1) Des adhésions frileuses à la République
A.D.M.L., 29 M 29 ( série de lettres
adressées à Grégoire Bordillon par Vauvert-Dugué,
qui cherche à reprendre un bureau de tabac )
Analyse par M. SACHÉ, « La Révolution
de 1848 d'après un témoin angevin »,
La Province d'Anjou, nov.-déc. 1928, p. 340-352.
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Le vendredi 25 février 1848, la malle-poste
arrive à la Croix Verte décorée de drapeaux
tricolores et apportant la nouvelle de l'abdication de Louis-Philippe.
Vauvert-Dugué, ancien responsable de l'état civil
à la Mairie et chef de la musique de la garde nationale,
suivait les événements avec passion, car son fils
installé à Paris le tenait au courant. Ardent républicain,
il est surpris de voir la ville si calme : « je m'empressai
d'apprendre la nouvelle... Je me jettais dans les groupes et
je finissais par dissiper les craintes que l'on avait su inspirer.
On a été ici d'une indifférence qui fait
de la peine. Je suis persuadé que s'il dépendait
de la classe saumuroise aisée de placer sur le Trône
le comte de Paris, avec la régence de sa mère,
cela serait bientôt fait... » Que les notables
de la ville aient pu se rallier au petit-fils de Louis-Philippe,
dans un cadre assoupli, est tout à fait crédible,
si grand avait été leur attachement au précédent
régime.
« Lundi 28 février, voyant que personne
ne bougeait et que tout le monde était dans un état
de torpeur, j'allai au café ; j'avais mis à
la boutonnière de mon paletot un ruban tricolore, tout
le monde me regardait comme une bête curieuse. »
Vauvert lance une souscription en faveur des victimes du soulèvement
parisien. Il récolte aussitôt 200 francs, mais il
se fait aussi traiter de « révolutionnaire,
républicain, brigand, buveur de sang, vandal ».
Les dirigeants saumurois font donc un accueil prudent à
la République et se montrent plus réservés
qu'en 1830. Toujours selon le peu objectif Vauvert, 450 gardes
nationaux seulement ( sur 1 200 ) signent une lettre
d'adhésion au nouveau gouvernement.
Localement, en apparence, peu de choses changent. Le Conseil
municipal siège en permanence. Le dimanche matin, 27,
le maire Charles Louvet
fait afficher une proclamation : « Le Gouvernement
républicain est constitué... Dans les grandes circonstances
actuelles, voici le mot de ralliement que vous donne votre maire :
Formons une même famille et maintenons tous l'ordre public
et la liberté ». Le ton n'est pas enthousiaste ;
il met surtout l'accent sur la soumission aux lois. Le 29 février,
un nouveau pas est franchi : réuni en séance
extraordinaire, le Conseil municipal unanime proclame son « adhésion
au gouvernement républicain » ( A.M.S.,
1 D 23 .
Même position du sous-préfet, Alphonse-Charles
Boby de La Chapelle, qui assure que toutes les communes de son
arrondissement apportent leur concours ( A.D.M.L., 1 M 6/43 ).
Il est cependant muté à Cholet, poste qu'il refuse,
préférant continuer à habiter Saumur et
étalant un tout nouveau zèle démocratique
en baptisant ses deux chiens courants " Réac "
et " Aristo ".
Ce calme n'est que de surface. Dans la réalité,
les milieux populaires, exclus de tout rôle politique depuis
la Révolution, font une irruption soudaine dans la vie
publique.
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2) L'irruption des milieux populaires
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Les ouvriers chapeletiers du quartier de Fenet,
bien que touchés par la mévente des objets de piété,
ne bougent guère, car ils sont fermement encadrés
par leur patronat. Les arçonniers, tout récemment
embauchés dans l'atelier ouvert par l'Ecole de cavalerie,
se révèlent beaucoup plus turbulents.
