L'enseignement primaire de 1816 à 1834   

 

 Créer une école n'est pas un acte innocent : diffuser un savoir, c'est partager un pouvoir. Aussi, la naissance d'une véritable structure scolaire présente-t-elle des interférences avec les conflits politiques et religieux du temps.

 

1) Le retard scolaire saumurois

 Le maigre réseau des petites écoles de l'Ancien Régime s'était effondré au début de la Révolution ; les ambitions scolaires des années 1795-1796 aboutissent à de minces résultats, et Napoléon abandonne l'enseignement élémentaire. Des enquêtes statistiques des années 1817-1820 révèlent l'indigence du tissu scolaire saumurois : pas la moindre école à Bagneux, Saint-Hilaire-Saint-Florent ou Dampierre. A Saint-Lambert des Levées, une petite école mixte regroupe 24 garçons et 21 filles. La ville de Saumur est un peu mieux lotie en raison des besoins de la bourgeoisie, ainsi que des commerçants et artisans, qui tiennent à une formation au moins élémentaire pour leurs enfants. Selon une enquête de 1817, douze instituteurs privés, sans formation particulière, reçoivent à leur domicile des garçons, soit huit enfants pour la plus petite école et cinquante pour la plus nombreuse. Quatre écoles accueillent des filles. Pour 1819, on obtient 238 garçons et 14 filles inscrits dans une école saumuroise.

Ouverture d'une école primaire au collègeUne autre enquête de l'année suivante donne des nombres plus faibles, sans être bien fiables. Il est probable en tout cas que les deux tiers des enfants de la ville ne sont pas scolarisés.

 Par ailleurs, le collège communal a ouvert en 1814 une classe primaire, qui accepte des internes.

  Partout, cet enseignement est payant ; il est particulièrement dispendieux au collège, dont voici les tarifs mensuels, à verser d'avance :

«  Lecture............................2 francs
Lecture, Écriture....... 3 fr.
Enseignement entier.... 4 fr. »

  Ce dernier montant, représentant à peu près deux journées de travail, est prohibitif pour les milieux populaires. Cette instruction ne coûte pas un centime aux pouvoirs publics, qui ne se soucient pas même de dresser des statistiques sérieuses. Nous avons évalué le nombre des conjoints incapables de signer leur acte de mariage en 1817-1818 ( voir graphique ). Pour la ville de Saumur, le pourcentage s'élève à près de 50 % des hommes et à 60 % des femmes.

 Comme la situation nationale est exactement au même niveau, une ordonnance du 29 février 1816 arrête que chaque commune devra mettre en place un enseignement gratuit, mais le texte reste vague, ne prévoyant ni modalités pratiques ni financement. Son principal résultat se réduit à quelques initiatives des fonctionnaires locaux : en mai 1820, Poullet de Lisle, le recteur de l'Université d'Angers, met 300 francs à la disposition de la ville de Saumur pour faciliter la création d'une école d'enseignement mutuel. Angers et Cholet ont ouvert des classes de ce type en 1817, Baugé en 1819. Pourquoi pas Saumur ? En effet, pourquoi pas ? C'est ce qu'on va tenter de clarifier, en empruntant parfois le chemin des écoliers.

 

2) Deux conceptions rivales

 Il convient de savoir quel type d'école créer. Depuis le Concordat, l'enseignement d'une religion est obligatoire partout, et la religion catholique occupe une place privilégiée dans l'enseignement public. Ainsi, le collège communal est souvent dirigé par un ecclésiastique : il est pourvu d'un aumônier et d'une chapelle ; dans les classes primaires, des interrogations de catéchisme sont prévues deux fois par jour. Cependant, l'enseignement de la religion est une matière parmi d'autres. Les maîtres ne sont pas toujours des croyants convaincus, mais ils sont tous pratiquants, sans quoi le curé les ferait révoquer. Ils dépendent surtout des pouvoirs publics et de leurs fluctuations, la Monarchie de Juillet s'avérant moins cléricale que la Restauration.

 Tout autre est la conception des écoles congréganistes, tenues par des frères ou des religieuses. Elles mettent la religion au coeur de leur enseignement et ont pour mission la reconquête catholique des masses populaires. Même si elles sont contrôlées par l'Université, elles dépendent surtout des structures d'Eglise et forment une autre filière d'enseignement.

