmann-Lévy, t. II, 1886, p. 257 et 269 ).
 Pour l'heure, le général Berton a obtenu l'autorisation de s'absenter de son domicile pendant quatre mois, afin d'aller visiter l'un de ses fils. Bien sûr, son itinéraire dans l'Ouest de la France est suivi par la police et sa maison parisienne est perquisitionnée le 20 février 1822.

 Le dimanche 17 février, en présence de Berton ( que Grandmesnil a transporté depuis Rennes dans son cabriolet ), se tient une réunion plénière du comité central de Saumur, rassemblant quarante-deux délégués représentant la ville, ses environs et les grandes cités de l'Ouest ( en multipliant ce nombre par 10, on a le maximum des chevaliers alors actifs ). Outre les membres du comité central déjà cités, sont venus Cossin et L'Heureux , de Nantes, Ferail et Chappey, de Rennes, Lebreton, du Mans, le colonel Bouvry, de Poitiers. Les autres sont d'une identification problématique. Incontestablement, Saumur est alors la capitale des conspirateurs de l'Ouest.
 Voici le plan adopté : sous le commandement de Berton et avec le renfort de quelques stagiaires de l'Ecole désireux de libérer leurs camarades, les chevaliers du Saumurois s'empareront par surprise du château et ils s'y enfermeront pour soutenir un siège. Dans les jours suivants, les troupes loyalistes des cités voisines seront envoyées vers Saumur ; mettant à profit le vide ainsi créé, les conjurés locaux s'empareront des grandes villes de l'Ouest. Rien ne semble prévu pour la suite ; Berton n'a pas de plan offensif : dans ses effets, on a retrouvé des cartes de Cassini qui se limitent aux régions de Tours, Chinon et Chemillé.

 

2) L'attitude du maire Charles Maupassant


 La réussite de ce plan, pour le moins téméraire, suppose au préalable l'appui, ou tout au moins la bienveillante neutralité, des cinq compagnies de la garde nationale de Saumur, dont les sympathies libérales sont connues. Le maire Charles Maupassant, chef réel de cette troupe, est contacté. Selon de fortes présomptions, par le général Berton en personne ; mais on ne dispose pas de preuve formelle, puisqu'au procès de Poitiers, les deux hommes ont reconnu s'être rencontrés avant les événements, tout en se gardant bien de préciser dans quelles conditions. Etait-ce à Saumur ou à Paris, chez le colonel Duchâtel, parent de Maupassant ?
 Deux faits sont sûrs : Maupassant connaît tout du complot ; quatre de ses employés dînent avec les conjurés ; son beau-frère, Boissavary est présent à Thouars lors du déclenchement de l'insurrection ; le maire avertit le sous-préfet - mais en dernière heure et en termes vagues. Une seconde certitude : Maupassant, malgré ses réticences à l'égard des Bourbons, s'oppose vivement au projet des conjurés qui aurait pour premier effet de mettre sa ville à feu et à sang. Il a sûrement déclaré son intention de s'y opposer au moyen de sa fidèle garde nationale, si bien qu'en dernière heure, les six membres permanents d'un comité d'exécution adoptent un nouveau plan.

 

3) Le soulèvement de Thouars

 A la différence de Saumur, la garde nationale et les cinq gendarmes de Thouars sont acquis au complot. Le chef local des chevaliers, l'huissier Saugé, paraît très efficace. La garde de Parthenay doit venir en renfort. L'opération partira donc de la vaste place Lavault, située à l'entrée nord de Thouars. En chemin, les chevaliers des environs et les villageois ralliés viendront grossir la troupe : sous la pression de cette masse, la garde nationale de Saumur devrait laisser faire ou changer de camp.Le général Berton, eau forte vers 1840, dessin par Pauquet, gravure par Frillay
 Ces nouvelles dispositions qui annulent l'effet de surprise sont appliquées avec lenteur par Berton, le dimanche 24 février. Après avoir proclamé la déchéance de Louis XVIII et le retour de la liberté, sans être plus précis sur le nouveau régime, le général, dans son grand uniforme ( à droite ), part déjeuner, au lieu de se mettre en marche aussitôt. La troupe s'ébranle vers 11 heures. En tête du cortège, un ancien soldat porte un drapeau tricolore, en réalité le drapeau blanc de la garde nationale de Thouars, sur lequel ont été ajoutées une bande bleue et une bande rouge [ Ce souvenir, recueilli par le musée de Thouars, est aujourd'hui en lambeaux ].
 Sur la route de Saumur, la colonne ne reçoit pas les renforts annoncés. Des contingents des villages voisins, notamment de Mollay, d'Antoigné et de Varrains, étaient venus les attendre à l'aube. Ne voyant rien venir, ils sont rentrés chez eux.
 Au cours de cette journée se font jour deux conceptions divergentes de l'opération : Delon ( réapparu ) et Gauchais veulent un coup de main rapide et, s'il le faut, sanglant ; à l'inverse, Berton prend son temps, il imagine qu'à la vue du drapeau tricolore, encadré par un général et des gendarmes, les villages vont se rallier spontanément et qu'un vaste mouvement, enthousiaste et non violent, va les porter vers Saumur. C'est le syndrome du retour de l'île d'Elbe.
 A Montreuil-Bellay, les gendarmes sont cueillis en douceur, avec une telle douceur que l'un d'eux, un ancien vendéen, s'échappe et vient donner l'alarme dans Saumur - qui est déjà au courant. Une vingtaine d'élèves de l'Ecole sont envoyés à la rencontre des assaillants, ils reconnaissent leur camarade Delon, ils fraternisent et chevauchent aux côtés des conjurés, sous le regard médusé de quelques gendarmes postés en éclaireurs. Finalement, c'est une petite troupe de cent vingt hommes, dont une vingtaine à cheval, qui franchit le pont Fouchard, à la tombée de la nuit.