Plus combatifs encore, mais seulement entrevus à
travers les rapports de police, de nombreux manoeuvres travaillent
alors à l'achèvement de la voie ferrée entre
Port-Boulet et Saumur. Vraisemblablement hébergés
dans des conditions précaires, ils descendent parfois
en ville, où ils se montrent violents. On comprend leur
colère, car certains « ont été
congédiés depuis plusieurs jours sans être
payés », selon les dires du sous-préfet
( A.D.M.L., 1 M 6/43, nombreuses lettres du sous-préfet,
source principale de ce paragraphe avec la correspondance de
Louvet, A.M.S., 5 D 36 ). Un habitant de Saumur, un certain
Brunel, membre de la loge " la Persévérance ",
les a pris en main ; les républicains de la ville
l'excluent de leur comité, lui reprochant sa démagogie
et son aventurisme.
Une première manifestation spontanée
se déroule le lundi 28 février. Un grand nombre
de cavaliers et de trompettes de l'Ecole de cavalerie, renforcés
par « plusieurs centaines d'ouvriers »
et par des enfants, enlèvent la couronne de fer qui surmonte
le portail de l'Ecole. Selon le rapport du sous-préfet,
« cette couronne a été promenée
dans les rues au chant de La Marseillaise ; un drapeau
avait été donné par la Mairie ».
La couronne est jetée dans un grand feu de paille allumé
sur la place de la Bilange. Ensuite, elle aurait été
précipitée dans la Loire.

Le fait n'est pas si sûr : un inconnu l'aurait
récupérée, puis en a fait don au musée
municipal. Elle est aujourd'hui suspendue dans l'escalier d'honneur
de l'Ecole ( à moins qu'il ne s'agisse d'une couronne
remontant à la Restauration ). Cette manifestation
( qui rappelle les fêtes de 1944-1945 ) reste
bon enfant.
Au cours des journées suivantes, les coqs, emblèmes
de Louis-Philippe, sont arrachés sur les drapeaux. Les
ouvriers arçonniers défilent à nouveau.
Ces manifestations répétées inquiètent
les milieux conservateurs. Dans une affiche du 1er mars ( A.D.M.L.,
1 M 6/42 ), Louvet met en garde contre ce « commencement
de troubles », tout en ajoutant : « Les
auteurs sont des hommes étrangers à notre ville »,
désignant ainsi les ouvriers du chemin de fer.
Le 18 mars, une réunion électorale, organisée
par les chefs républicains dans le manège des Ecuyers,
attire une foule nombreuse, estimée à 4 000
personnes, hommes et femmes. Le débat politique de masse,
étouffé depuis un demi-siècle à Saumur,
se ranime enfin ; l'atmosphère est exaltée.
Cependant, aucun incident n'est signalé.
Nouvelle manifestation dans la même salle le
dimanche 26 mars, à deux heures de l'après-midi.
Un conservateur, Frédéric Daburon, juge au tribunal
civil, demande à prendre la parole. Il est conspué ;
un portefaix signalé comme violent, Pieau, dit " Bitume "
se jette sur lui ( liste du 15 octobre 1853 - A.D.M.L.,
1 M 6/47 ) ; 50 à 60 ouvriers l'empoignent
et, en criant « à l'eau, à l'eau ! »,
projettent de le jeter dans la Loire. D'honnêtes citoyens
et des officiers de cavalerie leur arrachent le sieur Daburon.
Le rapport du procureur juge l'incident peu sérieux ;
à l'inverse, le sous-préfet affirme que des couteaux
furent tirés. Jean-Baptiste
Coulon vient, en larmes, lui rapporter les faits : « je
m'était fait de Mr Coulon une autre idée - c'est
un brave homme, mais il ne sait ni diriger ni conduire les ouvriers
qu'il met en mouvement, ni les soulager bien entendu ».
Les manoeuvres du chemin de fer sont accusés de
ces brutalités. Une enquête postérieure révèle
qu'il s'agissait surtout d'ouvriers tailleurs.
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3) Un sous-préfet dépassé
Christophe AUBERT, « Attroupements républicains
à Saumur. Les affaires Mars-Larivière et de Castellane
( mars 1848-avril 1850 ) », S.L.S.A.S., 2000,
p. 61-72.
