La faiblesse des ultras au début du XIXe siècle   

  

1) Le sous-préfet de Carrère

 Face aux libéraux, le camp des ultras s'avère plus clairsemé. Son leader institutionnel est le sous-préfet, Joseph-Antoine de Carrère. Fils du médecin Joseph-Barthélemy-François Carrère, il avait commencé dans les armées révolutionnaires, atteignant le grade de capitaine. « Vrai caméléon politique », selon la formule du nonagénaire Besnard, il devient, en Espagne, un protégé de Joseph Bonaparte, qui le nomme en particulier directeur de l'Hôtel des monnaies de Barcelone. Sous-préfet de Saumur du 14 septembre 1815 au 27 mai 1828, il est solidement implanté dans la ville, épousant une héritière de la famille Blancler. Ses multiples rapports révèlent un homme actif et clairvoyant ; il organise ses services, jusqu'alors nomades, en les installant dans l'actuelle sous-préfecture acquise en 1822.
  En même temps, il cherche à faire oublier son passé bonapartiste en déployant un zèle inquisitorial en faveur des Bourbons ; sans cesse, il aborde les problèmes sous leur aspect policier. Dans une lettre à Lofficial, son ami du Baugeois, le chirurgien Urbain Gaulay le qualifie « d'espèce parasite que je classe dans la cryptogamie, article champignons vénéneux ». Ses procédés mesquins, ses insinuations sur la compagne de Benjamin Constant et son mauvais caractère valent au sous-préfet de fortes hostilités, y compris dans son camp. Avec le maire Maupassant, c'est la guerre ouverte - et chacun d'écrire au ministère pour réclamer la révocation de l'autre.
 ( Voir compléments dans Pierre Gourdin, « Joseph-Antoine Carrère, sous-préfet de Saumur, 1815-1828 », S.L.S.A.S., 1999, p. 57-73 )
 Le sous-préfet peut s'appuyer sur quelques familles influentes de Saumur et sur l'aristocratie terrienne, qui contrôle une partie des mairies et qui domine le conseil d'arrondissement, mais cette noblesse, isolée sur ses terres, est clairsemée dans le Saumurois, et sans chef.

2) Le clergé

 A l'inverse, le clergé est régenté par l'inflexible curé de Saint-Pierre, Jean-René Forest, frère d'un chef vendéen. Dans la reconstruction concordataire, Monseigneur Montault lui a donné la primauté sur la ville et la mission de contrôler la trentaine de prêtres assermentés renommés dans le Saumurois. Sous la Restauration, l'abbé Forest joue un rôle de premier plan ; ses adversaires lui reprochent d'avoir inspiré les révocations des années 1815-1817, et il entend mettre l'autorité de l'Etat au service de la reconquête catholique du Saumurois. Ses conceptions théocratiques aboutissent au résultat contraire : chez beaucoup d'hommes, ce qui n'était qu'indifférence religieuse devient un anticléricalisme virulent qui explose en 1831...
  Cependant, le clergé local n'est pas monolithique ; d'anciens prêtres constitutionnels, autour du curé de Nantilly, César Minier, adoptent une attitude plus tolérante. Le collège communal de garçons est souvent dirigé par un prêtre, ancien assermenté ; en 1814-1816, redevient principal l'abbé Lalande, fondateur du collège en 1800 et curé de Villebernier. Au jugement du fougueux abbé Forest, ces prêtres font peu de prosélytisme, au point que le curé de Saint-Pierre ouvre, dans son presbytère, une école rivale.


3) Les polices

 Disposant de peu de relais dans la société, le sous-préfet doit employer la manière forte, mais, là encore, il est mal épaulé ; un commissaire de police vénal et inculte doit être renvoyé. Son successeur, Guillet, déploie un zèle maladroit. Il envoie des lettres de dénonciation directement au préfet, sans passer par le sous-préfet, et est lui-aussi révoqué. Réduit à un seul, puis à deux agents, le service est si peu performant que le sous-préfet le double en recrutant lui-même trois "espions", qu'il rémunère sur ses fonds propres.
 Le plus sûr soutien local du régime est le lieutenant de gendarmerie, Jousset-Delépine : les rapports qu'il adresse à son colonel s'avèrent être les mieux informés [ on verra pourquoi plus loin ]. Cependant, il ne communique pas ces renseignements au sous-préfet et il ne dispose que d'une dizaine de gendarmes.