Les chevaliers de la Liberté du Saumurois   

  

1) René Grandmesnil ( 1794-1863 )

 Aux origines de la société secrète saumuroise se trouve René Grandmesnil, né à Brézé, ancien aide chirurgien aux armées et l'un des fondateurs des Chevaliers de la Liberté, un groupe fondé à Paris dès l'époque de la Première Restauration. Cette organisation secrète constitue une riposte aux Chevaliers de la Foi, réseau créé sous l'Empire par le royaliste Ferdinand de Bertier et solidement implanté dans l'Ouest de la France. Ces deux organisations empruntent à la franc-maçonnerie ses règles de discrétion et ses codes secrets. Grandmesnil, installé comme officier de santé aux Rosiers, est entré en contact avec les libéraux du Saumurois.

 

2) Le comité central de Saumur

 Ces derniers sont alarmés par les incidents liés à la visite de Benjamin Constant, et, dès le lendemain de son départ, le 10 octobre 1820, onze d'entre eux fondent en secret une association locale des Chevaliers de la Liberté, qui forme le noyau de ce qu'on appellera plus tard le comité central ( d'après Vaulabelle, tome VI, p. 433 ). Parmi eux, trois anciens chirurgiens militaires : Grandmesnil, Urbain Fardeau, reconverti à Saumur dans l'ophtalmologie, et Pierre Caffé, qui s'est spécialisé dans les maladies vénériennes ; un seul militaire à la retraite, le lieutenant-colonel Jean Gauchais, ancien soldat de la levée en masse de 1793, qui a fait toutes les campagnes de la Révolution et de l'Empire et reçu une balle dans la jambe à Essling. A côté de ces quatre dirigeants liés à l'armée, les civils, au nombre de sept, sont majoritaires. Parmi eux : Paul Desvarannes, 22 ans, un négociant aisé, dont la mère tient un salon libéral, et François Chauvet, ancien professeur de langue latine au lycée d'Angers, qui a été révoqué et qui est devenu teinturier dans le quartier des Ponts.

 

3) Le réseau

 Très vite, les chevaliers essaiment dans le Saumurois en créant des comités locaux, limités à dix membres et dirigés par un délégué, qui assure seul la liaison avec le comité central de Saumur. L'existence de comités est prouvée à Varrains, Saumoussay, Montreuil ; il y en a deux à Vernoil, un village toujours turbulent ; l'implantation est dense dans le Gennois avec deux comités à Gennes, un aux Rosiers, probablement un autre à Chemellier. Quel est l'effectif total des chevaliers pour le seul Saumurois ? Le nombre de six à huit cents avancé par l'historien Vaulabelle et constamment recopié par la suite paraît exagéré. Il prendrait en compte tous les hommes que les conjurés espéraient mobiliser, sans les avoir tous initiés.
 Etant parvenu à identifier la plupart des délégués et malgré une marge d'incertitude, je ramènerais plutôt ces effectifs entre cent et cent cinquante, compte tenu du fait que les comités locaux ne peuvent dépasser dix membres. L'association ne cherche en rien à devenir un mouvement de masse : elle sélectionne des hommes sûrs qui entraîneront les nombreux sympathisants à leur suite. Elle se méfie aussi des fiers-à-bras et elle tient à l'écart deux officiers en demi-solde, Roul et Frion, bonapartistes exaltés, trop connus des services de police pour leurs harangues dans les cabarets et accusés de pratiquer des "tags" nocturnes, en peignant des aigles sur les murs de la ville.

 Au-delà du Saumurois, la ville d'Angers se tient en marge : il y a bien deux délégués - difficiles à identifier -, mais on n'y constate ni prise d'armes ni arrestation, seulement une descente de police. A l'inverse, l'implantation des chevaliers est très dense dans la région de Thouars-Parthenay, qui fournit beaucoup d'exécutants, mais peu de chefs. Progressivement, le rayonnement s'étend jusqu'à Nantes, Rennes, Le Mans, Poitiers, Chinon, où des délégués entrent en liaison avec le comité de Saumur.
Ce comité est en liaison avec les chefs de la Haute Vente de Paris, que Jean Gauchais a rencontrés.

 

4) Le fonctionnement

 Les chevaliers reprennent les codes en usage dans toutes les sociétés secrètes du temps ; en principe, ils se reconnaissent entre eux par référence au total de cinq : si l'un d'eux lève trois doigts, l'autre doit répondre par deux doigts levés... Selon le préfet du Morbihan, le système de reconnaissance est plus sophistiqué : « Si l'un des chevaliers montre un doigt, soit sur la figure, soit en l'air, soit de toute autre manière, un frère répond en montrant trois doigts ; si l'on en montre trois d'abord, il faut répondre en en montrant cinq. Voici maintenant pour le toucher : si un frère touche sur la phalange supérieure du petit doigt, il lui est répondu en pressant la phalange du doigt du milieu ; s'il touche au contraire à celle-ci, l'on répond en pressant celle du pouce. Ainsi tout va par un, trois et cinq » ( A.N., F 7/6 689, communiqué par P. Gourdin ).
 Ces procédés, constamment cités, n'auraient pas dû servir, puisqu'un cloisonnement total est exigé ; les initiés ne doivent connaître que leur délégué et, en principe, ignorer l'identité des autres membres de leur groupe. Tous ces codes correspondent peut-être davantage à l'imaginaire de l'époque romantique ou à des fantasmes policiers. Il n'est pas si sûr que les chevaliers aient été des " frères la gratouille ", selon la formule de François Mitterrand... En tout cas, ces procédés sont décrits par des gens extérieurs à l'organisation.
 A l'inverse, les rencontres entre dirigeants inconnus sont soigneusement codifiées : on établit le contact à l'aide de cartes à jouer que l'initiateur de la rencontre a coupées en deux morceaux, lesquels doivent s'avérer complémentaires. Ce mode de reconnaissance est parfaitement attesté.
 Les Chevaliers de la Liberté constituent-ils une société initiatique aux rituels complexes, à la façon de la maçonnerie et du mouvement carbonaro ? Selon des sources peu sûres, un seul chevalier suffisait pour pratiquer l'initiation. Le nouvel intronisé prêtait le serment suivant : « Je jure d'être fidèle aux statuts de l'Ordre des Chevaliers de la Liberté. Si je viens à le trahir, la mort doit être ma punition ».