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Ferdinand-Jean Mars, dit Mars-Larivière,
notaire, l'un des fondateurs du journal républicain Le
Précurseur de l'Ouest et adjoint au maire d'Angers,
est nommé à la sous-préfecture le 17 mars,
avec le titre exact de " sous-commissaire du gouvernement ".
Républicain idéaliste, il écrit souvent,
parfois deux lettres par jour, à son ami Grégoire
Bordillon, devenu commissaire du gouvernement, c'est-à-dire,
préfet. Il abonde en formules oratoires, comme :
« Notre admirable révolution n'est pas politique,
mais bien sociale », et il termine par la formule :
« Salut et fraternité ».
Dans le but de stigmatiser les brutalités contre
le juge Daburon, il fait placarder une proclamation énergique :
« Ils ont été barbares ces hommes qui,
pour avoir raison, ont vociféré d'affreuses menaces.
Honte à jamais pour eux ! » ( A.D.M.L.,
liasse 1 M 6/43 ( auparavant 21 M 187 ) ;
extrait dans A.H., 1948, p. 41-45 ). Ce qualificatif
de « barbares » fait l'effet du mot « racaille ».
Coulon, Vauvert et d'autres chefs républicains écrivent
une lettre de protestation.
Dans la soirée du lundi 27 mars, une troupe de 40
à 50 « barbares » se porte vers
la sous-préfecture, en chantant une chanson se terminant
par : « Vengeons-nous des bourgeois ! »
Ils secouent le portail d'entrée, en criant « A
mort ! Il faut le pendre sur son placard ! »
( donc sur son affiche ). La porte résiste.
De toutes façons, assisté par son domestique, Mars-Larivière
escalade le mur du jardin et se réfugie à l'hôtel
de Londres.
L'affaire fait grand bruit. Des manifestants sont arrêtés
et un poste de garde est implanté devant la sous-préfecture.
Tous comptes faits, les événements ne sont pas
allés bien loin. Cependant, la toute jeune république
commence a faire peur et à prendre une image d'anarchie,
à une époque où l'on ne badine pas avec
l'ordre public. En outre, deux jeunes ouvriers cordonniers, Ratouis
et Meunier, qui disent appartenir au Club des Droits de l'Homme,
mènent sans discrétion une enquête sur les
fonctionnaires, ce qui inquiète les anciens orléanistes.
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4) Un moment d'unanimité
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Cependant, l'ordre public est loin d'être
menacé en mars. Un concert de charité en faveur
des victimes de février est organisé par le maire
et par Vauvert. Le sous-commissaire du gouvernement note le 26 :
« Tous les citoyens me paraissent dévoués
et je dirai sincèrement dévoués au Gouvernement
républicain. Je n'ai pas remarqué un souvenir,
un regret pour l'ancienne monarchie, tombée sous le mépris
public ».
Le dimanche 2 avril, un arbre de la Liberté est
planté en présence du commissaire Grégoire
Bordillon. La cérémonie est bien réglée ;
le maire Louvet, qui semble sincèrement rallié,
termine son discours par la formule : « répétez
tous avec moi ce cri national : Vive la République ! ».
Trois faits doivent être soulignés :
- l'arbre est porté, sur leur demande, par les ouvriers
du chemin de fer, qui se voient ainsi réintégrés
dans la nation unanime ;
- les réfugiés politiques italiens, venus de Romagne,
sont présents. Angelo
Bolognesi prend la parole en leur nom : « Peuple
français, c'est sur vos traces que notre belle patrie
a marché. De vous lui est venue la lumière... »
Le printemps des peuples est une réalité concrète
à Saumur ;
- l'arbre est béni par l'abbé Fourmy, curé
de Saint-Pierre, qui prononce lui aussi un discours sur la liberté,
présentée comme la « fille de Dieu ».
Cette réconciliation est un fait national, observé
par Flaubert : « MM. les ecclésiastiques
concouraient à la cérémonie bénissant
la République, escortés par des serviteurs à
galons d'or ». En Maine-et-Loire, Grégoire
Bordillon avait donné l'exemple, en réservant sa
première visite officielle à l'évêque,
Monseigneur Angebault, qui, en retour, affirmait que « la
religion doit se plier à toutes les formes de gouvernement ».
