La radicalisation des années 1820-1821   

  

 En février 1820, l'assassinat du duc de Berry, héritier du trône, marque un tournant, à la fois national et local. Les garanties accordées par la charte sont abolies : suspension des libertés individuelles, censure de la presse, double vote pour ceux qui paient le plus d'impôts.

1) Les doléances de Bodin, père et fils

 Cette fois, les notables libéraux, ménagés jusqu'alors, se sentent menacés. La radicalisation du ton de la famille Bodin est caractéristique. En août 1821, le député de Saumur préside à Angers un grand banquet libéral de deux cents couverts et il publie à cette époque une " Lettre sur la session de 1820-1821, adressée... à ses commettans " ; il se dit effaré par les propos qu'il entend à la Chambre et ajoute : « un député du côté gauche, rendant compte de la manière dont il a rempli sa mission, ne peut guère retracer que l'inutilité de ses efforts, et l'histoire de ses votes n'est que celle de ses défaites ». Jadis pondéré, il attaque vivement le haut clergé qui a vu augmenter ses traitements, ainsi que le nombre des évêchés : « le salut des fidèles figure au budget pour près de vingt-cinq millions ».
 Son fils Félix est encore plus combatif ; le 28 mars 1821, il publie une brochure intitulée : " De la France et du mouvement européen " ( B.N.F., Lb 48/1911 ) ; il s'y réfère à « notre glorieuse révolution », il réclame « la libre division des terres », l'élection des maires et l'affranchissement de la tutelle de l'Eglise. « Le système suivi par le Gouvernement est mauvais : il faut qu'il change, ou nous sommes menacés des plus grands maux... Tout le monde s'attend aujourd'hui en France à de grands événemens. » Félix Bodin annonce les neuf conspirations qui vont être découvertes au cours des dix-huit mois suivants ; il y joue un rôle, mais à Paris seulement, car il s'entend plutôt mal avec son père et n'est guère présent dans le Saumurois ; tous ces éléments avaient été notés par le sous-préfet de Carrère sur une fiche de police administrative : « ses parens même ne peuvent souffrir son exagération, on le croit capable de favoriser de tous ses efforts les projets les plus opposés à la tranquillité publique » ( A.D.M.L., 1 M 6/25 ).

 

2) Les Légitimistes et la visite de Benjamin Constant

  Dans chaque camp, on sent monter l'orage et les positions se radicalisent. Selon une plainte adressée le 11 juin 1820 au procureur Allain-Targé, un officier de l'Ecole, passant une revue, aurait déclaré : « on a sabré les libéraux de Paris, sabrons aussi ceux de Saumur, ce sabre me servira » ( A.D.M.L., 31 J 391 ).

 Lorsqu'en octobre 1820, Benjamin Constant, écrivain célèbre et député libéral de la Sarthe, vient à Saumur afin de présider un banquet, la situation devient explosive. Des stagiaires légitimistes de l'Ecole d'instruction des troupes à cheval exigent son départ immédiat ; ils assiègent la maison où il dîne, l'hôtel de Madame Hurault Desvarannes ( actuellement Centre médico psychologique, 17 place Bury ). Ils frappent à coups de sabre le portail d'entrée. La gendarmerie ne bouge pas. C'est la garde nationale qui se porte spontanément au secours des assiégés. Plusieurs coups de feu sont tirés ; il y a deux blessés, un civil et un militaire.

 Le lendemain matin, Benjamin Constant quitte la ville, sans se presser, mais sans rester pour le banquet. Vingt-cinq hommes de la garde nationale sont requis pour protéger son départ, soixante se présentent et forment une haie d'honneur. Un groupe de civils à cheval l'escorte jusqu'à la Ronde, en criant : « Vive la Charte ! ». L'écrivain élève une protestation auprès du général contre « l'arrogance de ces prétoriens imberbes ». L'affaire fait couler beaucoup d'encre. Une réponse paraît à Paris : " Premier appel aux sifflets ou petit rapport au public sur le grand M. B. Constant... par un prétorien imberbe " ( A.D.M.L., BIB, n° 1 873 ). L'auteur y minimise l'importance de la manifestation, réduisant à une vingtaine le nombre des assiégeants.

 

 Ces vives tensions expliquent la fondation dès le lendemain d'une société secrète des Chevaliers de la Liberté. Elles révèlent aussi le poids dans la ville des stagiaires de l'École d'instruction des troupes à cheval. Que leurs opinions politiques viennent à changer, tout serait possible dans Saumur.