Bonapartistes et Républicains parmi les Chevaliers de la Liberté   

 

 1) Accord sur une assemblée constituante

 Les enquêteurs ont pu reconstituer en partie les organes centraux des sociétés secrètes, ils ne se sont guère intéressés à leurs buts. Il est vrai que dans les années 1821-1822 règne la plus grande confusion parmi les opposants au régime, hormis la revendication commune du rétablissement des libertés. Les notes secrètes prises à l'époque par La Fayette révèlent les compromis passés entre les divers courants : à l'unanimité, les membres du Comité directeur de Paris avaient juré de ne contracter aucun engagement avec un parti ou avec une dynastie ; après le renversement du régime, la Haute Vente établirait un gouvernement provisoire, protégé par des gardes nationales élisant elles-mêmes ses officiers ; dans les trente-cinq jours serait élue selon la loi de 1791 - c'est-à-dire par les seuls citoyens actifs - une assemblée constituante, qui, elle seule, déciderait du régime futur.

 Le comité de Saumur a respecté cette trêve : à Thouars, au début du soulèvement, le général Berton proclame seulement le retour de la liberté, laissant à ses hommes le choix de leurs slogans ; des cris en faveur de Napoléon II et en faveur de la République sont relevés à parité dans les rapports de gendarmerie. Le procureur général d'Angers établit le même constat : « ...les chefs... étudient les opinions de ceux qu'ils veulent corrompre, ils persuadent aux uns que le Roi veut accorder une liberté entière, mais que les ministres s'y opposent, avec d'autres, ils consentent au maintien de la royauté et de la Dynastie, mais avec la constitution de 1791 ; ils sont pour Napoléon 2 avec quelques autres, et républicains avec le surplus ; toujours la haine des nobles et du clergé est mise en avant... » ( A.D.M.L., 29 M 3 ). Ces ambiguïtés sont incontestables, mais on ne peut s'en tenir là : des conjurés qui prennent de pareils risques personnels ont, à coup sûr, des convictions plus précises.

2) Quelques partisans de Napoléon II

 Au procès de Poitiers, les accusés sont jugés pour complot en faveur de Napoléon II ; de fait, la région est marquée par le bonapartisme populaire. Ce bonapartisme semble dominer chez les conjurés de l'Ecole de cavalerie. Leur chef, Delon, protestant du Gard et ancien combattant de Waterloo, annonce à Thouars le retour prochain de Napoléon II.

 On en sait davantage sur Sirejean, l'un des deux sous-officiers condamnés à mort par le conseil de guerre de Tours ; avant d'être fusillé, il écrit à sa famille : « Adieu France !... adieu. Je souhaite bien instamment que tu sois heureuse ; hélas !... tu la serais, si tu n'avais jamais connu celui qui t'avoit mis au premier rang des puissances de l'univers... ». Sirejean n'apparaît donc pas comme un bonapartiste inconditionnel. Le thème de "l'Ogre" l'emporte encore sur le culte napoléonien - qui ne prend son essor qu'à partir de 1823, avec la publication du Mémorial de Las Cases.

 Le général Berton est, lui-aussi, classé parmi les bonapartistes, car il a participé aux complots préparant le retour de l'île d'Elbe. L'un des premiers, il réclame le retour des cendres de l'Empereur : « vingt millions de Français voudraient pouvoir arroser son tombeau de leurs larmes », écrit-il au directeur de la Police, et il propose de placer les cendres de l'Empereur sous la colonne Vendôme « pour y être pressées sous le poids de ses victoires » ( " Lettre à M. le baron Mounier, directeur général de la police du royaume", B.N.F., Lb 48/2 045 ). Dans son dernier ouvrage théorique, Berton se révèle plus nuancé : il approuve le coup d'Etat du 18 Brumaire, qui, à son avis, répondait aux voeux de la nation, mais il condamne la proclamation de l'Empire, qui a favorisé le retour des aristocrates ( " Commentaire sur l'ouvrage de M. le Lieutenant-Général J.-J. Tarayre intitulé : De la Force des Gouvernemens... ", Paris, 1819 ). Vieux soldat de la Révolution, partisan de gardes nationales ouvertes aux prolétaires, Berton ne saurait se rallier à un Napoléon II demeuré sous influence autrichienne. Cependant, sa pensée politique manque à coup sûr de rigueur...