A Saumur, Bordillon s'adresse à nouveau au clergé :
« la devise de la République française
est le symbole même de l'Eglise chrétienne. Donc,
soyez les bienvenus dans nos fêtes patriotiques, vous qu'un
déplorable mécompte avait rangés parmi nos
adversaires ! soyez les bienvenus sous les drapeaux de la
République ; désormais la famille est complète ! »
Le commissaire du gouvernement et le curé de Saint-Pierre
se donnent ensuite une accolade fraternelle.
Le seul journal de la ville, L'Echo saumurois, publie
un récit lyrique de la cérémonie. Plus tard,
l'avocat Armand Rivière, républicain intransigeant,
né à Chênehutte, en donne une description
virulente ( Histoire de la Démocratie angevine,
Paris, 1869, p. 24 et 27 ). L'arbre de la Liberté,
« étouffé de bénédictions
et noyé d'eau bénite » inspire à
Louvet des envolées ridicules : « Citoyens,
cet arbre est un PRINCIPE. Il faut que ce principe ne reste pas
stérile ; il faut qu'il s'implante dans nos coeurs et
dans notre conduite ». Rivière ajoute :
« On y devine la facture d'un homme qui aura des chants
pour tous les triomphes, des hymnes pour tous les succés ».
Tous les comptes rendus affirment que l'arbre de la Liberté
a été planté sur la place de la Mairie,
en face de l'Hôtel de Ville. Selon une tradition locale,
le grand orme qui dominait la
culée de l'ancien pont, au départ de la rue Waldeck-Rousseau
serait l'arbre de 1848. Aucun texte précis ne permet de
l'affirmer et, en réalité, l'arbre de la Liberté
a été abattu par ordre du sous-préfet en
janvier 1852.
Cette belle unanimité, accompagnée d'effusions
lyriques, ne dure qu'un moment. Les ouvriers redeviennent vite
opposants, le clergé légitimiste et les libéraux
anticléricaux.
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5) Les divisions des républicains
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La campagne électorale pour choisir les
députés à l'Assemblée constituante
bat alors son plein. Avec réalisme, Mars-Larivière
constate qu'il y a trois espèces de républicains :
« les uns, c'est le petit nombre, parce qu'ils étaient
avant, comme vous, comme moi, républicains et déjà
démocrates bien prononcés ; les autres , parce
qu'ils voient enfin la lumière ; d'autres, et c'est
le grand nombre, par nécessité, parce qu'ils voient
dans la consolidation de notre Gouvernement républicain
le salut, d'abord d'eux et de leur fortune, et aussi celui de
la société. »
Les « républicains de la veille »,
ceux qui forment la génération de 48, se retrouvent
dans des clubs, sept d'entre eux dans la loge " la
Persévérance " et tous dans le " Comité
central démocratique de l'arrondissement de Saumur ",
qui comprend 31 membres à la fin de mars. En particulier :
- Jean-Baptiste Coulon,
maître de pension, président ;
- Vauvert-Dugué, secrétaire ;
- Georges Lecoy, avoué,
déjà candidat d'opposition sous Louis-Philippe
( je ne me rallie pas à l'avis d'Isabelle Emeriau
( Démocratie, liberté, patriotisme... p. 55 ),
qui le classe parmi les " républicains du lendemain " ;
- Jean Burgevin, instituteur de l'école mutuelle des Récollets,
remarqué pour son dévouement lors de l'inondation
de 1843, vieux militant, qui a rédigé la déclaration
d'adhésion des instituteurs à la République ;
- Jacques-Eugène Bury,
médecin installé rue du Paradis et chargé
de l'hospice de la Providence :
- Emile Bonnin, commis et ancien vénérable de "
la Persévérance " ;
- Firmin Piéron, employé à la sous-préfecture ;
- le restaurateur Lucien Guérineau, qui accueille les
réunions dans son établissement, situé à
l'extrémité de la rue Beaurepaire, du côté
de l'Ecole de cavalerie ;
- Brunel, jugé trop aventuriste, est exclu du groupe,
malgré son plaidoyer larmoyant ;
- Deux jeunes hommes apparaissent à cette époque
parmi les militants républicains : l'avocat Paul-Emile
Abellard et l'avoué Rémy Bodin ( sans lien de parenté
avec Jean-François ).
