Saumur et Louis-Philippe   

 

1) Un ralliement massif à la Monarchie de Juillet

Sylvie BOURGET, La vie politique à Saumur sous la Monarchie de Juillet ( 30 juillet 1830-24 février 1848 ), mém. maîtrise, Angers, 1996, A.D.M.L., BIB n° 9 832

  Hostile au régime de la Restauration, inquiétée par l'exaltation des conspirateurs de 1821-1822, la ville de Saumur croit trouver le juste milieu avec Louis-Philippe. Son ralliement est enthousiaste. Il se marque surtout par des brimades à l'encontre du clergé légitimiste et par des patrouilles de la garde nationale à travers les Mauges. Une quête en faveur des blessés des Trois Glorieuses rapporte la somme considérable de 11 497 francs. Ces années 1830-1832, encore dans le droit fil de la Révolution, sont racontées au chapitre précédent, § 10.
 Peu de faits saillants se produisent dans les années suivantes. Les rapports sur l'opinion publique notent que la population est satisfaite du régime ; le Conseil municipal ne manque pas de condamner les attentats contre le roi et les insurrections républicaines et ouvrières.
   

 2) Benjamin Delessert, « député inamovible de Saumur » ( Courrier de Saumur )

 

Pierre GOURDIN, « Le baron Benjamin Delessert, 1773-1847, député de Saumur, éléments de biographie », S.L.S.A.S., 2000, p. 35-60.

 Député de Saumur depuis 1827, industriel, financier et philanthrope, esprit moderne, ancien combattant de la Révolution, baron d'Empire étiqueté comme libéral, Benjamin Delessert devient l'homme providentiel de la région. Devenu vice-président de la Chambre des Députés, proche du gouvernement, il est bien placé pour défendre les intérêts du Saumurois à Paris, intervenant en faveur des grands travaux entrepris par la ville. Il soutient aussi la création de l'école mutuelle de Saumur. Richissime, il répond généreusement à toutes les sollicitations pécuniaires en faveur des indigents. Dans son testament du 12 août 1845, il lègue la somme de 2 000 francs au bureau de bienfaisance de Saumur. Il offre le drapeau tricolore que porte la garde nationale de la ville. Il adresse à la bibliothèque municipale la monumentale Description de l'Egypte en 33 volumes. Surtout, en 1834, il est l'un des fondateurs de la Caisse d'épargne ( on y reviendra ). C'est à ce titre qu'un monument lui est élevé sur la place de l'Arche-Dorée, monument Portrait anonymeaujourd'hui disparu, car la statue et les plaques en bronze ont été saisis sur l'exigence des occupants allemands. Un boulevard et un collège lui sont également dédiés.

 Sa confession protestante a pu contribuer à sa popularité, dans une ville marquée par cette tradition, et où une église réformée se reconstituait.

 Ci-contre, un portrait anonyme de Delessert jeune.

 Les ambiguïtés du mot "libéral" apparaissent vite sous la Monarchie de Juillet. Le député de Saumur affirme se situer dans le " juste milieu ". Dans la réalité, il appartient au parti de la Résistance, il pousse le gouvernement à l'autoritarisme, ainsi qu'en témoignent les Mémoires de Guizot et cette lettre adressée au colonel de la Garde nationale de Saumur en 1832 : « On est fort tranquille ici et content de la marche ferme du gouvernement, qui est décidé à anéantir les factieux de toutes les couleurs. » Il devient l'une des cibles de Daumier, qui le surnomme « Monsieur Benjamin Dudessert » ou « le Têtu borné ». Une figurine en terre crue coloriée lui sert de modèle pour les dessins féroces qu'il publie dans la Caricature et Lithographie d'Honoré Daumier, "La Caricature" du 27 juin 1833 dans le Charivari. Elle est aujourd'hui présentée au Musée d'Orsay. Photo et fiche détaillée dans le site Joconde de la Réunion des Musées Nationaux, Comme on le voit à droite, Daumier n'est pas tendre pour ces louis-philippards ventripotents qui l'ont envoyé en prison.

 Ces disputes n'intéressent guère les Saumurois, pour lesquels leur député constitue un protecteur lointain et un peu distant. Le chemin de fer n'est pas encore installé. Je n'ai connaissance que d'un seul voyage de Delessert dans le Saumurois. Ce dernier communique surtout par des circulaires imprimées adressées à " MM les électeurs de la ville de Saumur ". Des notables, en particulier le banquier Defos-Letheulle, assurent ses liaisons locales. Il entretient une correspondance suivie avec le maire Cailleau-Grandmaison ( A.M.S., 3 H 49 - précédemment A I 12 ). Des extraits de ses lettres sont diffusées par voie d'affiche. Il annonce ainsi les grands événements, témoignant d'un sens aigu de la communication : annonce de l'abdication de Charles X ( A.M.S., 2 I 270 ), nomination de Louis-Philippe au poste de lieutenant-général du royaume ( 2 I 271), proclamation de la Charte ( 2 I 272 ), arrestation à Cherbourg du ministre Polignac ( 2 I 274 ), prise de Constantine en 1837 ( 5 H 8 ). Autre preuve de ces liens étroits : le 5 décembre 1830, le Conseil municipal lui adresse des vues représentant la ville. Au lendemain de l'attentat de Meunier contre Louis-Philippe, le 27 décembre 1836, il s'inspire d'une lettre de Delessert pour préparer une adresse au roi.
  Pendant les périodes électorales, Delessert ne vient pas faire campagne sur place ; il se contente de faire imprimer quelques circulaires. Malgré cet éloignement, il est triomphalement réélu le 12 juillet 1830 ( 275 voix ), le 5 juillet 1831 ( 229 voix sur 258 votants ) et le 21 juin 1834 ( 179 voix ). Le 4 novembre 1837, il est en perte de vitesse, il l'emporte avec 152 voix contre 145 à Adolphe Thiers, qui s'était présenté en se classant au centre gauche. Le 2 mars 1839, il obtient 183 voix contre 135 à Treilhard, un ancien préfet classé lui-aussi au centre-gauche. Bien qu'on écrive souvent le contraire, il se présente à nouveau, pour la septième fois, le 9 juillet 1842, alors qu'il est âgé de 69 ans et malade. C'est la candidature de trop : il récolte 137 voix. Cet échec marque la fin d'une époque ( voir précisions plus bas au paragraphe 8 ).
   