 Les réunions du comité central se tiennent dans le quartier des Ponts, le plus souvent dans la maison de Pierre Caffé ; ce dernier a épousé Virginie Delabarbe, une des filles du sous-préfet et a hérité de l'ancien couvent des Capucins, qui dispose de trois portes d'entrée et d'un vaste jardin. Des hommes y font de courts et discrets séjours, afin de soigner des maladies vénériennes. Cette activité médicale offre une bonne couverture pour les réunions des chefs, qui parfois se replient dans la maison de Chauvet, proche de l'église de la Visitation.

 Certains ont ironisé sur ces comploteurs, présentés comme des conjurés romantiques ou des conspirateurs d'opérette. Pour ce qui concerne les techniques du secret, ils font preuve de vigilance ; malgré la forte surveillance des autoritéslocales, leur organisation demeure insoupçonnée pendant six mois, au cours desquels elle n'apparaît nulle part dans les archives policières. En mai 1821, son existence est découverte fortuitement à Vierzon, à la suite d'une perquisition chez un marchand de bois, qui avait été initié lors d'un passage à Saumur.
 Les espions se mettent alors en chasse et un informateur anonyme de Saumur dresse en juillet une liste de dix chevaliers : cinq sont des dirigeants authentiques, les autres seulement des amis, qui n'ont pas bougé ( A.N., F 7/6 666 ). Cependant, les archives prouvent que, vers la fin de cette même année et avant les mouvements, la majeure partie des chefs est sous surveillance. Par la suite, aucun des membres du comité central - les seuls qui savent tout - ne passera aux aveux, si bien que les autorités policières ne parviendront jamais à dresser un organigramme complet de l'association - et partant, moi non plus.

 

5) Le noyau dirigeant

 A partir de données disparates, j'ai pu établir des fiches assez étoffées sur les vingt et un chefs du Saumurois, ce qui permet d'esquisser un tableau sociologique du groupe dirigeant. Deux tranches d'âge sont représentées parmi ces chefs : si les deux tiers d'entre eux sont de jeunes hommes, les autres se situent entre 44 et 56 ans, ce qui correspond à une génération qui a connu l'époque révolutionnaire.
 A l'exception de trois d'entre eux, aux revenus modestes, tous les autres dirigeants vivent dans l'aisance, puisqu'ils sont propriétaires ou emploient des domestiques ; deux sont même inscrits sur la liste électorale de 1816, c'est-à-dire qu'ils paient des impôts correspondant à plus de 300 journées de travail. Cependant, ces notables s'entrouvent aux milieux artisanaux ( un sabotier, un chapelier ), mais ne recrutent pas dans les milieux populaires, et l'on verra même le général Berton exclure de sa troupe les hommes mal habillés.
 Aucune opposition ville/campagne n'est perceptible. Au contraire, les chevaliers de Saumur agissent en parfaite harmonie avec les affiliés de petites cités de l'est du département.

 
Sept d'entre eux sont membres d'une loge maçonnique, qui, le plus souvent, est en sommeil. Cette proportion d'un tiers, jointe aux codes secrets, a amené quelques historiens à faire de la conspiration de Saumur un complot des loges. Le lieutenant Delon est bien parvenu à se faire élire vénérable de "l'Union fraternelle", un atelier ouvert dans l'Ecole, en juillet 1819, avec l'avis favorable du général Foissac-Latour, qui se porte garant des sentiments politiques des officiers qui y adhèrent. Il y retrouve trois autres membres de la conspiration, mais le ritualisme et la présence de frères notoirement réactionnaires limite les débats d'idées et à plus forte raison l'activisme politique.
 En tout cas, l'infatigable Delon juge nécessaire de fonder une autre association secrète," les Chevaliers des Amis de la Liberté ", ouverte aux sous-officiers tenus à l'écart de la loge ; la cinquantaine d'affiliés, recrutés à la hâte, devaient former les cadres de la prochaine insurrection militaire. Ces initiatives prouvent que les loges ont tout au plus facilité les contacts, mais que les complots sont ourdis par des associations spécifiques.

 Au départ, tous les chevaliers ne souhaitent pas abattre le régime par la force. La charte de fondation, le seul texte écrit de l'organisation, se dit fidèle à la dynastie ; elle réclame seulement l'application loyale de la Charte et la limitation des privilèges aristocratiques ( texte publié dans le compte rendu du procès de Poitiers, édition Barbier, p. 332-335 ). Il s'agit peut-être d'un document destiné à servir d'alibi, car, en même temps, les dirigeants demandent à chaque chevalier de posséder un fusil de munition.
 Un fait est sûr : dans un premier temps, la société, fondée en période électorale, est avant tout un comité de résistance des libéraux face à l'offensive ultra ; elle est secrète à cause des restrictions des libertés, mais ses ambitions, surtout défensives, ne se situent pas dans la perspective d'un soulèvement national.
 Le dossier suivant s'efforce de clarifier les objectifs politiques des chevaliers.