Tous appartiennent à la moyenne et à
la petite bourgeoisie. Un seul, Georges Lecoy, a de la fortune.
Ont-ils une chance dans la perspective des élections prochaines ?
Mars-Larivière note avec clairvoyance : « Je
défie aux plus habiles de faire comprendre aux bourgeois
et aux campagnards, qui tous possèdent, qu'il est de leur
intérêt de nommer un citoyen tout intelligent qu'il
soit, s'il n'a pas de la fortune... »
Pendant un temps, trois comités locaux s'affrontent.
Poussés par Mars-Larivière, ils tombent d'accord
pour organiser une sorte de " primaire ",
désignant les candidats qu'ils souhaitent voir figurer
sur la liste républicaine départementale. Le 27
mars, 110 votants de tout l'arrondissement de Saumur s'expriment
et donnent 94 vois à Tessié de La Motte, 85 à
Mars-Larivière ( non candidat ), 73 au général
Oudinot, 36 à Lecoy et 31 à Coulon ( A.D.M.L.,
1 M 6/43 ). Les deux anciens députés
de centre-gauche, libéraux, sans être militants
républicains, sortent donc vainqueurs de ce premier choix.
S'estimant désavoué, Coulon passe dans L'Union
ouvrière et agricole, un comité à coloration
nettement plus socialiste.
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6) Le succès des " Républicains
du lendemain "
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Le scrutin a lieu de dimanche 23 avril, jour
de Pâques. Quatre listes départementales de 13 noms
s'affrontent. Il est permis de se porter candidat sur plusieurs
listes, l'électeur peut panacher, le décompte des
voix est uninominal. Par exemple, sur le bulletin ci-dessous
imprimé par le Comité de l'Union, le nom d'Antoine
Farran a été raturé au profit de celui de
« Freslon, procureur général »,
un républicain engagé.
Ce vote est politiquement peu cohérent, puisqu'il
se porte en même temps sur des légitimistes déclarés,
comme les comtes de Falloux et de Quatrebarbes, sur des orléanistes
honteux et sur des républicains modérés.
Comme la majorité des Français, notre électeur
a voté pour des personnalités plus que pour des
idées, pour des notables très aisés déjà
en place sous Louis-Philippe et pour lesquels l'acceptation de
la République est une affaire d'opportunité.
Le scrutin s'opère au chef-lieu de canton, les
communes, venues en cortège, votant à tour de rôle
( Jean-Luc MARAIS, « 1848 et la Seconde République :
les Angevins votent pour la première fois au suffrage
universel », Archives d'Anjou, 1998, p. 163-170 ;
Albert HOUTIN, « Le Clergé et la Noblesse d'Anjou
aux élections de l'Assemblée Nationale Constituante
de 1848 », extrait de La Révolution de 1848,
1911 ). Les résultats sont totalisés par
cantons. Je n'ai pu jusqu'ici trouver le décompte précis
de la ville de Saumur. Il ne survit plus que le procès-verbal
des communes rurales du canton de Saumur-Sud ( A.M.S., 1 K
112 ). Ces communes sont venues voter dans le manège
de l'Ecole de cavalerie. La participation a été
nombreuse, et le dépouillement, très complexe,
a pris deux journées entières. En tête, viennent
David d'Angers ( 2 586 voix ) et Alexandre Freslon
( 2 466 ), à la fois républicains
engagés et personnalités connues. Les anciens députés
de centre-gauche, ralliés à la République,
font de bons scores : Tessié de La Motte ( 2 448
voix ), Jean-Martial Bineau ( 2 433 ) et
le général Oudinot ( 2 099 ). Les
démocrates socialistes de la liste d'union ouvrière
et agricole obtiennent des résultats honorables, quand
ils sont de la région : Lecoy 1 341 voix, Coulon
1 141. Du côté droit, Louvet plafonne à
1 648 voix ; les légitimistes déclarés
n'ont aucun succès : de Falloux 230 voix, de Quatrebarbes
203. Les communes de la Côte saumuroise ont donc émis
un vote nettement républicain et progressiste, en se méfiant
toutefois des positions très avancées. Ces résultats
correspondent bien à ceux des "primaires" organisées
entre républicains. Il n'est pas trop aventureux d'avancer
que Saumur était en harmonie, mais, encore une fois, nous
n'avons pas trouvé le résultat précis.