 3) L'âge d'or de la garde nationale

 
P. TRAVAILLÉ, « Notre Garde Nationale, ou M. Joseph Prudhomme à Saumur », S.L.S.A.S., déc. 1929, p. 54-70.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

  Le « roi-citoyen » prend appui, non sur l'armée, qui est peu sûre et qui est en Algérie, mais sur la garde nationale, qui devient l'un des piliers du régime. Cette même garde nationale le renverse en 1848. C'est pourquoi il convient d'en approfondir l'étude.
 Le lundi 20 décembre 1830, une délégation de 17 gardes nationaux de l'arrondissement de Saumur est présentée au roi, qui lui offre son drapeau ( A.M.S., 3 H 49 - ancienne cote A I 13 ). Parmi les assistants : le maire Cailleau-Grandmaison, le député Delessert, Dupuy-Perrault, le colonel, et le général de l'époque révolutionnaire Louis Lemoine, commandant du 1er bataillon du Maine-et-Loire. Habilement, Louis-Philippe rappelle qu'il a combattu avec ce dernier à Jemmapes, sous les plis du drapeau tricolore... Encore présente à Paris le 22 décembre, la délégation participe à la répression d'une manifestation qui protestait contre la condamnation d'anciens ministres de Charles X.
 Quand elle est revenue à Saumur, un grand banquet patriotique est organisé sous la halle de la place de la Bilange, le dimanche 9 janvier 1831. Tous les maires de l'arrondissement sont conviés, il y a plus de 400 participants. A cette occasion, est chantée " la Saumuroise ", un hymne composé pour la circonstance ( dont les vers ne méritent pas de passer à la postérité ). Bien qu'absent, Delessert offre un second drapeau destiné à la garde nationale de la ville.

  On a beau jeu d'ironiser sur cette troupe improvisée, sur son goût des uniformes longuement décrits, sur ses banquets fréquents, sur ses parades encore plus fréquentes ( au point d'engendrer un fort absentéisme ), sur son abondante paperasserie (  nombreux documents aux A.M.S., 3 H 10 à 3 H 49, par exemple, le règlement de l'artillerie n'est pas le même que celui de l'infanterie ). Ce règlement de l'artillerie présente une symbolique renouvelée. Fini le blason municipal aux fleurs de lis. Un coq gaulois veille sur la Charte, entourée par la corne d'abondance et par la force armée.

 La loi du 22 mars 1831 vient structurer cette organisation. Font partie de la garde nationale active tous les Français âgés de 20 à 60 ans, soumis à une taxe foncière ( c'est-à-dire propriétaires de quelque bien ) et capables de se payer un coûteux uniforme. La limite inférieure de cette " garde bourgeoise " est donc assez mal définie ; des ouvriers possesseurs de leur logement peuvent y entrer. En outre, en 1830, on avait accueilli tous les volontaires ; il était délicat d'éliminer ces " gardes spontanés " dès l'année suivante - cette exclusion n'est décidée que par la loi du 14 juillet 1837. Cette troupe de maintien de l'ordre est donc fort nombreuse. A l'échelle nationale, un recensement de 1832 compte 3 781 206 gardes soumis au service habituel. A Saumur, l'effectif s'élève à 1 270 en 1831 et à 1 503 en 1848 ( A.M.S., 3 H 12 ).
 L'armement est fourni par le magasin du château ( A.M.S., 3 H 10 ). Au 10 mars 1833, la garde a déjà perçu 1 015 fusils ( d'un modèle ancien ), 60 carabines, 27 mousquetons, 18 pistolets, 60 sabres-poignards et 80 sabres-briquets ( deux modèles de sabres courts portés par les fantassins ).
 Elle comprend une compagnie de cavalerie, ainsi qu'une compagnie d'artillerie, commandée par l'architecte Antoine Calderon ( ancien officier du Génie ) et dotée de deux canons de calibre quatre.

 Au début de la Monarchie de Juillet, la garde forme l'appui le plus voyant du régime. Elle défile fièrement le 1er mai 1831 à l'occasion de la fête de Louis-Philippe 1er. L'affiche qui annonce la cérémonie reprend la symbolique du coq, perché cette fois sur un clairon.

Affiche annonçant la Fête du Roi

 Le défilé s'opère en musique : la fanfare de la garde compte 36 musiciens et 22 tambours ; elle est commandée par un employé de la mairie, Vauvert-Dugué, dont nous reparlerons en 1848.
 Les 5 et 6 juin 1832, des émeutes républicaines se produisent à Paris, à l'occasion des funérailles du général Lamarque. Les gardes de Saumur reçoivent l'ordre de faire leur marché du samedi en uniforme, afin d'intimider les ennemis du régime.

