L'Ecole d'instruction des troupes à cheval   

 

   Sous la Révolution et l'Empire, la cavalerie joue un rôle important sur les champs de bataille : reconnaissances, charges, poursuites. Tout cela appris dans le feu de l'action, sans formation théorique, sans uniformisation des manoeuvres, autant pour les chefs que pour les hommes. Le procédé simpliste de la charge aboutit à de lourdes pertes humaines et à une véritable hécatombe de chevaux.
 Constatant ces insuffisances, Napoléon crée en 1809 l'Ecole militaire spéciale de cavalerie, installée dans le château de Saint-Germain-en-Laye. Les jeunes gens, tous pensionnaires, y entrent à partir de 16 ans et suivent trois ou quatre années de formation. L'empereur, qui l'inspecte par surprise, est mécontent de cette école, par ailleurs mal équipée. L'établissement ferme ses portes à la chute de l'Empire. Pourquoi l'Ecole de cavalerie, selon des modalités différentes, est-elle rétablie à Saumur ?

 

1) Le choix de Saumur

- Une implantation ancienne. Avec le régiment des Carabiniers, avait été installée à Saumur une Ecole d'Equitation, qui devait recevoir en formation un détachement de chaque régiment de cavalerie. Même si cette disposition n'a pas été mise en pratique, Saumur était la seule école d'équitation ayant porté ce titre vers la fin de l'Ancien Régime. Un précédent était ainsi créé.

- Des bâtiments adéquats. Les installations militaires, pour l'heure sous-utilisées, étaient à l'évidence propres à recevoir un important établissement de cavalerie. Voir le plan des lieux en 1814, un vaste quartier pour les officiers et les hommes, deux manèges couverts, quatre écuries ( deux militaires, deux privées ), de vastes terrains d'exercice, un approvisionnement facile en fourrages.

- Louis XVIII. Quand il était comte de Provence, Louis XVIII était le colonel en titre du régiment des Carabiniers de Monsieur. Il ne semble jamais être venu l'inspecter à Saumur, mais la fonction de la ville lui est sûrement familière. Lors de la Saint-Louis, le 25 août 1815, une banderole lui est dédiée : « L'Ecole de cavalerie à son fondateur ».

- Le duc d'Angoulême. Son neveu, le duc d'Angoulême, est très influent dans les affaires militaires ( commandant de l'expédition d'Espagne, il s'empare du fort du Trocadero ). Dans la réédition de Bodin en 1845, Paul Godet ( p. 557 ) lui attribue le choix de Saumur, parce qu'il aurait été très satisfait de l'accueil récent de la ville. En tout cas, le duc d'Angoulême s'intéresse de près à cette école, qu'il vient inspecter en 1817, puis en 1827.

- Le maréchal Soult. Alors ministre de la Guerre, le maréchal Soult a lui aussi quelque influence.

 

2) La formation d'instructeurs

 Créée par ordonnance royale du 23 décembre 1814, l'Ecole d'instruction des troupes à cheval doit ouvrir le 1 er mars 1815 ; elle a pour mission de « former des instructeurs pour tous les corps de cavalerie », ce qui s'étend aux « régimens de carabiniers, de cuirassiers, de dragons, de lanciers, de chasseurs, de hussards et d'artillerie légère ». Chaque corps enverra pendant une année à Saumur deux officiers du grade de lieutenant ou sous-lieutenant et deux sous-officiers ou brigadiers. Tous conserveront l'uniforme de leur régiment d'origine. Les officiers-élèves amèneront leurs chevaux ; les sous-officiers des chevaux de leur unité. L'Ecole n'a donc pas à fournir de chevaux de guerre. Elle devra seulement se pourvoir en chevaux de manège.
 Voilà déjà un programme ambitieux. Cependant, l'Ecole de Saumur ne reçoit que des élèves déjà formés. Elle n'est pas encore une école d'application destinée aux Saint-Cyriens affectés dans la cavalerie.