 Le Comité d'Instruction primaire de Saumur, établi à la suite de la loi de 1816, comprend cinq ecclésiastiques sur neuf membres. Il est présidé par l'abbé Forest, curé de Saint-Pierre, ferme partisan du monopole de l'Eglise sur l'école et « l'ennemi le plus déclaré de l'Université », aux dires du recteur de l'Académie d'Angers ( A.D.M.L, 56 T 19 ). L'abbé Forest ouvre même une école presbytérale, à la légalité contestée, dans la cure de Saint-Pierre. Cet influent personnage va favoriser les écoles congréganistes et annihiler les projets d'école mutuelle.

 

3) Deux projets torpillés

 A la nouvelle de l'ouverture prochaine d'une école mutuelle, plusieurs jeunes instituteurs proposent leurs services, mais les autorités locales refusent la subvention ; le maire Noël-Henry Mayaud répond qu'il ne dispose d'aucun bâtiment convenable et que le subside est trop modique. Dans une lettre adressée au préfet le 8 septembre 1820, le sous-préfet de Saumur, Joseph-Antoine de Carrère, est plus explicite : « parmi les habitans les plus influens et les plus recommandables, il en est qui regardent un pareil établissement comme superflu, par cette considération que les instituteurs primaires suffisent aux besoins de la population, que leurs écoles sont bien suivies et que la plupart d'entre eux réunissent toutes les qualités désirables ; d'autres craignent qu'une école gratuite d'enseignement mutuel ne prive plusieurs de ces instituteurs de leurs moyens d'existence » ( A.D.M.L., 52 T 13 ). Voilà un tissu de contre-vérités, la plus flagrante porte sur le caractère superflu d'une école nouvelle. S'il est bien exact qu'à la campagne, les notables comme les familles renâclent devant l'instruction obligatoire, en ville, la demande est réelle ; la suite le prouvera.Image d'Epinal figurant une école mutuelle

 Une autre raison n'est pas avouée : l'école mutuelle ne fait pas l'unanimité. Ses techniques pédagogiques peuvent se résumer ainsi : l'instituteur enseigne un exercice à des moniteurs choisis parmi les élèves les plus avancés ; chacun d'entre eux l'explique ensuite à un petit groupe de ses camarades ; ils sont munis de grands tableaux, sur lesquels sont imprimés les lettres ou les mots à épeler ( la méthode complète de lecture comporte 44 tableaux ). Ce procédé présente l'avantage d'instruire en même temps un nombre élevé d'enfants, des centaines parfois, dans des salles immenses ; elle permet un enseignement de masse avec un nombre réduit de maîtres. Elle a le défaut de fonctionner mécaniquement et de ne pas tenir compte des acquis inégaux des enfants.
 Parmi ses plus zélés propagateurs, on trouve : de grands industriels désireux de recruter une main d'oeuvre plus qualifiée, des philanthropes libéraux comme Delessert, des socialistes sensibles à l'esprit solidaire de la démarche, des pragmatiques qui y voient un moyen rapide d'inculquer quelques rudiments aux masses - tous ces gens, loin d'être unanimes en politique, ont en commun le souci d'accélérer la modernisation du pays. En face, les ultras, passéistes qui rêvent de rétablir l'Ancien Régime, sont hostiles à l'enseignement mutuel. Or, à partir de 1820, ils opèrent un retour en force, à la suite de l'assassinat du duc de Berry.

 Saumur devient le foyer d'opposition le plus combatif de France : l'association secrète des Chevaliers de la Liberté, fondée le 10 octobre 1820 prépare trois soulèvements qui vont échouer entre décembre 1821 et juin 1822. Dans ce climat tendu, les autorités, sous-préfet en tête, se méfient de tout ce qui fleure le libéralisme. Or, des opposants déclarés relancent le projet d'école mutuelle qui n'a pas été pris en considération l'année précédente. A l'automne 1821, Couscher de Champfleury, célèbre pour ses fondations philanthropiques et aussi pour ses extravagances, annonce qu'il a déposé 2 000 francs entre les mains de J.-F. Bodin, dans le but de fonder une école mutuelle à Saumur ; cette fois, la somme n'est pas mince. Une société est formée pour soutenir cette création. Félix Bodin, le fils du député, rédige une pétition, dans laquelle il glisse malicieusement un éloge de la Charte et du gouvernement constitutionnel - passage censuré par le maire. En novembre, le percepteur Lafaurie envoie l'un de ses employés faire du porte à porte, afin de recueillir des signatures en faveur du projet. Parmi les promoteurs de la nouvelle école, le sous-préfet relève, avec horreur, les noms de Paul Desvarannes et de Jean-Baptiste Ackerman : ces jeunes gens, célibataires, sont mal placés pour réclamer une école, ils sont surtout étroitement liés avec le lieutenant Delon, qui a tenté de soulever les sous-officiers et qui est en fuite ( des enquêtes postérieures révèlent que Lafaurie détient une clef de sa chambre et que Paul Desvarannes l'a caché, un temps, dans sa maison de campagne ). Ces jeunes hommes se retrouvent aussi dans la loge maçonnique de L'Union fraternelle, qui s'est donné Delon comme vénérable et qui pourrait bien être à l'origine du nouveau projet d'école mutuelle.