 La garde est un lieu de convivialité. Ses chefs sont élus ( voir le paragraphe suivant ). Tous les dimanches, dans chaque unité, se tient un Conseil de famille, chargé de veiller à la bonne entente mutuelle, de fixer les amendes infligées aux défaillants et éventuellement de traduire ces derniers devant un Conseil de Discipline. En somme, un sympathique essai de démocratisation d'une force armée.
 En 1834, le sous-préfet évoque des tensions avec l'Ecole de cavalerie, turbulente et « prévenue contre l'habit bourgeois ». Des collisions « peuvent éclater entre elle et une garde nationale un peu chatouilleuse..., voilà pour les autorités de Saumur un objet de constante sollicitude ». Deux armées à effectifs comparables dans la ville, c'est une de trop.

 La garde n'est cependant pas qu'un corps de parade soucieux de ses prérogatives, elle est soumise à de lourdes obligations. Cent de ses membres forment le corps des sapeurs-pompiers, commandé par Jacques-Clément Bonnemère-Targé. Deux cent cinquante sont allés patrouiller dans les Mauges en 1832. Les tours de garde sont fréquents, et sans doute superflus, selon la tradition des structures militaires. Certains s'absentent, d'autres envoient leur commis pour les remplacer. Un livre d'ordres révèle que la discipline est élastique et que les commandants successifs, Dupuy-Perrault, puis Thoreau de La Martinière, se montrent plutôt indulgents. L'armement est peu contrôlé ; certains rognent le canon de leur fusil, quand il leur paraît trop long. Quand la garde est désarmée en 1855, il manque 215 fusils...

 La garde est-elle le rempart de la grande bourgeoisie, telle qu'elle est souvent décrite ? Il faudrait pour cela qu'elle soit homogène et réduite aux citoyens qui disposent de droits électoraux. La liste des gardes envoyés patrouiller dans les Mauges révèle une majorité de jeunes gens appartenant aux milieux populaires, des journaliers, des chapeletiers, des manoeuvres ou des tailleurs de pierre. Les participants touchent d'ailleurs une indemnité de 21, 60 francs pour 14 jours de service. La plupart n'ont sûrement pas le droit de vote aux élections politiques. Cela explique leur basculement progressif dans l'opposition.

 A Saumur, les gardes nationaux de 1830 se réfèrent constamment à ceux de 1789. En effet, bien des similitudes apparaissent. D'abord, le chef suprême est le même : un toast est porté en l'honneur de La Fayette au cours du banquet de janvier 1831, alors que celui-ci vient de donner sa démission. Les effectifs sont voisins, puisque 1 497 saumurois sont réellement immatriculés en juin 1791. L'ouverture au milieu des citoyens passifs est comparable. D'où les mêmes frictions entre compagnies populaires et compagnies bourgeoises.
    

 4) Des scrutins nombreux, mais discordants

  Pour faire simple, quatre modèles électoraux peuvent être distingués.

a) Les élections législatives

 La loi électorale du 19 avril 1831 assouplit les exigences pour participer à l'élection des députés. Elle abaisse le cens de 300 à 200 francs ; elle admet en outre des " capacités " payant plus de 100 francs de contributions directes, les membres correspondants de l'Institut ou des officiers jouissant d'une pension élevée. L'ouverture est réduite : en 1837, il n'y a que 331 électeurs inscrits dans la ville de Saumur. Pour l'ensemble de l'arrondissement, 346 inscrits en 1839 ( A.M.S., 1 K 131 ) et 423 en 1842. Plus grave : pour être éligible, il faut payer plus de 500 francs de contributions directes ( au lieu de 1 000 précédemment ). Dans chaque circonscription, il n'y a qu'une poignée d'éligibles, car les impôts ne sont pas tellement lourds. Par exemple, à Saumur, dix personnes seulement paient plus de 600 francs en 1847 ( A.M.S., M I 197 ( 10 ) ). Même s'il élargit les barèmes de la Restauration, le système demeure ploutocratique, réservant le droit de décision aux très grandes fortunes.
 L'élection sans surprise de Delessert réduit l'intérêt de ces scrutins. Toutefois, l'arrondissement de Saumur est divisé en deux circonscriptions. A Doué, Félix Bodin, républicain révolutionnaire, se fait élire en 1831 et 1834 ; après son décès, François-René Allain-Targé, puis Eugène Tessié de La Motte lui succèdent ; ils avaient l'un et l'autre été proches des Chevaliers de la Liberté. Finalement, les gens les plus riches de l'arrondissement se révèlent "libéraux", même si Delessert l'est de moins en moins.

b) Les élections départementales

  Les conseillers d'arrondissement répartissent les contributions entre les communes. Précédemment nommés, ils sont élus pour 6 ans à partir de 1833, à raison d'un par canton, à l'exception du canton de Saumur-Sud, qui a droit à deux. Leur choix s'opère selon des modalités proches des législatives et la stabilité dans l'emploi très grande. De 1833 à 1848, sur les quatre postes à pourvoir, huit noms apparaissent au total. Selon le préfet Gauja en 1836, tous sont « dévoués au gouvernement..., leurs opinions politiques sont peu prononcées ».
 La fonction de conseiller d'arrondissement apparaît plutôt comme l'antichambre du Conseil Général. Cette fois, il n'y a plus que deux postes à pourvoir, car les cantons de Saumur N.E. et Saumur N.O. sont réunis jusqu'en 1848. Six personnalités occupent ces postes, tous des notables orléanistes.