 

3) Une lente mise en place

 Le premier commandant nommé et installé est le lieutenant-général comte de La Ferrière l'Evesque, dit " Jambe de bois ", pour des raisons évidentes ( quand il est à cheval, son ordonnance le suit en portant son pilon ). Les événements de 1815 retardent la mise en route de l'Ecole, qui ne fonctionne vraiment qu'en 1816.
 Elle réunit vite un effectif d'environ 150 élèves ; elle met en place des cours d'hippiatrique et des ateliers de sellerie et de maréchalerie. Les textes administratifs, tant civils que militaires, la baptisent déjà " Ecole de Cavalerie ". L'enseignement essentiel est dispensé par d'anciens militaires répartis sur deux manèges. Le manège militaire, dirigé par le marquis Ducroc de Chabannes, enseigne la manoeuvre des troupes et s'efforce de les uniformiser. Le manège civil est dirigé par Jean-Baptiste Cordier, spécialiste d'art équestre et doctrinaire de la haute école. Les deux hommes et les deux méthodes s'opposent vivement. Monsieur Cordier l'emporte et Chabannes se retire dans son château de la Perrière à Bagneux [ Marie-Joseph Coffy de Boisdeffre, « François de Chabannes ( 1754-1835 ). Un cadet de l'Ecole royale militaire de Paris devenu écuyer du manège de Saumur », Revue de la Cavalerie et de l'Arme Blindée, 1992, n° 159, p. 31-43 ].

 

4) Les interférences politiques

 Issus de l'armée napoléonienne, cadres et stagiaires apparaissent tout d'abord comme des bonapartistes exaltés et surveillés pour ce fait. Mais les promotions se renouvellent vite.
 Progressivement, Clarke, duc de Feltre, ministre de la Guerre, reprend le contrôle de son armée en licenciant les militaires trop hostiles et en favorisant l'intégration d'anciens émigrés ou de leurs enfants. En 1816-1820, les jeunes stagiaires sont à peu près tous d'ardents légitimistes, au point qu'il en résulte des heurts avec la population. Les tensions culminent en octobre 1820, lorsqu'ils exigent le départ immédiat de Benjamin Constant venu présider un banquet libéral ( voir récit détaillé de cet épisode ). Le commandant de l'Ecole, le maréchal de camp Gentil-Saint-Alphonse, blâme l'attitude de ses élèves, mais affirme ne pas se préoccuper de leurs options politiques.
 La situation s'inverse au cours de l'année 1821. La loi Gouvion-Saint-Cyr de 1818 a permis la réintégration d'anciens soldats des armées napoléoniennes. Les stagiaires, les sous-officiers en particulier, sont bonapartistes ou libéraux, à l'exception d'une quinzaine d'entre eux. Le lieutenant d'artillerie à cheval Honoré-Edouard Delon les intègre dans
la Société des Amis de la Liberté, qui prépare un pronunciamiento militaire. Quand le projet est éventé, une vingtaine de sous-officiers sont arrêtés, le maréchal des logis Sirejean est fusillé à Tours. Environ quatre-vingts stagiaires sont aussitôt renvoyés dans leur corps d'origine.
 En février 1822, quand le général Berton marche sur Saumur, les chefs de l'Ecole sont absents, car ils témoignent devant le tribunal militaire de Tours. Les chefs d'escadrons et leurs élèves, requis, adoptent une attitude ambiguë ; un escadron envoyé en reconnaissance fraternise ouvertement avec les révoltés ; l'autre refuse de les charger et ensuite mène une poursuite particulièrement molle.

 

5) La fermeture de l'Ecole

 Par ordonnance du 20 mars 1822, l'Ecole d'instruction des troupes à cheval est dissoute. Ses derniers stagiaires sont renvoyés dans leurs régiments. Tous les cadres sont placés en non-activité. La caserne se vide. Dans une lettre au ministre de l'Intérieur datée du 26 mars, le maire de Saumur affirme que la fermeture de l'Ecole va ruiner la ville ( A.M.S., 5 D 92 ).
 Un régiment de carabiniers est installé dans les bâtiments. Il fait surtout de la répression, et beaucoup de dégâts dans les vignes à l'époque des vendanges. Les accrochages avec la population sont fréquents.
 Une ordonnance du 5 novembre 1823 établit à Versailles une Ecole d'application de la cavalerie, qui, cette fois, forme les élèves sortant de Saint-Cyr. Cette décision semble marquer la disparition définitive de l'Ecole de Saumur.