 Cette initiative suspecte est étouffée et, peu après, le percepteur Lafaurie est révoqué. Le 3 avril 1822, le Conseil municipal, encore présidé par Charles Maupassant, refuse officiellement le don de Couscher. En réalité, la décision est prise depuis longtemps : comme le bruit de l'ouverture d'une grande école gratuite a suscité un vif intérêt, les autorités ont noué d'autres contacts.

 

4) Un enseignement totalement congréganiste

 L'abbé Forest et le maire N.-H. Mayaud ont fait appel aux Frères des Écoles chrétiennes. La congrégation de Jean-Baptiste de la Salle ( d'où leur nom de Lasalliens ), reconstituée sous l'Empire, a une solide renommée, car elle est la première à dispenser une réelle formation pédagogique à ses maîtres. Les frères pratiquent la méthode simultanée, c'est-à-dire qu'ils travaillent par groupes de niveau, divisant leur classe en plusieurs divisions, mais toutes les classes comportent tous les niveaux.
 Ils limitent leurs effectifs à des nombres qui semblent faibles à l'époque ; dans le protocole d'accord qu'ils proposent à la ville, ils précisent à l'article 8 : « Les frères ne seront tenus de recevoir des écoliers au-dessous de sept ans, ni d'en admettre plus de 60 dans les classes d'écrivains, ni plus de 80 dans les autres. » Ils entendent instruire les enfants du peuple et ils précisent dès l'article premier que « les écoles sont parfaitement gratuites, conformément à leurs statuts ».
 Les « Frères quatre-bras », comme ils sont baptisés couramment, sont aussi réputés pour la rigoureuse discipline qu'ils font régner parmi leurs troupes, ce qui est loin de déplaire à l'opinion.
 Ils sont aussi appelés « les Frères de la Doctrine chrétienne », mettant la religion à la base de leur enseignement. L'article 9 du traité stipule : « Ils feront entendre la Sainte Messe à leurs écoliers tous les jours d'école ». Ces dispositions ne peuvent que réjouir « les amis de la saine doctrine » qui ont été nommés au Conseil municipal : ce dernier, par délibération du 10 avril 1821, vote un crédit de 1 200 francs pour faire fonctionner le futur établissement, « d'un avantage incontestable, et sous le rapport du bienfait de l'instruction, et sous celui de la Religion et de la morale dont ces frères peuvent répandre si efficassement [ sic ] les principes dans la classe du peuple ».  L'affaire est rondement menée : « l'école chrétienne » ouvre à la rentrée de 1821, précisément à l'époque où les libéraux relancent l'ancien projet d'école mutuelle.
 Si les motifs idéologiques suffisent à expliquer le choix des autorités, le maire avance un autre argument qui se révèle exact : la ville est pauvre, car elle se lance dans de grands travaux. Or, un enseignement de masse assuré par des congrégations religieuses semble peu coûteux : des donations suscitées par l'abbé Forest aident à l'installation des frères ; le Conseil Général cotise pour 4 600 francs en 1821. Malgré son statut un peu flou, l'école des Frères est une école communale qui ne coûte pas cher à la ville. Cette dernière n'a à sa charge que le salaire des maîtres ; les frères se contentent de 600 francs par an, moitié moins qu'un instituteur laïque ; comme sur les trois frères installés, deux seulement enseignent, la ville s'en tire avec 1 200 francs. Elle va bientôt trouver encore moitié moins cher avec les religieuses !
 Sans doute en raison de ces économies, le nouveau maire, Charles Maupassant, jusqu'alors libéral et partisan de l'école mutuelle, soutient lui aussi l'école des frères, qui s'installe dans une petite maison basse louée pour 500 francs à Jean-Louis Pitatouin de La Coste. Cette maison est située rue du Prêche, adossée au rempart, entre la tour Grenetière et l'ancienne cour des Aides. Elle est promise à une destruction prochaine, afin de permettre à la rue des Payens de déboucher sur l'Arche Dorée. Les frères défoncent déjà la muraille, afin d'accéder vers le sud à un jardin servant de cour de récréation.