c) Les élections municipales

 Le choix des 27 conseillers municipaux pourrait être plus significatif. Depuis la loi du 21 mars 1831, il s'opère par la voie électorale, le mandat étant de six ans et les conseillers renouvelés par moitié tous les trois ans. Cette fois encore, le système est censitaire, mais à un palier plus bas : pour voter, il faut payer plus de 200 francs d'impôts, toutes contributions additionnées, y compris les patentes. Les commerçants importants peuvent ainsi voter. En outre, la catégorie des " électeurs adjoints " ou " capacités " est ouverte aux notaires, aux avocats, aux professeurs pourvus d'une licence, aux officiers de la garde nationale. La moyenne bourgeoisie peut donc participer au scrutin. Il en résulte qu'à Saumur, 608 électeurs sont inscrits en 1832 ( 540 censitaires et 68 adjoints ), 638 en 1837, 642 en 1840, 640 en 1843. C'est le double des électeurs retenus pour les législatives, mais c'est encore moins de 5 % de la population. Toutefois, cet élargissement est un peu illusoire, car les deux tiers des éligibles doivent payer un cens supérieur à 500 francs.
 Malgré ce nombre limité de participants, la ville est divisée en cinq sections territoriales, qui élisent chacune cinq ou six conseillers. Afin d'aboutir à un même nombre d'électeurs, on a procédé à un étrange "charcutage". La section de Fenet s'étend jusqu'à la place Saint-Pierre, Nantilly atteint la rue du Paradis, le quartier des Ponts annexe l'est de la place de la Bilange. Saint Nicolas et la " section de l'Intérieur " sont plus homogènes. Finalement, le nombre des votants dans chaque section est très faible : entre 57 et 72 participants au second tour des municipales de 1832. En gros, les électeurs choisissent un dixième d'entre eux. Ce lourd système rappelle les assemblées électorales de l'époque révolutionnaire. Il favorise les personnalités bien implantées dans leur quartier et il convient de relativiser la signification politique de ces choix. Le sous-préfet croit pouvoir classer ainsi les élus de 1837 : 20 adhèrent aux idées du gouvernement, 5 appartiennent à l'opposition démocratique et 2 sont légitimistes.
 Bien qu'en léger recul, l'abstentionnisme touche la moitié des inscrits. Il faut bien dire que le Conseil municipal, qui se réunit une fois par trimestre, ne pèse pas lourd en face des maire et adjoints nommés en son sein par le roi.
 Concluons avec Félix Ponteil ( Les institutions de la France de 1814 à 1870, P.U.F., 1966, p. 156 ) que la loi municipale a été « l'une des bases trompeuses de la Monarchie de Juillet. Elle n'a pas fourni à la royauté issue des barricades ce facteur largement démocratique que les vainqueurs de juillet étaient en droit d'attendre ».

d) Les élections dans la garde nationale

 Un nouveau doublement apparaît avec le nombre des gardes nationaux pouvant voter, 1 270 en 1831 ( A.M.S., 3 H 12 ). Ceux-ci élisent leurs officiers, leurs sous-officiers et leurs caporaux, au cours de scrutins triennaux contrôlés par les juges de paix. Ces élections sont bien suivies. Autrement dit, la moitié de ces gardes nationaux, qui occupent une fonction assez astreignante, ne peuvent pas même participer aux élections municipales, pourtant comparables et sans grande incidence politique.
 Il y a là une sérieuse inconséquence de la Monarchie de Juillet, qui, par sa pyramide censitaire, humilie des petits bourgeois qui exercent des activités citoyennes. Guizot a beau évoquer l'élargissement progressif de l'effectif des inscrits et des votants, le pouvoir politique réel demeure réservé à une infime minorité de fortunés, et les gardes nationaux passent progressivement dans l'opposition ( Félix PONTEIL, Les classes bourgeoises et l'avènement de la démocratie, Albin Michel, 1968, p. 101 ).

 Retenons cependant ce qu'il y a de positif dans l'apparition de ces nombreux scrutins. De même que les pratiques du débat parlementaire se sont paradoxalement rodées sous la Restauration, la bourgeoisie, haute, moyenne et petite, s'entraîne au fonctionnement des mécanismes électoraux, qui n'avaient encore jamais fonctionné de façon régulière en France. Au cours de véritables campagnes, paraissent des circulaires imprimées ; des électeurs "anonymes" publient des avis recommandant tel ou tel candidat à leurs concitoyens. L'acquisition des mécanismes de la démocratie parlementaire s'opère progressivement. Cependant, tenus à l'écart, les milieux populaires ne pratiquent pas ce difficile et long apprentissage, d'où leurs votes incohérents des années 1848-1851.
     

