Une terre libérale au début du XIXe siècle   

  

1) Des notables acquis aux idées libérales

 Les Saumurois ont bien accueilli la Révolution dans ses formes modérées ; la république bourgeoise et décentralisatrice des Thermidoriens et du Directoire a satisfait les notables, grands acquéreurs de biens nationaux, souvent teintés d'anticléricalisme, qui détiennent désormais le pouvoir local. Pour eux, l'Empire n'a pas constitué une rupture : Napoléon est bien plus le défenseur des conquêtes révolutionnaires que le fondateur d'un nouveau régime. A preuve, Jean-Pierre Delabarbe, le sous-préfet que nous avons étudié plus haut.
 Très caractéristique encore est le cas de René-François Allain, qui survit à tous les régimes ; il débute comme tout jeune avocat sous Louis XVI, il devient secrétaire du District sous la Convention, puis en 1804, procureur impérial à Saumur. Après un beau mariage avec Henriette Gigault de Targé, qui lui apporte une terre, des vignes, un château et un nouveau titre, Allain-Targé conserve sa place de "procureur du Roi" sous la Restauration, sans pour autant renier ses idées, puisqu'il se présente comme candidat libéral aux élections de 1815, 1816 et 1820 et qu'il est mis en cause dans plusieurs rapports adressés au Garde des Sceaux. Il bénéficie manifestement de solides protections ; deux noms sont avancés : celui de Portalis, sous-secrétaire d'Etat à la Justice et celui du marquis de Dreux-Brézé, redevenu Grand Maître des cérémonies à la cour, comme trente ans plus tôt ( Allain lui aurait rendu d'appréciables services au temps de la Révolution ).
 Le cas de l'historien Jean-François Bodin est encore plus révélateur ; ancien commissaire civil dans les armées en lutte contre les Vendéens, il est nommé en 1796 receveur particulier de l'arrondissement de Saumur. Déchu de sa charge en 1817, il revient au premier plan en novembre 1820, quand il est élu député par le collège d'arrondissement ; avec 271 voix, il écrase le candidat du pouvoir, Julien-Mathurin Budan de Russé, petit-fils d'un subdélégué de Saumur, grand propriétaire anobli, 10 000 francs de rentes annuelles, et maire d'Allonnes, qui n'obtient que 137 voix. Même dans cette catégorie privilégiée qui réunit les 446 plus grandes fortunes de l'arrondissement ( pour être électeur, il faut payer des impôts équivalant à plus de 300 journées de travail ), les libéraux obtiennent plus des deux tiers des suffrages...
 Cependant, Jean-François Bodin, malgré son ascendant moral et sa vaste culture, manque d'autorité ; d'un naturel timide, il n'a rien d'un tribun et il est parfois indécis en politique : il avait adhéré avec enthousiasme à l'Empire, puis il avait cru aux promesses de la Charte ; autrement dit les libéraux manquent d'un chef incontesté, d'autant plus qu'un autre perce à la tête de la mairie de Saumur.

2) La mairie de Saumur

 Le maire dispose de pouvoirs étendus depuis le Consulat, et la Restauration n'y change rien. En 1815, le gouvernement place à la direction de la ville Noël-Henry Mayaud-Lagarde, dirigeant de la manufacture et légitimiste convaincu, mais le sous-préfet lui reproche de manquer d'emprise sur sa cité, d'autant plus qu'il est souvent absent, en raison de ses voyages d'affaires. En tout cas, une ordonnance royale du 4 juillet 1821 nomme à sa place Julien-Mathurin Budan de Russé. Ce choix constitue une riposte évidente à l'élection de Bodin, mais, mesurant les difficultés de sa charge, nettement battu au suffrage censitaire, Budan refuse la fonction.
 Le pouvoir se résigne alors à composer avec le clan libéral en choisissant le descendant d'une lignée révolutionnaire, Charles Maupassant " la Ronde ", négociant en grains et beau-frère de Chauvin-Boissavary, nouveau receveur particulier et l'un des plus riches propriétaires de la région. Pour les autorités, Charles Maupassant présente l'avantage d'être un homme d'ordre, qui tient bien en main la garde nationale - il y fut capitaine- et le commandant en titre, Dupuy-Perrault, un autre libéral, est l'un de ses proches.
  Tous ces influents bourgeois, qui dominent les affaires et l'administration et qui sont liés entre eux par les intérêts et les alliances matrimoniales, constituent des dynasties incontournables. En principe "libéraux", en économie comme en politique, certains d'entre eux acceptent le régime des Bourbons, mais sous réserve d'une application loyale de la Charte, car, selon les dires d'un commissaire de police, « le libéralisme est ici incrusté ».