 Peu après les garçons, les filles vont disposer d'une école congréganiste. En septembre 1826, les soeurs de Saint-André de La Puye ( un village de la Vienne - elles sont aussi appelées " les Filles de la Croix " ) ouvrent une « école de charité pour les jeunes filles indigentes ». Les quatre religieuses ne demandent que 300 F chacune. Cette école est ouverte à l'initiative du curé Forest et du maire Persac ; elle est aussi épaulée par le Conseil général, qui lui accorde une aide de 3 000 francs en 1825. Elle s'installe dans une maison située également rue du Prêche, à côté de la prison des femmes ( je suppose qu'il s'agit de l'immeuble longtemps occupé par le C.I.O. et repris aujourd'hui par la crèche Chauvet ).

 

5) Les Frères de la Doctrine chrétienne aux Récollets

 Dès leur implantation, les frères ont réclamé un local plus spacieux. Il est vrai qu'ils rassemblent 175 élèves en décembre 1822 et 180 pour la cérémonie des Prix de 1825. Il a d'abord été envisagé de les installer dans l'ancien couvent des Cordeliers, situé derrière l'église Saint-Pierre et demeuré dans le domaine public, mais les bâtiments tombent en ruine et sont d'ailleurs détruits à cette époque.
 
Les autorités locales se tournent alors vers le magnifique domaine de l'ancien couvent des Récollets, qui avait été aliéné en l'an IV : un premier inventaire de 1823 révèle qu'il demeure en parfait état, offrant cinquante pièces habitables, dont vingt-sept avec cheminée ; les trois terrasses superposées sont plantées d'arbres variés ; seule, l'ancienne chapelle, située dans l'entrée actuelle du Jardin des plantes, exigerait d'importantes restaurations. Le propriétaire, Etienne Defos, receveur des Hospices de Saumur, demande 35 000 fr. pour le tout, une fortune que la ville ne peut réunir. Le Conseil Général de M. et L. fournit l'essentiel des fonds, d'abord 15 000, puis 10 000 francs, en rappelant son désir de « ramener la jeunesse aux principes religieux ». Cependant, d'après la loi, c'est aux villes qu'il revient d'héberger les écoles et les maîtres ; à la suite d'une fiction juridique, c'est Saumur qui achète le domaine des Récollets par acte du 24 août 1824. Le cléricalisme du Conseil général a donc rapporté gros à la ville, qui doit tout de même procéder, à ses frais, à d'importants travaux d'installation ( je crois que l'ancienne chapelle a été abattue à cette époque ).
 Les documents affirment seulement que les élèves sont très nombreux : plusieurs centaines probablement. Les petites écoles privées disparaissent alors, à l'exception de quelques unes qui se transforment en pensionnat. Les frères des Ecoles chrétiennes obtiennent en 1829 l'aménagement d'une nouvelle chapelle ( subventionnée par le Grand Aumônier de France ) et d'un bâtiment neuf ( prolongeant l'aile principale du côté de la place des Récollets ). Ils ouvrent une demi-pension, ils projettent aussi de créer un internat et d'installer un noviciat pour leur congrégation.

6) La relance de l'école mutuelle ( 1832 )