 5) La faiblesse temporaire des oppositions radicales

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Sur René Rousseau et Eugène Bonnemère, voir les notices plus fournies du dictionnaire de Célestin Port et Jacques-Guy Petit, « L'Angevin Achille-René Rousseau ( 1805-1857 ), un voyageur du rêve », in Georges CESBRON, Ouest et Romantismes, 1991, t. 2, p. 573-582.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 a) Quelques noyaux légitimistes

  Quelques familles importantes, un bon nombre de membres du clergé, en particulier le curé des Ulmes, s'affichent comme légitimistes. Tous désapprouvent la prise d'armes de 1832 et ne présentent aucune menace pour le gouvernement. Ils s'emploient à secourir les prisonniers chouans enfermés à Fontevraud et, si l'on en croit une pétition, durement traités ( Xavier MAYAUD, Modeste Mayaud-Lagarde et les 206 prisonniers légitimistes emprisonnés à Fontevrault de 1834 à 1840, Brûlon, 1997 ). Deux conseillers municipaux légitimistes démissionnent en 1830, afin de ne pas prêter serment au nouveau roi.

b) Les doctrinaires socialistes

 Un groupe de disciples de Saint-Simon, se proclamant « compagnons de la femme », se manifeste à Angers en avril 1833 ; ils viennent prêcher à Saumur, étroitement surveillés par la police qui les juge inoffensifs, tout en s'inquiétant de leur influence sur les 400 ouvriers qui travaillent au creusement du canal de la Dive.
 Parmi les figures marquantes de la nouvelle église, il faut évoquer René-Achille Rousseau, fils d'un riche agronome installé au prieuré de Saint-Georges-des-Sept-Voies. Elevé selon les théories de son illustre homonyme Jean-Jacques, il parcourt l'Europe en déclamant des vers de sa composition. Il se lance dans un immense poème sur la vie de Marie-Madeleine. Il entre dans la communauté de Ménilmontant, dirigée par Enfantin. Par principe, il pratique un métier manuel, celui de chaudronnier, tout en prêchant la cause du peuple et du travail. Revenu travailler la terre à Saint-Georges et donnant des cours particuliers de musique, il donne de nouvelles conférences à Saumur en 1843, sans y rencontrer un autre écho qu'un succès de curiosité.
 Le remarquable dessinateur et graveur d'origine britannique, Peter Hawke, qui représente souvent Saumur, a lui aussi revêtu l'uniforme des saint-simoniens, justaucorps bleu, pantalon blanc, toque rouge. Dans son étude au ton ironique, Albert Lemarchand le décrit comme un « romantique aux cheveux longs... Il prêchait souvent amis et élèves, mais dans quel style nébuleux !... et l'on se contentait de sourire des excentricités de son humeur, des cacophonies de son idiome anglo-français » ( Albert LEMARCHAND, « Le Saint-Simonisme en Anjou », R.A., 1880, p. 1-18 et 99-133 ).
  Plus jeune et plus proche de la pensée de Fourier, Eugène Bonnemère mérite une évocation. Né à Saumur en 1813, dans la "maison Duncan", petit-fils du maire Bonnemère de Chavigny et neveu du procureur Allain-Targé, il étudie pendant six ans au collège de garçons, où il devient l'ami de Charles Dovalle. Il admire René Rousseau, qu'il mettra en scène dans son roman " Les Déclassés ", derrière la figure du docteur Girmy. A nouveau, dans son " Roman de l'Avenir " de 1867 ( B.N.F., y2/18 815 ), il le présente sous l'aspect d'un ermite breton qui écrit des poèmes et soigne les malades.
 Bonnemère rêve lui-aussi d'une refonte totale de la société et de la propriété. Le microcosme saumurois n'est guère ouvert aux utopies. Il préfère vivre à Angers, et raconte plus tard : « Républicain et socialiste ( disciple de Fourier ), j'étais en butte à tout le monde : renégat pour la bourgeoisie - bourgeois déguisé pour la démocratie. Je fus chercher la paix à Paris ( 1849 ) » ( A.D.M.L., n° 2 344, Eugène et Lionel Bonnemère, biographies autographes ).  Journaliste militant, il publie de nombreux essais historiques, s'inspirant de l'école sociétaire, mais à la documentation hâtive, comme l'Histoire des paysans, en trois volumes, ou ses Etudes historiques saumuroises. Son Roman de l'Avenir est ardemment spiritualiste : « On amoindrit Dieu à l'enfermer entre les murs d'une église. L'univers est son temple. » Il estime que la religion catholique a trahi le peuple. « Mais votre Dieu, tous ses apôtres et ses premiers disciples en étaient, et je ne lis dans l'Evangile qu'un long cri de colère contre les grands et les puissants de ce monde, que le fils de Marie renverse dans la poussière pour élever les petits sur leurs ruines. » Retiré à Louerre, il s'intéresse à l'archéologie : son portrait le présente à son bureau, muni d'une loupe de numismate et examinant des monnaies romaines. Il pratique aussi le spiritisme. En 1870-1871, il collabore au Courrier de Saumur , dans lequel il écrit des éditoriaux nuancés sur la Commune de Paris.