L'ensemble du département vote différemment
et met en place une délégation ambiguë. Le
Saumurois fournit quatre représentants du peuple. Aucun
n'est un républicain engagé. Jean-Martial Bineau
( de Gennes ), Tessié de La Motte ( des
Rosiers ) et le général Oudinot, anciens députés,
votaient avec le centre-gauche sous Louis-Philippe, sans vraiment
condamner la Monarchie ( Grégoire Bordillon doute
même des sentiments républicains d'Oudinot ).
Le quatrième élu est Charles
Louvet, banquier et représentant du peuple, qui commence
alors son ascension politique ; il avait été
candidat seulement sur la liste d'Union, monarchiste et conservatrice,
montée par le comte de Falloux. Le 30 avril, il propose
à Mars-Larivière d'abandonner la mairie, car il
va être souvent absent. Le sous-commissaire préfère
lui accorder un curieux " congé "
et élargir les fonctions du premier adjoint, Antoine Raguideau,
qui désormais signe souvent les actes officiels.
Le scrutin d'avril 1848 constitue la première
élection française au suffrage universel masculin.
Avec un peu de sévérité, les historiens
n'accordent pas grand crédit aux votes de l'époque
révolutionnaire. L'étude
de la participation électorale constitue néanmoins
un baromètre intéressant pour les années
1789-1793. Les scrutins faiblement
censitaires établis par la Constitution de l'an III
engendrent un vrai débat politique local.
Cependant, l'année 1848 correspond au véritable
apprentissage de la démocratie. Le pays est en paix et
la liberté d'expression totale. Une véritable campagne
s'est développée, avec débats publics sur
la constitution des listes, avec affichages, avec réunions
publiques animées, probablement avec campagnes de presse.
Les électeurs saumurois savent lire et écrire pour
les deux tiers d'entre eux. Pour la première fois où
ils peuvent tous s'exprimer, ils se révèlent libéraux,
souvent républicains, parfois socialistes et, en même
temps, respectueux des notabilités assises. La traditionnelle
prime au sortant fonctionne, malgré le changement de régime ;
les représentants du Saumurois sont plus conservateurs
que la population et appartiennent à la bourgeoisie orléaniste.
L'absence de partis politiques structurés, le vote sur
des listes ouvertes au scrutin majoritaire et la répartition
départementale des sièges permettent d'expliquer
cette disparité.
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7) Le ralliement à la politique
d'ordre
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L'élection par un suffrage universel massif
confère une autorité quasi sacrée à
l'Assemblée Constituante et à la nouvelle Commission
exécutive. Quand le peuple des grandes villes se met à
bouger, quand les ouvriers parisiens se soulèvent les
23, 24 et 25 juin, peu de voix s'élèvent en leur
faveur, même parmi les membres de l'Union ouvrière
et agricole. Brunel est l'objet d'une surveillance renforcée.
Félix Cailleau, un instituteur de Villebernier, est victime
d'une machination : accusé de l'enlèvement
d'une jeune fille mineure, il est emprisonné. Mis à
part ces deux noms, toute la population approuve la répression
des Journées de Juin. Comme tous ceux de la région,
les gardes nationaux de Saumur se portent volontaires « pour
combattre l'anarchie et défendre la société
menacée », selon les termes de la pétition
qu'ils adressent aux représentants du peuple ( A.M.S.,
3 H 49 ; A.D.M.L., 21 M 180 ; Docteur
Constant PETIT, Les « 115 invincibles »,
1914 ).
Encore faut-il atteindre Paris. La ligne de chemin de fer
est alors parvenue à la gare de Gaure, au sud de Varennes.