 La chute de Charles X est ressentie par les Saumurois comme une révolution, car elle semble mettre fin à huit années de surveillance policière ; les derniers conspirateurs de 1821-1822 qui sont encore en prison retrouvent la liberté. Toute l'administration est bouleversée : à la mairie, Jean-Baptiste Cailleau-Grandmaison, fils du maire de 1793, remplace un gentilhomme campagnard. Une vive flambée anticléricale secoue le Saumurois. A l'évidence, les frères de la Doctrine chrétienne, enfants chéris du précédent régime, ont perdu leurs appuis.
 Dans ce climat, un jeune homme qui se destine au barreau, Charles-Émile Proust ( ou Prou ) fonde, en 1831, une " commission " qui relance le projet d'école mutuelle et qui est soutenue par le journal local, le Courrier de Saumur. Parmi les nombreux souscripteurs, apparaissent le député Benjamin Delessert, Félix Bodin et le fils aîné de Louis-Philippe, le duc d'Orléans, qui envoie deux cents francs. La commission fait appel à l'instituteur Jean Burgevin, un maître expérimenté qui dirige l'école de La Cornuaille et qui a été en butte à l'hostilité du parti ultra [ en mars 1848, Burgevin se déclare ardent républicain et rédige une déclaration d'instituteurs adhérant au nouveau régime ]. Ces idées progressistes ne sont sans doute pas étrangères à sa nomination. Les autorités locales y font allusion, quand elles appuient fortement la demande de bourse départementale pour son fils Lucien, qui a bien été admis à l'École normale d'Angers, ouverte récemment.
 Favorable à la nouvelle école, la municipalité n'a pas de local à mettre à sa disposition ; le préfet lui attribue provisoirement la grande salle du Palais de Justice, qui vient d'être achevée, mais qui n'a pas encore été remise au Tribunal. Burgevin, assisté par son fils, se met à l'oeuvre, avant d'avoir reçu sa nomination rectorale qui est datée du 9 juillet 1832. Il commence par former 80 moniteurs. L'école s'élargit ensuite : le 9 février suivant, le maire se déclare enthousiasmé par le « spectacle de plus de 200 enfants, avides d'instruction et habillés en partie aux frais des souscripteurs. Leurs compositions d'études dans un si court espace de tems a prouvé [ sic ] aux visiteurs la sollicitude du maître et la bonne direction des administrateurs formant la Commission ». Cette lettre révèle deux choses : la nouvelle école accueille des enfants des milieux les plus misérables ; la méthode mutuelle, quand sa mécanique est bien huilée, peut offrir un spectacle éblouissant, surtout si les visiteurs sont déjà convaincus de ses bienfaits [ on croit lire les rapports relatant les miracles de la dernière lubie pédagogique ! ].
 En même temps, la municipalité cherche en vain des locaux adéquats et envisage une construction nouvelle. Elle recule devant le devis de 27 000 francs qui lui est présenté. Finalement - rien ne prouve que c'était un coup monté par avance -, le 25 novembre 1832, le Conseil municipal décide d'installer " l'école municipale d'éducation mutuelle " dans les bâtiments des Récollets, qui seront retirés aux frères. Ces derniers crient au scandale et trouvent des défenseurs. C'est seulement le 22 août 1833, et après des lettres insistantes de Proust, que le préfet de M. et L. entérine la décision saumuroise.

 

7) Monsieur Thiers au secours de l'école mutuelle

 Le frère Dioclétien, directeur de l'école chrétienne, fait de la résistance : le 15 octobre 1833, il occupe toujours les Récollets et réclame un nouveau délai jusqu'au 1er juin suivant. Cette fois, il reçoit un avis d'expulsion sous huitaine, mais il occupe les lieux jusqu'au 10 février 1834. Prenant des poses de martyr, il part s'installer dans des locaux qui l'attendent. En effet, Louise Berjole, veuve du médecin Oudry, a légué à la fabrique de Saint-Pierre une grande maison, estimée à 10 000 francs, située dans l'enceinte du Boile du château, aux numéros 16-18 et 20 rue Duplessis-Mornay. Elle y met deux conditions : y installer l'école gratuite des frères des Ecoles chrétiennes, moyennant un loyer ne dépassant pas 450 F ; rembourser à l'abbé Bernier, nouveau curé de Saint-Pierre, la somme de 3 000 F qu'il a avancée. Ainsi naît un nouvel établissement scolaire, qui précède l'école du Fort ( A.D.M.L., 4 O 405 ).
 Cependant, malgré ce point de chute, les défenseurs des frères, qui préfèrent les Récollets, préparent un procès qu'ils sont sûrs de gagner. L'ordonnance royale du 21 juillet 1824, autorisant l'acquisition de l'ancien couvent, l'affectait explicitement à la congrégation. En toute urgence, il faut annuler l'acte de Louis XVIII ; c'est Adolphe Thiers qui expédie cette besogne administrative en transmettant une nouvelle ordonnance du 3 juillet 1834.