3) Une fronde populaire

 Un bonapartisme populaire combinant culte impérial, souvenirs révolutionnaires, anticléricalisme et volonté de narguer les anciens émigrés s'affiche, à la ville comme à la campagne, dans les années 1815-1816. Les rapports signalent des chansons, des graffiti, la circulation de pièces d'un franc à l'effigie de Napoléon II, le passage de gabares arborant une flamme rappelant les trois couleurs. Comme dans d'autres régions, une rumeur affirme que l'empereur a échappé aux Anglais et, plus précisément, qu'il se cacherait dans la sénatorerie de Saint-Hilaire Saint-Florent. Le 2 février 1816, le sous-préfet conduit une perquisition en ces lieux, sans y trouver autre chose que quelques papiers laissés par le sénateur Lemercier et l'aigle décorant le bâtiment. Le profond bonapartisme des habitants du Saumurois ne fait aucun doute ( A. Siegfried l'observait encore en 1913 ), mais, à défaut de suffrage universel, on ne peut produire aucune donnée statistique.
 On dispose tout de même d'un baromètre : l'application de la loi du 9 novembre 1815 réprimant " les propos, actes ou cris séditieux " permet d'apprécier l'ampleur de cette protestation populaire, bien plus nerveuse que dans les autres régions du département ( A.D.M.L., 1 M 6/26 et 27 ). Un coup de semonce est aussitôt donné : pour avoir crié « Vive l'Empereur ! », Hérard, ex-gendarme résidant à Tigné écope d'un an de prison, suivi de dix années de surveillance. Le tarif se stabilise ensuite à trois mois de prison et cent cinquante francs d'amende ; de février à août 1816, quarante-quatre arrestations sont opérées dans le Saumurois pour cris séditieux. Cette répression méthodique, qui frappe surtout des artisans ruraux, ramène les exaltés à la prudence, ou bien les pousse à l'action secrète.

4) Les demi-soldes

 Les anciens soldats et les demi-soldes sont habituellement présentés comme les piliers de cette opposition bonapartiste, d'autant plus qu'ils sont réduits à la misère : un capitaine en demi-solde perçoit 73 francs par mois, et il doit rechercher une activité de complément pour survivre. Toutefois, ces anciens militaires sont l'objet d'une surveillance particulière ; astreints à résidence, ils ne peuvent se déplacer sans un passeport, délivré après une enquête minutieuse ; ils ne peuvent détenir une arme de chasse que sur autorisation spéciale.
 En outre, le sous-préfet de Saumur refuse le plus souvent les permis d'installation, car son « arrondissement, écrit-il, qui fourmille de mauvais sujets, renferme déjà un trop grand nombre d'hommes à surveiller ». Un adjudant déjà fixé à Saumur, mais "démissionnaire" de l'armée, n'est pas autorisé à rester dans la ville et à y ouvrir un café, pour cause de bonapartisme militant.
 Un état départemental des officiers à la demi-solde, dressé en octobre 1819 comporte 45 noms : 26 pour l'arrondissement d'Angers et 13 seulement pour celui de Saumur. Finalement, clairsemés et étroitement surveillés, les anciens combattants des armées napoléoniennes seront en nombre limité dans les conspirations locales. C'est là une première originalité des complots saumurois par rapport à ceux qui éclatent ailleurs en France.