 

4) L'affrontement sur le pont Fouchard 

 La grande route débouchant sur le centre-ville est barrée par des forces légèrement plus nombreuses : des gendarmes, un deuxième escadron d'élèves de l'Ecole et, en arrière, la garde nationale. En effet, Maupassant a réuni sur la place de la Bilange les deux compagnies d'élite, les plus disciplinées ; il leur a fait jurer une complète obéissance, mais, note le sous-préfet, un seul homme est sorti des rangs et a crié : « vive le Roi ! ». Une compagnie patrouille en ville, afin de neutraliser les groupes de conjurés qui viendraient des environs ; le maire accompagne l'autre compagnie vers le pont Fouchard. Quelques chevaliers, dont Caffé et Chauvet, se sont glissés dans ses rangs et tentent de la faire changer de camp.
 Dans les deux troupes qui se toisent, beaucoup d'hommes se connaissent et n'ont guère envie d'en découdre, si bien qu'après avoir frôlé le drame, on donne dans la comédie. Berton fait replier ses hommes sur le côté méridional du pont Fouchard. Ils se protègent au moyen d'une barricade de charrettes. Une guerre des nerfs commence. Finalement, tout le monde adopte une attitude défensive ; la garde nationale et l'escadron de l'Ecole souhaitent protéger la ville contre une intrusion, mais n'ont aucune envie d'attaquer. D'après le témoignage imprimé d'un de ses fils, Berton garde encore un espoir de succès, car le gros des forces de l'ordre est immobilisé devant le pont Fouchard et il espère que les chevaliers de Saumur et des communes du nord de la Loire, sous la direction de Jean Gauchais, vont en profiter pour s'emparer de la ville.
 Le sous-préfet, qui souhaite une répression sanglante, ordonne au commandant Walter et à son escadron de cavalerie de chasser les envahisseurs ; or, les élèves ont "oublié" leurs cartouches et ils ne peuvent pas charger sabre au clair contre des carrioles. Quant à la garde nationale, c'est volontairement qu'on ne lui a pas distribué de cartouches ; a-t-elle, en outre, le droit d'intervenir hors du territoire de la ville, en entrant sur une commune voisine, et l'accepterait-elle ? En tout cas, le sous-préfet monte au château et parlemente longuement pour obtenir un canon et vingt-cinq hommes ( ce qui est contraire à la consigne ).
 Pendant ce temps, et sans lui demander son avis, le maire s'interpose et rencontre Berton dans l'un des minuscules pavillons de l'entrée du pont qui sert d'annexe à l'octroi. Sur cette entrevue, on ne dispose guère que du récit mélodramatique de Maupassant. Il paraît sûr que le ton est orageux et que finalement le maire convainc le général de l'échec de son entreprise. Lui a-t-il promis que sa troupe ne serait poursuivie que deux heures après son départ ou seulement le lendemain à l'aube ? En réalité, cette décision ne lui appartenait pas.
 Quand le sous-préfet redescend du château avec son canon, on découvre qu'il n'y a plus de conjurés derrière la barricade. Un peloton de vingt-quatre élèves s'élance à leur poursuite ; arrivé à Bournan, il se trompe de route [ ? ] et file vers Doué ; ensuite, il rebrousse chemin et capture finalement neuf traînards.
 L'affaire s'est accompagnée de vives tensions, mais chaque camp a contrôlé sa nervosité. Aucun coup de fusil n'a été tiré.

5) La répression

 La plupart des assaillants parviennent à s'enfuir. Arrivés à Brion-sur-Thouet, ils enlèvent leur uniforme, enterrent le drapeau tricolore et se dispersent. L'un d'entre eux, Moreau, tente le 28 février de soulever les habitants de Parthenay. Son appel trouve peu d'écho, et il doit se réfugier en Espagne.
 Au même moment, des dizaines de suspects sont arrêtés, dont Caffé, imprudemment rentré chez lui. Les chasseurs de l'Ariège, stationnés à Tours, patrouillent en permanence et fouillent les maisons. Une perquisition est en particulier opérée chez Jacques Lofficial, ancien sous-préfet de Baugé pendant les Cent-Jours et homme de confiance de Benjamin Constant dans la région. Il s'est installé à Angers au moment de la prise d'armes, et le juge d'instruction le soupçonne d'avoir eu l'intention de s'emparer de la préfecture.
 Les brigades de gendarmerie de Doué et de Vihiers sont installées à Saumur. Le 20 mars, l'Ecole d'instruction des troupes à cheval est dissoute ; elle sera remplacée par un régiment de carabiniers, qui est considéré comme sûr et qui sera encadré par des officiers détachés de la garde royale. Le sous-préfet de Carrère contrôle la situation. Le procureur général près la Cour d'Angers constate : « Le sous-préfet est bien dévoué. Son physique ne répond pas à son zèle, mais il a fait tout ce qu'il pouvait faire ».

 Dans ce climat, on est surpris d'assister à une nouvelle tentative des chevaliers, la troisième en six mois, mais nous allons voir que l'initiative ne vient pas seulement d'eux : il s'agit d'un traquenard monté à Paris par la Haute Police.