Nouvel Hôtel de Ville, salle des Adjudications, armes stylisées de Saumur sur la cheminée

 

Chapitre 31 :

 1831 - 1869, la liberté dans l'ordre

 

  Les chapitres 31 à 41 étudient le XIXe siècle par grands thèmes et selon un plan-standard, afin de faciliter la localisation des nombreux dossiers documentaires. Au préalable, l'histoire municipale et l'attitude des Saumurois face aux événements nationaux sont retracés dans deux chapitres chronologiques, qui cherchent à donner un cadrage général et à présenter les principaux acteurs.


 

   

1) Tempérament politique des Saumurois vers le milieu du XIXe siècle

  Au sortir d'une crise prolongée ( affrontements de la période révolutionnaire et des années 1821-1822, fortes tensions de 1814-1815 ou de 1830-1831 ), la ville connaît une longue période de calme, troublée seulement par quelques effervescences passagères. Le tempérament politique des Saumurois, du moins des leaders d'opinion, se stabilise aussi et peut se schématiser autour de quelques thèmes.

- Epris de liberté, nos Saumurois supportent mal l'autoritarisme brutal, l'intolérance ou la censure. Le terme de " libéralisme " les mobilise. Ils y voient surtout la liberté de penser, de s'exprimer et de commercer.

- La libre élection de leurs représentants vient ensuite, sans que les milieux dirigeants rejettent nettement le principe du suffrage censitaire. Pour eux, la capacité électorale doit atteindre la petite bourgeoisie des commerçants et des maîtres artisans. Cette alliance de tous les étages de la classe moyenne, déjà bien perceptible à l'époque révolutionnaire, demeure une constante du XIXe siècle. Sur le vote des classes populaires, les positions sont loin d'être unanimes ou clairement expliquées. Démocrates bien tempérés, les électeurs saumurois se révèlent moins révolutionnaires que dans les années 1789-1822.

- Deviennent-ils au moins républicains ? Mises à part quelques personnalités frondeuses, ils s'accommodent longtemps de Louis-Philippe et, après le bouillonnement du printemps 1848, ils se rallient en masse au Second Empire. A la condition toutefois que ces régimes concèdent des libertés progressives. Finalement, la majorité des Saumurois ne devient profondément républicaine que dans le dernier tiers du XIXe siècle. La victoire des républicains aux élections législatives de 1869 constitue une étape majeure. L'adhésion aux idéaux démocratiques est désormais un fait acquis, encore que nos Saumurois, respectueux des hiérarchies qui ne découlent pas des privilèges, aimant les hommes forts, soient épisodiquement touchés par les fièvres bonapartistes ou boulangistes.

- D'autres éléments entrent en ligne de compte. L'anticléricalisme, bien affirmé à l'époque révolutionnaire, est très majoritaire dans la population masculine. Pendant tout le siècle, il constitue un thème fédérateur pour l'ensemble des libéraux.

- La période révolutionnaire et impériale a imprégné les Saumurois d'un ardent patriotisme, qui se cristallise autour du drapeau tricolore, de La Marseillaise, de la popularité de l'armée ( très présente dans la ville ) et d'une large acceptation du service militaire.

 

LES HÉSITATIONS DE 1831 À 1848

   

2) Le ralliement temporaire à la Monarchie de Juillet

Dossier 1 : Saumur et Louis-Philippe

  Plus " libéraux ", avec toutes les ambiguïtés du terme, que profondément démocrates, les Saumurois adhèrent massivement à la Monarchie de Juillet, estimant qu'elle constitue « la meilleure des républiques ». Ils s'en montrent satisfaits jusque dans les années 1838-1842, où un tournant se produit et où des voix nombreuses réclament un assouplissement du régime, sans chercher à le renverser. Voir les abondants développements dans le dossier 1 ou dans les thèses de Christophe Aubert & (1) et d'Isabelle Emeriau & (2).
    

