Les proscrits   

   

1) Qui a parlé? qui a trahi ?

 A l'heure des bilans, quelques détails policiers méritent clarification. Il est certain que plusieurs conjurés ont passé des aveux. Le maréchal des logis Couderc lâche les noms de dix de ses camarades, ce qui lui valut sans doute d'être gracié. Le clerc de notaire Beaufils, délégué de Vernoil, révèle l'identité de cinq responsables qu'il avait rencontrés chez Caffé. Delalande et Baudrillet de Gennes ont fait des aveux au juge d'instruction de Saumur, mais ils se sont ensuite rétractés et, de toutes façons, ces délégués ne connaissent qu'une parcelle des complots. Tous les faits ci-dessus apparaissent nettement dans les archives policières et sont incontestables.

 Par ailleurs, les juges de Saumur se révèlent peu curieux. Selon Eugène Bonnemère, Allain-Targé, son oncle, avertissait les prévenus contre lesquels il lançait un mandat d'arrestation ; quelques départs précipités rendent cette affirmation crédible. De même, Charles Maupassant et d'autres Saumurois qui désapprouvaient la tentative insurrectionnelle ont assisté des conjurés dans leur fuite.

 Malgré tout, les membres du comité central étaient convaincus que l'un des chefs les trahissait. Une série de coïncidences les ont amenés à soupçonner le chirurgien Grandmesnil, ce qui est stupéfiant, puisqu'il est le fondateur et le principal animateur de la société. Déjà attaqué par Berton, Grandmesnil est dénoncé comme mouchard par le général Foy ; dans le refuge britannique, il est tenu à l'écart par les autres exilés et il reste suspecté, malgré la publication d'un témoignage favorable de Georges-Washington La Fayette, fils du général. De retour en France, il devra encore se justifier...
 La piste était bonne, mais la solution est plus complexe : elle apparaît dans un rapport de police, passé jusqu'ici inaperçu ( A.N., F7/6 670 ). Le lieutenant de gendarmerie de Saumur a engagé un espion, rétribué deux francs par jour, qui affirme s'être lié avec le domestique de Grandmesnil et qui en tire des renseignements puisés à la meilleure source possible. C'est pourquoi, de toutes les autorités locales, c'est le lieutenant de gendarmerie qui s'avère le mieux informé en rapportant les faits et gestes de Grandmesnil.

 Ajoutons aussi que grâce à un autre mouchard, le sous-préfet de Bressuire pouvait citer, un mois à l'avance, les noms de tous les responsables qui allaient marcher sur Saumur. Il paraît évident que certaines autorités bien informées ont pris le risque de laisser se développer des tentatives insurrectionnelles, dans le but de pouvoir ensuite les châtier de façon exemplaire.

2) La fuite vers l'étranger

 La plupart des fugitifs se retrouvent à Londres et à Jersey, où ils sont assistés par un émissaire de La Fayette. La police suit de près leurs faits et gestes. Madame Chauvet, qui a rendu visite à son mari en Angleterre, est arrêtée à son retour et passe treize mois en prison. Une partie de ces exilés part en Espagne se battre dans la Légion libérale sous le commandement de Jean Gauchais. Après l'échec, ce dernier doit se réfugier au Portugal, qui le livre à la France. Enfermé à Toulouse, il se fait couper les moustaches, ce qui fait quelque bruit. Sa condamnation par contumace à la peine capitale est finalement commuée en vingt années de détention, qu'il effectue dans la rude prison de Fontevraud. Il est libéré par la Monarchie de Juillet.

 Le destin du lieutenant Delon demeure obscur : considéré comme le plus ardent des conspirateurs, il est l'objet de multiples enquêtes ( A.N., F 7/6 666 ) ; un rapport affirme qu'il parcourt la région « tantôt déguisé en ramoneur, tantôt sous les habits de femme du peuple ». Mademoiselle Gentil-Saint-Alphonse, fille du général, croit le reconnaître habillé en turc dans un magasin de Fontainebleau ! Il se bat, lui aussi, en Espagne et est porté comme tué au combat de Llado, en Catalogne. La Haute Police n'en croit rien et enregistre un mystérieux voyage de son père à Bruxelles. Il réapparaît effectivement aux côtés du colonel Fabvier, partant au secours des Grecs insurgés. Il aurait commandé l'artillerie de lord Byron, et il disparaît en Grèce, où il semble avoir trouvé la mort.

3) Un proscrit volontaire

  David Woelffel, le traître, promu lieutenant sur place, est en butte aux provocations des jeunes gens de Saumur. Il livre deux duels - qu'il remporte - contre les jeunes Boutet et Dupuy-Perrault. Un soir, il est agressé dans la rue de la Petite-Bilange et frappé dans la poitrine d'un coup de poignard, qui le blesse légèrement. D'où d'interminables enquêtes... Après avoir soupçonné les fils de Berton, la police pense que le coup a été porté par un parent de Maignan, que Woelffel avait tué à l'Alleu. Le clergé du Saumurois organise une quête en faveur du blessé, qui rapporte 10 000 francs.
 Cependant, Woelffel est devenu encombrant, il faut désormais le protéger ; il est muté dans la gendarmerie à Espalion. Après 1830, il suit en exil la famille royale à Frohsdorf, où il est maître d'équitation. Il termine ses jours comme gardien du château de Chambord.