Le moyen le plus rapide est de prendre le bateau à vapeur
à Saumur pour rejoindre le train à son terminus
provisoire. Le contingent saumurois, commandé par le lieutenant-colonel
Dumas, est fort de 115 hommes. Ces " 115 invincibles ",
comme ils s'appellent eux-mêmes, quittent Saumur le 25
juin. Ils « sont arrivés à Paris pour
entendre les derniers coups de canon » ( selon
le rapport de Mars-Larivière ). Ils quittent la capitale
le 29 au soir et, le lendemain, reçoivent à Saumur
un accueil triomphal. Un second contingent était prêt
à partir. « Nous avons vu des larmes couler
dans les yeux de ces braves jeunes gens, quand ils ont appris
qu'ils devraient rester à Saumur », écrit
L'Echo saumurois du 6 juillet.
Belle illustration de la prépondérance immédiate
du chemin de fer, de nombreuses autres formations avaient convergé
vers Saumur, qui fait office de tête de pont. Depuis Nantes,
Napoléon-ville ( La Roche-sur-Yon ), Luçon,
Fontenay, Les Sables d'Olonne, elles affluent en nombre. Le contingent
d'Angers a remonté la Loire jusqu'à Orléans.
Les volontaires de La Rochelle ont vu cet épisode immédiatement
immortalisé sur une peinture d'Edouard Pinel exposée
au Musée d'Orbigny, dans cette dernière ville.
A partir d'un petit embarcadère situé devant l'Hôtel
de Ville, ils montent sur un inexplosible, qui les transportera
vers la gare de Gaure. Le trajet n'est pas long, ils sont debout,
serrés autour de leur drapeau.


Mars-Larivère, très exalté, accueille
avec éclat ces contingents en transit. Son compte rendu
constitue un beau morceau d'éloquence quarante-huitarde :
« Plein d'enthousiasme, heureux de voir cette union
puissante, héroïque, qui sauve notre pays, j'ai laissé
déborder mon coeur et j'ai adressé à tous
ces contingents de ces paroles qui remuent l'âme... Oui,
Citoyen Préfet, la France est debout comme un seul homme,
et l'Europe entière, saisie d'admiration, va s'écrier :
« La grande Nation est aujourd'hui invincible à
l'intérieur comme à l'extérieur ».
Le sous-préfet se croit à l'heure de la première
Révolution, alors que c'est la Contre-Révolution
qui est en marche...
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8) Les ateliers communaux
A.M.S., 1 O 95 ( précédemment
O II 219(2)
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La fermeture progressive des ateliers nationaux
avait été le détonateur de la révolte
parisienne. Saumur ne vit pas au même rythme. La création
d'ateliers communaux destinés à occuper les nombreux
chômeurs est décidée en mars 1848, mais elle
n'est effective qu'au mois de juin. On se garde de leur donner
l'ancien qualificatif humiliant d'ateliers de charité.
Cependant, leur activité et leur organisation est traditionnelle :
ils font des travaux de terrassement.
L'entreprise la plus ambitieuse est le comblement de la
Boire du Moulin-Pendu et la création du quai du Roi-René ;
16 toues draguent dans le Bras des Sept-Voies une grande quantité
de sable, que des manoeuvres répartissent à la
brouette. Des ateliers secondaires travaillent au remblaiement
de la partie gagnée sur la Loire dans la quartier de Fenet
et au comblement de la rue des Boires ( actuelle rue Seigneur ).
Une liste établie au début de juin énumère
148 noms de manoeuvres employés.
A Paris, les contremaîtres étaient élus
par leurs hommes d'équipe. A Saumur, les chantiers paraissent
rigoureusement hiérarchisés ; les brigades
sont dirigées par des piqueurs, des agents de maîtrise
payés deux francs par jour. Les ouvriers sont rétribués
au mètre-cube transporté et les registres sont
tenus avec minutie.
Cependant, ces grands chantiers commencent à tourner
au ralenti en juillet et août, et ils disparaissent ensuite,
car la politique sociale a changé.
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