 3) « Enrichissez-vous ! »

  Guizot précisait : « Enrichissez-vous, par le travail et par l'épargne ». Les Saumurois savent effectivement placer leurs économies. Ils créent en 1834 une des premières caisses d'épargne de France. Plusieurs banquiers drainent les capitaux de la région ; ils ne les placent plus dans la terre, comme au cours des siècles précédents, ils n'investissent pas davantage dans des établissements de production industrielle, comme le fait le reste du pays. Malgré la grande discrétion de ces banquiers, il apparaît que ces capitaux passent dans l'équipement de la région, dans les compagnies de bateaux à vapeur, dans les sociétés de chemin de fer, dans la compagnie du gaz, dans l'hôtellerie.
 Le négoce demeure la fonction dominante de la ville. La construction privée témoigne de la réussite de ces bourgeois conquérants : urbanisation de la rue d'Orléans et de l'entrée de la rue d'Alsace, ouverture de deux grands hôtels de tourisme ( le Belvédère et l'hôtel de Londres ), construction du premier grand hôtel particulier, l'hôtel Louvet-Mayaud, le modèle d'une série de belles résidences familiales.
 Le Saumur du père Grandet s'enrichit, tout en demeurant une ville peu productive.

 Sur cette économie d'échanges, quel est l'impact de la crise de 1846-1848 ? L'enchaînement général des faits est bien connu à l'échelle nationale : un climat désastreux et de mauvaises récoltes entraînent une flambée des prix et une chute de la consommation de produits manufacturés, et par conséquence, une crise industrielle et un fort chômage, soit une crise d'origine agricole débouchant sur de violentes tensions urbaines. Ce schéma est peu perceptible à Saumur. Le prix des céréales sur le marché de la Bilange monte en 1846, sans atteindre les sommets de 1812 ; puis il baisse nettement en 1848. Aucune faillite retentissante n'est signalée. Cependant, le nombre des sans-emploi flambe brutalement au début de 1848.
  Le 26 mars, le sous-commissaire ( sous-préfet ) Mars-Larivière croit pouvoir affirmer : « Saumur est peut-être la ville de France la moins malheureuse en ce moment. Pourtant, il faut songer à demain, car on vit au jour le jour. Déjà, des chefs d'atelier renvoient des ouvriers par 2, par 4, peu à peu, à mesure que les travaux cessent » ê (3). Des ouvriers travaillant au chemin de fer sont licenciés, sans même avoir été payés. Les articles de piété ne se vendent pas ; les chefs d'entreprise voient leurs stocks s'accumuler. Ils demandent au maire, Charles Louvet, la création d'un comptoir d'escompte, qui leur avancerait de l'argent. Cependant, ce dernier écrit au ministre de l'Intérieur le 13 avril 1848 : « j'ai la plus grande difficulté à fonder un comptoir d'escompte à cause de la rareté du numéraire » ê (4). Le 16 mai, le maire constate que la fabrique des chapelets a cessé et il demande à Madame Mayaud, dame de charité, de fournir des aides en vivres. La crise frappe donc tardivement Saumur, mais elle devient grave au printemps et à l'été 1848. Il en résulte que les soubresauts de cette année sont autant sociaux que politiques.
   

 4) Les fièvres de 1848 et leurs suites

  Dossier 2 : L'effervescence de février à juin 1848

 

 

 

 

 

 

 

 

Dossier 3 : Vers l'acceptation du Second Empire ( été 1848-1865 )

  Le dossier 2 donne un récit détaillé des premiers mois de la Seconde République ´ (5). Contentons-nous ici d'en dresser une synthèse :

- Les masses populaires font leur retour sur le devant de la scène, alors qu'elles avaient cessé de se manifester dans les rues depuis 1790 ( émeutes des barrières ) ou dans des réunions depuis 1794 ( assemblées de sections et club des Jacobins ). Peu structurées, turbulentes, infiltées par des éléments extérieurs, elles s'avèrent incapables d'action cohérente et continue. Elles n'obtiennent aucune amélioration de leur sort, mis à part d'éphémères ateliers communaux. Leurs votes sont imprévisibles. Tous comptes faits, leurs interventions ont pour effet d'effrayer le bourgeois, y compris le bourgeois libéral, qui se jette dans les bras du parti de l'Ordre, puis de Louis-Napoléon Bonaparte.

