Le pronunciamiento militaire ( décembre 1821 )             

  

1) Une conjonction exceptionnelle à Saumur

 Au cours de l'année 1821, les nouveaux stagiaires arrivés à l'Ecole d'instruction des troupes à cheval se révèlent en grande majorité acquis à la cause libérale et, sans doute, bonapartistes, par suite de la loi Gouvion-Saint-Cyr. Une conjonction exceptionnelle se produit à Saumur, où les forces hostiles au régime disposent d'une prédominance écrasante. Il est clair que des opposants militaires et civils, s'ils sont résolus et bien organisés, peuvent d'une chiquenaude neutraliser les faibles appuis locaux du régime et s'emparer de la région. Cette facilité trompeuse encourage les conspirateurs et permet d'expliquer pourquoi le Saumurois fut la zone la plus révolutionnaire de France pendant six mois.
 Aujourd'hui, on peut facilement mettre en évidence deux erreurs d'appréciation : d'abord, le reste du pays n'est pas au diapason du Saumurois ; en second lieu, les autorités locales, qui connaissent les turbulences à géométrie variable des jeunes gens de l'Ecole, ont pris une sécurité. Le château n'est plus prison d'Etat depuis 1815 ; deux années plus tard, il est reconverti en un formidable entrepôt d'armement : 30 000 fusils, beaucoup de poudre et des canons - de quoi équiper une armée. Les fortifications ont été restaurées et peuvent soutenir un siège. La garde en est d'abord confiée à la Légion de Vendée, mais il y a trop de heurts avec la population locale. Désormais, c'est un détachement du 44 ème de ligne, venu d'Angers et souvent relevé, qui tient la forteresse. Ses consignes sont strictes : n'abandonner le château en aucun cas ; en période troublée, s'enfermer derrière le pont-levis et n'ouvrir à personne.

 

2) Le projet de pronunciamiento

 Le mouvement carbonaro se structure alors en France, et La Fayette, qui a pris la tête de la Haute Vente de Paris, échafaude des plans d'insurrection générale. En mai 1821, il envoie en Anjou son agent, l'étudiant en droit Frédéric Riobé, qui entre en contact avec Grandmesnil, puis avec le comité central de Saumur. Ce dernier accepte alors de s'intégrer dans une stratégie nationale de type offensif, et il perd son autonomie.
 Ce mouvement, à prédominance militaire et bonapartiste, prévoit des prises d'armes en plusieurs points du territoire, outre Saumur, à Belfort, Marseille et Brest. L'action est du type pronunciamiento ; les garnisons soulevées entraîneraient les garnisons voisines et de proche en proche gagnerait toute l'armée, qui pourrait alors dicter ses conditions au gouvernement.
 Sans pouvoir en fournir de preuve écrite, on peut affirmer qu'une crise traverse alors la société saumuroise des chevaliers de la Liberté. Certains affiliés, plus légalistes ou plus réalistes, désapprouvent cette nouvelle orientation qui les intègrent dans le mouvement national carbonaro. Ils se tiennent en marge, sans pour autant dénoncer leurs amis : le cas le plus clair est celui d'Urbain Fardeau, qui n'assiste plus aux réunions. Dans ses Mémoires, il reste très discret sur cette période, se contentant d'une allusion à son ami Caffé et regrettant qu'il n'ait pas tenu compte de ses leçons.

 

3) Les préparatifs du lieutenant Delon

 Le récit de la première conspiration doit s'ouvrir par l'évocation d'un personnage important et peu connu qui en fut la cheville ouvrière : le lieutenant d'artillerie à cheval Honoré-Edouard Delon, protestant du Gard, né en 1792, polytechnicien, ancien combattant de Waterloo, vient accomplir son stage d'équitation à Saumur à partir du premier juin 1819. Déjà lié aux sociétés secrètes parisiennes, il déploie aussitôt une grande activité ; il fréquente les salons, y compris celui du général.

 Il est reçu comme compagnon à la loge de L'Union militaire, ouverte en mars par des officiers légitimistes de l'Ecole ; Delon y devient vite influent ; le 19 mars 1820, au cours de la cérémonie funèbre en souvenir du frère Charles, duc de Berry, en qualité d'orateur adjoint, il dénonce « l'énormité du crime » [ ce qu'il ne doit guère penser ]. L'année suivante, il devient vénérable de la loge rebaptisée L'Union fraternelle, depuis qu'elle s'est ouverte aux civils. Il semble y bénéficier de l'appui d'Antoine Calderon, ancien officier et agent voyer de la ville. Dans ce cercle fermé, Delon noue de précieux liens de solidarité, surtout avec Paul Desvarannes.
 Cependant, Maurice Berthon commet un contresens sur la maçonnerie du temps, quand il fait des conspirations de Saumur un complot des loges. Transformer L'Union fraternelle en levier insurrectionnel était sans doute dans les objectifs de Delon, mais il a échoué : sur une trentaine de maçons, on ne compte que deux, peut-être trois conspirateurs. La présence de frères réactionnaires et le poids des rituels y bloque tout activisme politique. Quand la loge est fermée par ordonnance du 20 mars 1822, le commandant de l'Ecole ne lui reproche pas d'être devenue un repaire de conspirateurs, il regrette seulement que ses membres prennent la défense de Delon, alors en fuite, en « se fondant sur les principes d'une fausse philanthropie ».
 Pour en revenir à décembre 1821, on voit alors Delon se tourner vers les sous-officiers, tenus à l'écart de la loge, et fonder une nouvelle association secrète, les Chevaliers des Amis de la Liberté, soeur cadette de la société saumuroise. Dans sa chambre de la rue Saint-Nicolas, il reçoit les sous-officiers par groupes de dix à quinze et leur fait prêter serment sur le drapeau tricolore. C'est là qu'il recrute la cinquantaine de cadres de l'insurrection ( d'après le témoignage de Sirejean, A.N., F 7/6660 ).