 

8) Nouvelle pédagogie, nouveaux locaux

 Burgevin et ses élèves peuvent s'installer aux Récollets, dans des bâtiments en bon état. Cependant, la pédagogie mutuelle exige des salles immenses, d'autant plus qu'on voit large, en prévoyant 731 places pour les seuls garçons. Le 30 novembre 1833, Giraud, l'architecte-voyer de la ville, a dressé un devis de 9 055 fr. 89 et ces travaux sont adjugés immédiatement. Sur 38 mètres de long, la partie du grand bâtiment aujourd'hui bordée par une marquise est transformée en deux immenses salles communicantes ; l'instituteur installera son estrade dans le passage. Quant au premier étage, destiné aux jeunes filles, il n'est pas aménagé, faute de moyens et sans doute de volonté. L'instituteur est logé princièrement dans un appartement de dix pièces.
 Après février 1834, l'école mutuelle s'installe dans ses nouveaux locaux. Elle atteint vite un effectif théorique de 364 élèves, qui sont loin d'être tous présents ; elle attire en particulier des enfants des environs. En même temps, d'autres écoles mutuelles fleurissent dans les communes des bords de Loire.

 

9) Une alphabétisation assurée


 De leur côté, les frères des Ecoles chrétiennes semblent bien avoir gardé le gros de leurs troupes. Un rapport du commissaire de police affirme que l'aumônier avait réuni tous les enfants et leur avait fait prêter serment de ne pas aller à l'école rivale. En 1844, l'école des Frères avance un effectif de 300 élèves et construit de nouvelles salles. Elle reçoit d'ailleurs une subvention municipale à partir de 1841.
 En définitive, les deux établissements en concurrence jouaient des rôles complémentaires ; chacun avait son public. A l'époque de la loi Guizot ( 1833 ) qui obligeait chaque commune à entretenir une école primaire, pratiquement tous les garçons de la ville ( plus de 700 ) sont déjà scolarisés, même si leur fréquentation est irrégulière, même s'ils ne bénéficient que d'une alphabétisation sommaire. Les filles sont laissées aux religieuses, qui en reçoivent aux environs de 550.
 L'examen du niveau scolaire dans les décennies suivantes révèle les progrès accomplis à cette époque. Dans les années 1846-1848, 21,7 % seulement des conscrits de Saumur sont déclarés illettrés. Le pourcentage de femmes capables de signer leur acte de mariage est en progression rapide, passant à 54 % en 1840-1845 et à 97 % en 1880-1885.
 On est loin des écoles de quartier réalisées à la fin du XIXe siècle. Pour l'instant, trois établissements primaires géants ( plus le collège ) regroupent les élèves dans des classes pléthoriques. Leur création ne s'explique pas par la volonté des pouvoirs locaux ; la municipalité et le sous-préfet sont plutôt réticents et effrayés par les dépenses. Les cadres intermédiaires, politiques et religieux, ont joué un rôle décisif, certainement poussés par une forte demande populaire. Car l'instruction de masse est d'abord une affaire de volonté collective. Les maîtres étaient peu nombreux ( neuf ou dix ) et très mal rétribués. Pas du tout équipés, le tableau noir n'existe pas encore, aucune salle de classe nouvelle n'est construite. Mal formés, le principal du collège, qui les inspecte en 1833, les juge d'un niveau médiocre. Sans instructions officielles, le premier programme n'apparaît qu'avec la loi Guizot. Sans pédagogie sophistiquée, ils se contentent d'apprendre à lire, écrire et compter, avec en supplément pour les filles du chant et des travaux d'aiguille, et du catéchisme pour tous.
 Après une longue stagnation, l'alphabétisation de masse se réalise à Saumur autour de l'année 1830, bien avant les lois de Jules Ferry ( une erreur qui a la vie dure ). Le bilan est positif, même s'il résulte des conflits religieux et des tensions dans la société saumuroise, bien plus que du souci de l'intérêt des enfants.

 

10) Sources et études principales

- A.D.M.L., 77 T 11, 12 et 13 , 52 T 13, 71 T 9. A.M.S., M IV 203(2), R I 265 (1, 3 et 4 ).

- J.-P. DAVID, L'établissement de l'enseignement primaire au XIXe siècle dans le département de Maine et Loire. 1816-1879, thèse, Angers, 1967.

- Huguette GUILLET, L'Enseignement primaire dans le canton de Saumur-Sud de 1816 à 1882, diplôme d'études supérieures dactylographié, Nantes, 1974 ( A.D.M.L., BIB 6241 ), résumé dans S.L.S.A.S., 1976, p. 40-51.

- Joseph-Henri DENÉCHEAU, « Préhistoire des Récollets », Bulletin des anciens élèves des Récollets, 1993.

- Alexandra GUILMET, L'implantation des écoles primaires à Saumur - 1816-1850, Mém. de Maîtrise, Angers, 1999.