c) Les républicains comploteurs

 Tous les rapports des sous-préfets concordent : le ralliement des Saumurois à la Monarchie de Juillet est massif, les républicains en opposition radicale sont rares dans les premières années du règne ( rapport du sous-préfet Bruley-Desvarannes, 7 octobre 1834, A.H., t. 20, p. 92-93 ; rapports du sous-préfet Galzain, décembre 1840 - A.D.M.L., 1 M 6/32, et novembre 1841 - A.D.M.L., 21 M 177 ). Ces rapports signalent quelques jeunes gens frondeurs, « par sentiment, par éducation de collège », la plupart issus de la bonne bourgeoisie des Boutet, des Bonnemère ou des Dupuis, ou bien le commis en pharmacie Gignot. Selon un rapport du préfet de M.-et-L. du 31 mars 1834, trois jeunes gens de Saumur ont traversé à cheval le bourg de Montsoreau, en criant « Vive la République ! » et en proférant des qualificatifs injurieux contre la personne du roi ( A.D.M.L., 24 M 270 ). Cette manifestation peut s'expliquer par l'intempérance ; le ministre de l'Intérieur, Thiers, souhaite cependant qu'elle ne reste pas impunie.
 Sept opposants plus résolus sont constamment signalés pour l'ensemble de l'arrondissement. René Grandmesnil, déjà cité comme fondateur des Chevaliers de la Liberté, est plus actif. Il milite à Paris au sein de la Société des Saisons et dirige le journal " La Réforme ". Il revient souvent à Saint-Martin de la Place, où il s'est installé et où il commande le bataillon cantonal de la garde nationale ( toutefois, le sous-préfet parvient à lui arracher ce poste, en influençant les votes des gardes de Saint-Lambert -des-Levées ). A Souzay, l'arpenteur Jacques Brénezé commande lui-aussi la garde nationale. Les cinq autres résident à Saumur ; Vinet, un ancien percepteur, y tient un petit débit de vin ; Louis-Henri Gaudais, qui avait été notaire à Turquant, dispose de grands moyens financiers. Les trois autres sont des retraités militaires : le vieux général François Dutertre, cohabite avec le colonel Jean Gauchais, un des plus déterminés des chevaliers de la Liberté ; le capitaine Charles-Henri Callouard est peu connu. Sur ce courant républicain : Isabelle EMERIAU, Démocratie, liberté, patriotisme. Le malentendu républicain. L'exemple du Maine-et-Loire ( 1848-1891 ), Septentrion, 1999, t. 1, p. 32-33 ; Jacques-Guy PETIT, « Libéraux, démocrates et républicains angevins ( 1830-1848 ), A.B.P.O. 1992, 4, p. 401-414..
 Au total, affirme le sous-préfet Bruley-Desvarannes, « une très minime coterie républicaine, sans talents, sans influence de fortune, déshéritée de l'estime publique », relativement âgée, suspectée d'aventurisme depuis les conjurations de 1821-1822 et présentant une image désastreuse du parti républicain. En effet, nos vieux républicains locaux ont conservé une conception insurrectionnelle de l'action politique et fondent désormais leurs espoirs sur les gardes nationaux, qu'ils s'efforcent d'infiltrer. Appartenant plutôt aux milieux aisés, ils ne sont pas unanimes sur les questions sociales. Les progressistes qui se préoccupent d'abord de développer l'enseignement primaire sont bien plus efficaces.
   

   6) Les querelles entre la municipalité et le clergé

   Les vifs incidents anticléricaux des  années 1830-1831 ont été racontés plus haut. Par la suite, la querelle baisse d'un ton, sans s'éteindre complètement en raison de la personnalité des protagonistes. Henri Bernier, successeur de l'abbé Forest à la cure de Saint-Pierre de 1831 à 1837, se révèle intransigeant, tourné vers l'Ancien Régime et le gallicanisme. Son successeur, Jean-Baptiste Fourmy, est signalé comme « peu favorable au gouvernement  actuel », tout en ayant fait « un pas vers le conciliation ». Même évolution du côté des maires. Avec l'appui du sous-préfet, Jean-Baptiste Cailleau-Grandmaison est ouvertement anticlérical, comme son père et son premier adjoint et successeur, Nicolas Nau-Maupassant. Après 1838, Marc-Thabis Gauthier a des opinions moins tranchées, et Charles Louvet, tout en étant fervent catholique et ami de l'abbé Fourmy, donne peu dans le cléricalisme dans ses fonctions municipales, au-delà de ce qui est prévu par le Concordat.
  Il est indispensable de raconter en détail les conflits au sujet des processions, car ils vont prendre une grande  importance à la fin du siècle. Il s'agit-là d'une constante dans  l'histoire saumuroise. Déjà, sous l'Ancien Régime, les places dans le cortège du Sacre sont l'objet de disputes entre les corps constitués et entre les membres du clergé ; en ces temps où la volonté de tenir son rang est primordiale, des bousculades se produisent au cours du défilé et des procès s'ensuivent.

 Sous la Monarchie de Juillet, c'est le curé de Saint-Pierre qui ouvre le conflit en demandant pour son cortège une forte protection armée, composée de gardes nationaux et de gendarmes. Il écrit au maire le 17 juin 1832 : « il y a danger de voir des étourdis rompre et croiser les rangs de la procession, la suivre avec affectation, le chapeau sur la tête, se livrer sur son passage à des clameurs ou à des propos inconvenans. Nous savons pressentir ce danger... » ( A.M.S., P VI 245, nombreuses lettres ). Ainsi, désormais, la force armée ne viendrait plus à la procession pour défiler, mais pour la protéger. Jugeant cette garde insuffisante, Henri Bernier annule tout, la procession du Sacre et la procession de l'Octave du Saint-Sacrement. Le vieux curé Minier, ne se sentant pas menacé, veut organiser un cortège particulier pour sa paroisse, mais cette procession inhabituelle est interdite.
 En 1833, le maire refusant de promettre une escorte militaire et un arrêté de police, les processions sont annulées. L'année suivante, le Sacre a lieu, et un incident éclate : deux jeunes gens cherchent à remonter la rue de Fenet en cabriolet, face au cortège ; un début de rixe se produit ; or, il n'y a point de gendarme sur les lieux, écrit Bernier. En 1836, le curé organise sa procession sans garde particulière et en prévenant les autorités seulement la veille. A partir de 1838, une escorte armée est fournie automatiquement et le ton du courrier se fait plus courtois.