3) Les républicains majoritaires parmi les chefs

 Le désarroi des bonapartistes laisse le champ libre aux républicains, car, à cette époque, le courant en faveur de Louis-Philippe n'est pas encore structuré ; le terme "orléaniste" n'apparaît qu'une seule fois dans les dossiers. La Fayette, libéré par la disparition de l'Empereur, reprend l'initiative et l'on connaît ses préférences platoniques pour la République et pour des institutions à l'américaine. Son homme de confiance dans le groupe de Saumur est le chirurgien Grandmesnil, qu'il reçoit à plusieurs reprises, auquel il remet des fonds et qu'il aide à rejoindre Londres. Rencontrant plusieurs fois l'agent double Woelffel, Grandmesnil lui déclare « que le gouvernement actuel ne pourrait être conservé, qu'on ne proclamerait pas Napoléon Deux, parce que cela ne convenait pas à tout le monde, mais qu'on établirait la république » ( Deuxième déposition de Woelffel, le 28 juin 1822, A.D.M.L., 29 M 3 bis ). Jusqu'à sa mort en 1863, Grandmesnil s'est révélé un ardent républicain.

 Au comité central siège un autre républicain affirmé, le colonel Jean Gauchais, qui, selon ses dires, était lié à Oudet, le censeur des Philadelphes et qui aurait pris part au complot du général Malet. Dix ans après les événements, il expose dans son récit imprimé les projets politiques des conjurés de 1822. Après le renversement de la Monarchie, le pays serait dirigé par trois hommes élus pour trois ans, qui nommeraient douze ministres responsables devant un conseil général de la nation ; ces dirigeants seraient choisis « par le peuple réuni en assemblées primaires, d'après la Constitution de l'an III » ( c'est-à-dire apparences de suffrage universel masculin, mais électeurs du second degré disposant d'un revenu supérieur à deux cents journées de travail ). Gauchais, qui déteste les préfets et « les vues despotiques de Bonaparte », propose une décentralisation systématique, prévoyant l'élection tous les cinq ans de l'ensemble des administrateurs et fonctionnaires. Né en 1766, il se réfère constamment à la république bourgeoise et décentralisatrice voulue par les Thermidoriens ; pour faire court, son projet, c'est la Constitution de l'an III révisée par Siéyès. Il y ajoute des aspects sociaux : allégement des contributions pesant sur les classes pauvres et, en contrepartie, alourdissement des impôts fonciers...
  Jean Gauchais précise que ce programme avait été élaboré par les chefs des sociétés secrètes, qui toutes l'avaient adopté ; on ne peut le suivre sur ce point qu'aucun autre témoignage ne vient confirmer. Son plan détaillé est tout au plus partagé par ses amis saumurois, à moins qu'il ne soit le fruit de ses méditations postérieures pendant ses six années de prison.

 Ces réserves faites, si l'on additionne le groupe du Gennois dirigé par Grandmesnil et le cercle saumurois de Gauchais, on peut tenir les républicains comme largement majoritaires parmi les chefs de la conspiration, ce qui est moins sûr pour leurs troupes.
 Il en est de même à Thouars, où Saugé crie « Vive la République ! », avant d'être guillotiné. Cependant, ce sont des républicains timides : c'est le compte rendu libéral du procès de Poitiers qui censure ce cri lancé à Montreuil-Bellay, car, à l'époque, ce terme évoque trop la Terreur.

 

4) Un itinéraire

  Eugène Tessié de La Motte, né en 1799 dans une importante famille des Rosiers, devenu officier dans la garde royale, est révoqué pour opinions libérales. Ami de Grandmesnil et de Riobé, il est chevalier et très vraisemblablement le délégué des Rosiers. En tout cas, après l'échec, il se réfugie à Guernesey, puis part se battre en Espagne. En 1823, il est acquitté par la cour royale d'Angers et peut revenir aux Rosiers, bien avant les autres.
 Son évolution ultérieure caractérise celle de la majorité des anciens conjurés. Très hostile à Charles X, il prend part aux combats de juillet 1830. Il acclame Louis-Philippe, qui libère les derniers conjurés emprisonnés. Maire des Rosiers durant près de 48 ans, également député, il condamne l'autoritarisme de la Monarchie de Juillet et accueille favorablement la Deuxième République. Le préfet de Maine-et-Loire, Grégoire Bordillon, qui a de la plume, le décrit en ces termes : « instincts populaires, habitudes bourgeoises, plus de coeur que d'intelligence, belle poitrine de soldat, c'est la vieille garde impériale du libéralisme ». Homme d'ordre, Tessié se rallie finalement à Napoléon III.