- Tous républicains au printemps 1848 ? Cependant, les républicains du lendemain sont bien plus nombreux que les républicains de la veille et bien fragiles dans leurs convictions. En désaccord sur leurs objectifs, divisés sur le problème social, regroupés en comités rivaux, les républicains convaincus dispersent leurs forces et n'obtiennent aucun élu, malgré des suffrages en nombre appréciable. Cependant, des clubs, des sociétés de secours mutuel, des cafés progressistes maintiennent un lien entre les éléments les plus avancés ; ils sont capables d'entraîner des manifestations ; ils recherchent des liaisons avec les militaires. Etroitement surveillés, les démocrates-socialistes ( les démoc-soc ) sont réduits au silence vers le milieu de 1850. Ensuite, l'opposition au Coup d'Etat du 2 décembre 1851 est faible dans la ville, plus vigoureuse à Montreuil-Bellay et dans les villages proches de l'Indre-et-Loire. Les résultats électoraux témoignent toutefois de la survivance d'un solide noyau républicain.

- Les anciens orléanistes, emmenés par Boutet-Bruneau, ralliés en surface à la République, s'empressent d'adhérer au Prince-Président et au Second Empire, tout en souhaitant davantage de libertés.

- Saumur et sa région témoignent d'une forte tradition bonapartiste, bien observable au temps des conjurations de 1821-1822. L'entrée en scène de Louis-Napoléon, sa venue à Saumur le 31 juillet 1849 raniment des légendes glorieuses, plus entraînantes que des programmes précis ( récit détaillé de la période dans le dossier 3 ).

 

LA PÉRIODE LOUVET

   

5) Charles Louvet, despote éclairé

 

 

 

 

Notes sur Charles Louvet

 

 

 Dossier 4 : La municipalité Louvet ( 1844-1869 )

Signature de Charles Louvet

 Maire nommé à la tête de la ville en 1844, député en 1848, président du Conseil Général en 1856, Charles Louvet, sous un vernis de libéralisme et de bonnes manières, est un maître absolu. Son baron Haussmann, l'architecte-voyer Charles Joly-Leterme trace des rues rectilignes et renouvelle le décor urbain. Saumur vit au rythme des grands travaux, outrepassant ses ressources et laissant une bonne part de la charge aux générations futures. Un nouveau patriciat de banquiers, de négociants, de maîtres de fabriques accumule des fortunes et les place dans des châteaux campagnards. Le sous-préfet donne des fêtes brillantes. L'Ecole de cavalerie parade avec éclat. La fête impériale bat son plein dans les années 1852-1865.
 Le dossier 4, très étoffé, développe ces sujets. Sur les grands travaux urbains de 1834 à 1914, voir le chapitre 36.

 En face de Louvet et de son équipe n'apparaît aucun contre-pouvoir. Le sous-préfet, François-Henri, vicomte O' Neill de Tyrone ( il signe ainsi ), nommé par décret présidentiel du 17 septembre 1851, bat tous les records de longévité dans l'emploi, puisqu'il reste en place pendant 19 ans, jusqu'au 5 septembre 1870. Né à la Martinique, aimant rappeler les liens étroits de sa famille avec Joséphine de Beauharnais, il apparaît surtout comme un mondain, améliorant les locaux de la sous-préfecture «(6), y donnant des fêtes brillantes et protégeant les artistes, comme Jehan Marchant. Ses nombreux rapports politiques sont superficiels et parfois erronés ; il l'admet, se plaignant de ne pas trouver sur place de bons informateurs et de subventionner des espions qui lui donnent de mauvais renseignements ê (7). Il se heurte parfois à Louvet, surtout dans les périodes électorales. C'est toujours ce dernier qui l'emporte. Les observateurs attribuent ces frictions à Madame O'Neill de Tyrone, particulièrement intrigante.
     

 6) La montée des oppositions ( 1863-1869 )

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dossier 5 : Le réveil républicain ( 1865-1869 )

  Durant " l'Empire autoritaire ", Saumur semble docile. Les réélections de Louvet aux législatives sont triomphales & (8). Les complots de la Marianne n'atteignent pas la ville. A vrai dire, quatre ou cinq républicains sont élus au Conseil municipal ; soit ils acceptent l'Empire, soit ils se montrent très discrets.