 Les mêmes frictions se produisent dans d'autres domaines. Quand les pouvoirs publics installent l'école mutuelle aux Récollets à la place des frères de la Doctrine chrétienne, il faut y voir une mesure anticléricale. En 1833, Cailleau-Grandmaison organise une souscription pour acheter l'ancienne abbaye de Saint-Florent et y installer un établissement public ( A.D.M.L., 50 J 27 ) ; il cherche à prendre de vitesse les religieuses du Bon Pasteur, qui parviennent finalement à s'implanter.
 Le samedi 27 juillet 1830, est célébré dans l'église Saint-Pierre un service funèbre en l'honneur des victimes des journées de juillet ; le conseil municipal y assiste en corps constitué ; cette cérémonie est en réalité une brimade contre le clergé légitimiste.
 Le 19 août 1835, la situation est plus ambiguë : à la suite de l'attentat de Fieschi, sont célébrés un Te Deum, puisque le roi a été épargné, et un service funèbre en l'honneur du maréchal Mortier, victime de la machine infernale. Le maire et les autorités participent à ces cérémonies en faisant bien savoir que leur présence résulte d'un ordre supérieur.
 Par la suite, la municipalité assiste en corps aux cérémonies religieuses officielles, par exemple, en 1842 à la suite du décès accidentel du duc d'Orléans.
 Le clergé l'emporte donc souvent sur la municipalité. Mais au prix d'une nouvelle dégradation de son image. Si les grandes processions ont bien lieu, c'est sous la protection de la force publique. Si les pouvoirs publics assistent aux cérémonies religieuses officielles, c'est sur un ordre supérieur et en raison du Concordat. L'anticléricalisme est associé au libéralisme et renaît à la moindre occasion. Quelques incidents se produisent en 1841, quand l'abbé Pierre Leconte, le dernier principal ecclésiastique du collège ( 1827-1830 ), est jugé par contumace pour affaire de moeurs ( A.D.M.L., 1 M 6/33 ).
   

 7) Une nouvelle génération républicaine

   A côté des anciens républicains, souvent âgés, regardant vers la Révolution et discrédités par leur passé de comploteurs, apparaît une génération d'hommes neufs et promis à un bel avenir. Deux émergent :
- Georges Lecoy, né en 1800, s'est installé à Saumur comme avoué en 1826. Il fait aussi des affaires, avec habileté, selon les dires du sous-préfet. Il est élu conseiller municipal dès 1834, dans le quartier de Nantilly. En 1842, il se porte candidat aux législatives ; une circulaire imprimée en sa faveur le présente comme « ne jouissant pas d'une fortune colossale, mais assez riche cependant pour être indépendant ». Il ne fait pas état de ses convictions républicaines. Il est cependant soutenu par le journal d'Angers, le Précurseur de l'Ouest, ce qui suffit pour l'étiqueter. Jugé trop avancé par les grands notables, il n'obtient que 17 voix. On le retrouvera comme candidat socialisant en 1848 et comme maire de 1875 à 1879.
- Nicolas Maige, né en 1807 à Nancy, est plus ouvertement combatif. Il s'installe dans la ville comme imprimeur et, avec l'aide financière de Gaudais, il lance, en mars 1838, le Courrier de Saumur, qui ferraille contre le Journal de Saumur, dirigé par le légitimiste Paul Godet. Les affaires ne vont sans doute pas bien fort. En 1841, Maige abandonne Saumur et son journal pour prendre à Angers la direction du Précurseur de l'Ouest.

 L'installation de la loge maçonnique, La Persévérance, le 13 décembre 1835, s'inscrit-elle dans le renouveau du courant républicain ? La réponse est à nuancer ( Jacques FENEANT, Francs-maçons et sociétés secrètes en Val de Loire, C.L.D., 1986, p. 184-185 et 197 ). Nicolas Maige, devenu l'orateur de la loge, produit des planches violemment critiques à l'égard du régime, comme celle-ci en 1838 :

... « On n'aperçoit partout que volontés rapaces,
Que souples courtisans se ruant sur les places.
On s'indigne devant les dévouements abjects
De ces caméléons qui vivent des budgets,
Séïdes du pouvoir, dont les palinodies
Instruiront nos neveux aux lâches perfidies » ...

 A ces critiques, Maige ajoute un contenu social, qui ne fait pas l'unanimité chez les républicains :

... « Prolétaires, vous qui, malgré la loi de Dieu,
En ce monde oppresseur n'avez ni feu, ni lieu,
Venez, pauvres mortels exploités sur la terre,
Du malheur, sur ce seuil, secouez la poussière.
Venez ! nous vous offrons nos soins pour vous charmer,
Nos bras pour vous servir, nos coeurs pour vous aimer. » ...