 Delon projette de s'emparer par surprise du château ( il a trouvé quelques appuis dans la garnison du 44 ème, en particulier un sergent-major ). Les stagiaires de l'Ecole seraient renforcés par " une compagnie de volontaires bourgeois ", selon la formule d'un dénonciateur ; il s'agit évidemment des chevaliers de la Liberté, placés sous les ordres de Jean Gauchais.
 Le deuxième objectif est d'entraîner les régiments des principales villes de l'Ouest : afin de les gagner, Delon prépare le terrain en envoyant quelques sous-officiers dans leur corps d'origine, en particulier à Tours, Rennes, Nantes et Parthenay. Le soulèvement militaire est prévu pour le 22 décembre selon certains, pour le 25 selon d'autres.

 

4) La découverte du complot

 Delon, qui semble être un impulsif, mène ses préparatifs tambour battant, mais au mépris des règles du cloisonnement et de la discrétion : un soir, trente-sept amis de la Liberté tiennent une réunion - qui ne passe pas inaperçue - dans l'auberge des Deux-Ancres, près de l'Hôtel de Ville ; dans les corridors de l'Ecole, on discute à voix haute de l'entreprise prochaine. Autrement dit, les projets sont aussitôt éventés.Monument aux victimes de l'incendie du 18 décembre 1821
 Selon une tradition saumuroise, issue du récit d'Eugène Bonnemère, le complot aurait été découvert à la suite du violent incendie qui, dans la soirée du 18 décembre, embrase un entrepôt de droguerie appartenant à Etienne Petor et situé au coin des actuelles rues de la Fidélité et de la Petite-Bilange. Les élèves de l'Ecole sont appelés en renfort. L'écroulement brutal d'un mur fait six morts, quatre militaires et deux civils. Cet accident cause une vive émotion. Une souscription en faveur des familles des victimes recueille 2 700 francs et permet d'élever le monument ci-contre dans le nouveau cimetière.
 Dans le portefeuille d'un militaire tué, on aurait trouvé une liste des conjurés... Aucun des nombreux rapports envoyés au cours de cette période ne fait allusion à ce fait.

 En réalité, le complot est déjà découvert et ses principaux chefs dénoncés : le 18 décembre, à 8 heures du matin, le général Gentil-Saint-Alphonse rend visite au sous-préfet pour lui faire part de ses craintes "d'embauchage" de ses hommes, mais il préfère attendre des informations supplémentaires avant de procéder à des arrestations ( rapport du sous-préfet, A.N., F 7/6 660, dossier 158 ). Au cours de cette même journée, Delon est averti de cette découverte par le lieutenant adjudant-major Duchesne, son frère en maçonnerie, qui trouvera la mort le soir même dans l'incendie ( témoignage de Sirejean ).
 Pendant un temps, les autorités ont même cru que l'incendie avait été allumé par les conjurés, qui auraient avancé, en catastrophe, le déclenchement de leur action. Elles ordonnent à la garde du château de se barricader, plutôt que de venir en renfort.

 Dans les jours suivants, des troupes venues d'Angers arrêtent à Saumur huit sous-officiers, qui sont transférés à Tours, où trois autres sous-officiers sont déjà sous les verrous. Delon parvient à s'enfuir : il se serait caché à Distré, dans la maison de campagne de Paul Desvarannes. Au cours des deux mois suivants, dix autres sous-officiers sont appréhendés à Saumur et environ quatre-vingts stagiaires de l'Ecole ( la moitié de l'effectif ) sont renvoyés dans leur corps, au risque de le contaminer, selon l'avis de certains observateurs.

 Les faits sont très vite connus en détail. Dans une note adressée au Procureur général d'Angers, un légitimiste saumurois, sans doute officier, en livre un récit complet dès janvier-février 1822 ( A.N., BB 30/198, dossier 1 ). Sur les responsabilités, il conclut en ces termes :

A.N., BB 30/198, dossier 1