 La première opposition frontale à l'omnipotence de Louvet vient d'un clan familial. Descendant d'une vieille famille provençale : Fortuné - comme son prénom le suggère - Defos épouse à Saumur en 1814 demoiselle Geneviève Letheulle. Il y fonde la banque " Defos-Letheulle ", qui s'occupe surtout de biens immobiliers. Devenu " de Fos ", il construit le nouveau château de Milly et il est nommé maire de Gennes en 1838. Trois de ses fils cherchent à jouer un rôle dans le Saumurois :
- Gustave-Fortuné dirige la banque, rivale de la banque Louvet et se fait élire conseiller municipal de Saumur ;
- Ernest de Fos fait imprimer une réponse à la brochure du docteur Bineau sur le budget de la ville. Il se porte comme candidat contre Louvet aux élections législatives du 1er juin 1863 ; sans menacer le député sortant, il réunit sur son nom 17 % des inscrits et obtient de bons résultats dans le pays gennois.
- Léon de Fos, ancien officier de marine, ferraille par la plume, en publiant par souscriptions une petite revue intitulée " Saumur dans sa splendeur ". Plusieurs numéros, imprimés chez Godet, nous sont parvenus ê (9). Sur un mode démagogique, le bulletin s'en prend à Louvet et surtout à Joly-Leterme ; il se plaint des sommes prodigieuses englouties dans le nouvel hôtel de Ville ; il juge que l'extérieur du théâtre est correct, mais que l'intérieur est entièrement à refaire. Il s'étonne de la longue absence des tapisseries de Nantilly. Comme beaucoup de Saumurois, il se lamente sur les interminables travaux de la " rue Neuve-Beaurepaire ", aujourd'hui rue Dacier.

 Rien de bien menaçant dans cette opposition clanique qui n'a pas d'arrière-plan politique. Au contraire, les républicains, longtemps anesthésiés, se réveillent brusquement lors des municipales de 1865. Ils ne croient pas aux promesses de libéralisation du régime, et ils s'en prennent à Louvet, son principal représentant local. Après 1865, les séances du Conseil municipal sont parfois houleuses ( récits dans le dossier 5 ). Le maire, durement contesté, réagit par des procédés mesquins et se retrouve parfois en minorité.

 

SAUMUR, BASTION RÉPUBLICAIN

   

 7) Les élections législatives de mai 1869 et la chute de Louvet

  La campagne pour les élections législatives de mai 1869 est particulièrement ardente. Dans la ville de Saumur, l'actif candidat républicain Henri Allain-Targé remporte une victoire éclatante avec 59,68 % des suffrages exprimés. Charles Louvet, désavoué dans sa cité, ne peut qu'abandonner sa mairie le 21 juillet 1869. Ce qui ne l'empêche pas de poursuivre sa carrière politique nationale et de devenir ministre de l'Agriculture et du Commerce dans le cabinet d'Emile Ollivier. La chronologie saumuroise ne correspond pas exactement à la chronologie nationale.
   

 8) Saumur, cité républicaine

  Le scrutin de mai 1869 marque une étape décisive dans l'histoire de la ville, car le choix républicain de Saumur est confirmé par trois élections en 1870, et est définitif, en dépit de quelques tentations. La cité s'affirme ainsi comme un bastion républicain dans le Maine-et-Loire.

 La période 1831-1869 a été intitulée " la liberté dans l'ordre ". En effet, le souci de l'ordre l'a souvent emporté ; il explique, dans une ville dominée par la bourgeoisie grande et moyenne, une large adhésion à Louis-Philippe, puis au parti de l'Ordre après les journées de juin 1848. Les ralliements au Second Empire ont été nombreux, car les Saumurois aiment les hommes forts. Après le Bonapartisme viendra le Boulangisme [ puis, sous des aspects divers, les ligues d'Extrême-Droite, le Poujadisme, le Gaullisme ].
 Cependant, la tache du Coup d'Etat du 2 décembre était indélébile : bien incrusté depuis un siècle, le vieil esprit de liberté a repris le dessus. En même temps se réveille l'esprit frondeur : les municipalités républicaines vont connaître une histoire mouvementée.