  L'impression de ces vers est votée à l'unanimité des vingt membres présents. Publié chez le frère Adolphe Degouy, le discours provoque des remous, d'autant plus que La Persévérance n'est pas légalement déclarée. Le préfet la soupçonne effectivement d'être un foyer républicain (A.D.M.L., 4 Z 36). A l'appui de ses dires, on peut remarquer la présence dans ses rangs de Coulon et de Brunel, deux des chefs les plus avancés du printemps 1848 ( A.M.S., 33 Z 25 ).
 L'affaire n'est tout de même pas si simple. La loge de L'Union fraternelle avait été dissoute en 1822, en raison de ses liens avec les Chevaliers de la Liberté. Aussi, le premier vénérable, Emile Bonnin, commis chez un négociant, invite-t-il ses frères à « racheter et couvrir d'un éternel oubli des erreurs passées ». La loge est socialement et politiquement diversifiée. Les militaires dominent ; parmi eux, peu après la chute de Louis-Philippe, les trois premiers grades sont conférés à l'élève-officier Gaston de Sonis, plus tard commandant des zouaves pontificaux ! Libérale certainement, La Persévérance, n'est pas une machine de guerre des républicains.

 Ces derniers préfèrent un autre levier, " l'association de la Réforme électorale ", qui réclame le droit de vote pour tous les gardes nationaux ( A.D.M.L., 3 M 272 ). Des légitimistes avaient tenté, sans succès, de lancer ce mouvement en 1834. De 1838 à 1840, les républicains reprennent cette revendication, somme toute très raisonnable. A Saumur, ils font du porte à porte pour présenter leur pétition et recueillent de 2 à 300 signatures. Le sous-préfet affirme que c'est Maige, soutenu par Bonnin, qui est à l'origine de l'entreprise ; il souhaite que les insertions judiciaires soient réservées au seul Journal de Saumur, afin de ruiner son concurrent, ce qui s'est produit. Il minimise en outre l'ampleur du succès républicain, affirmant que les signatures ont été obtenues par surprise.
   

 8) Saumur dans l'opposition dynastique

 Vigoureuse dans les années 1836-1841, l'opposition républicaine perd son dynamisme par la suite, la pression policière aidant. Le départ de Maige, la prudence de Lecoy, la jeunesse de Jean-Baptiste Coulon expliquent cet effacement.
 Du 8 au 11 août 1843, la visite du duc de Nemours, deuxième fils du roi, se déroule avec succès ( A.M.S., 3 K 2 ). Des badauds viennent d'Angers ; ils prennent des bateaux spéciaux mis en service par la compagnie des Inexplosibles. L'affluence des carrosses est telle que le maire Gauthier doit imposer un sens unique, le premier dans l'histoire de la ville. Les demandes d'invitation pour le carrousel spécial et pour le bal affluent à la mairie.
 En réalité, très majoritairement, les Saumurois se rangent dans l'opposition dynastique, réclamant davantage de libertés, sans souhaiter la chute du roi. On le constate aux élections législatives du 9 juillet 1842. Delessert, bien qu'âgé et malade, se porte à nouveau candidat, ainsi que l'atteste sa circulaire ( A.D.M.L., 50 J 33 ) :

Circulaire électorale de Delessert, A.D.M.L., 50 J 33

 Son soutien à la politique de fermeté du cabinet dirigé par Guizot est vivement critiqué, si bien qu'il n'obtient plus que 137 voix, alors que son rival, le général Victor Oudinot, en réunit 224. Ce dernier bénéficie de sa popularité, plus que de ses positions politiques qui s'avèrent élastiques. En 1830, il s'était déclaré légitimiste et avait démissionné du commandement de l'Ecole ; pour l'élection de Saumur, il se dit de centre-gauche, alors qu'il se porte ailleurs comme candidat de centre-droit. En tout cas, devenu député de Saumur, il vote constamment avec l'opposition libérale à la Chambre. Ses commettants y sont sans doute pour quelque chose. Le 2 août 1846, il est réélu au cours d'un scrutin qui ne passionne pas les foules : Oudinot, 255 voix, Delessert, 10, Louvet, 7. Un farceur a déposé dans l'urne un bulletin nul qui a été soigneusement conservé dans les archives ( A.M.S., 1 K 131 ).

Bulletin nul  des élections législatives de 1846, A.M.S., 1 K 131

 Même température politique parmi les élus les plus marquants du Conseil municipal. Le seul opposant notable est Lecoy, républicain discret. Ses amis ne sont pas élus ou bien ne paient pas assez d'impôts pour être éligibles. La plupart des autres appartiennent aux diverses nuances du courant libéral : le négociant en textile Huard-Lambert, les avocats Jean Courtiller et Proust père, le médecin Urbain Gaulay, le négociant en vins Jean-Baptiste Ackerman ou l'homme d'affaires Boutet-Delisle. Constamment, Saumur est présentée comme la cité la plus libérale du département, mais sans souhaiter le renversement du régime.
 Aussi, quand en avril 1844, l'avoué Marc-Thabis Gauthier démissionne de ses fonctions de maire pour devenir juge de paix, le gouvernement est obligé de prendre en compte la température politique du Conseil. Il nomme, le 31 juillet, l'influent banquier Charles Louvet, âgé seulement de 37 ans et conseiller du quartier Saint-Nicolas depuis 1834. On s'efforcera dans un important dossier de clarifier les idées politiques de Louvet. Soulignons seulement que s'il est classé dans " l'opposition démocratique ", s'il se ralliera en apparence à la République, il est avant tout légaliste et se trouve pour l'instant en harmonie avec son conseil municipal.

 A l'image du nouveau maire, la ville fait preuve de loyalisme à l'égard de la dynastie. Dans les années 1846-1848, quand le pays entre en crise, économique et politique, quand se produisent des manifestations républicaines à Angers et à Baugé, Saumur paraît étonnamment calme. Aucun banquet libéral n'y est signalé, et un seul personnage se démène pour propager la nouvelle de la proclamation de la République.