Vers l'acceptation du Second Empire   
( été 1848-1865 )           

  

1) La poussée conservatrice ( seconde moitié de 1848 )

  La répression des Journées de Juin et l'envoi de la garde nationale à Paris constituent une étape décisive dans l'évolution conservatrice de la ville. Les élections qui suivent, toujours au suffrage universel, confirment ce glissement. Les conseillers généraux sont renouvelés le 27 août. L'avocat François Arrault est réélu à Saumur N.E. ( Allonnes ) ; le juge Frédéric Daburon, qui avait été malmené au cours d'une réunion électorale, est élu à Saumur N.O. ; Guy Delavau-Sailland, président du tribunal de première instance, est confirmé à Saumur Sud.
 Les conseillers d'arrondissement sont élus le 31 août. Charles Bruas, conseiller municipal de Saumur, notaire devenu négociant, est élu à Saumur N.E. ; Saumur N.O. est représenté par Etienne Barré, le maire de Saint-Lambert-des-Levées, qui succède à Eugène Tessié de La Motte ; Saumur Sud a deux conseillers : l'avocat Olivier Proust et Jean-François Bucaille, propriétaire. Dans la mesure où elles sont exprimées, les opinions politiques de ces conseillers généraux et d'arrondissement apparaissent comme fort conservatrices, à l'exception de Proust et surtout de Barré, que le sous-préfet présente comme « ayant des idées très avancées ».

 Le sous-préfet Mars-Larivière, républicain engagé, est promu à la préfecture des Côtes-du-Nord, le 31 octobre 1848. Surprise : c'est l'ancien sous-préfet de Louis-Philippe, Alphonse-Charles Boby de La Chapelle, remercié par Grégoire Bordillon, mais resté dans la ville, qui reprend son poste le 11 novembre 1848. Cette réintégration marque la fin des rêves quarante-huitards.
 Saumur retrouve ses dirigeants du temps de la Monarchie de Juillet. Même sous-préfet, même maire ( toujours nommé ), mêmes députés, peu de changements parmi les conseillers municipaux, les conseillers généraux, les conseillers d'arrondissement. Au contraire, ces dirigeants, effrayés par les mouvements populaires, sont plus que jamais pointilleux sur l'ordre public et prêts à se rallier à un pouvoir fort. Où sont les effets du suffrage universel ? Les rêves généreux du printemps ne survivent plus que par la devise et les armoiries de la République, toujours présentes sur les affiches officielles.

Les armes  de la République sur une affiche de la préfecture en décembre 1848 (A.M.S., 1 K 112)
     

2) Des électeurs désorientés

Jean-Luc MARAIS, « 1848 et la Seconde République : les Angevins votent pour la première fois au suffrage universel », Archives d'Anjou, 1998, p. 163-170.
Isabelle EMERIAU, Démocratie, liberté, patriotisme. Le malentendu républicain. L'exemple du Maine-et-Loire ( 1848-1891 ), Septentrion, Villeneuve d'Ascq, 2 vol., 1999.
Franck DAVID, Le Maine-et-Loire de la République à l'Empire autoritaire. Analyse du comportement politique - décembre 1848-décembre 1859 - mém. de Maîtrise, Poitiers, 1991-1992, 2 vol., A.D.M.L., Bib n° 8730

  Les élections suivantes seront rapidement évoquées, car nous ne disposons que de résultats cantonaux et car les campagnes sont peu décrites.
 Le 10 décembre 1848, l'élection du président de la République au suffrage universel constitue une grande première. Le scrutin est annoncé par Antoine Raguideau, le premier adjoint.

Annonce de l'élection présidentielle

 Les principaux candidats en lice sont : le général Eugène Cavaignac, à la fois ferme républicain et l'homme d'ordre qui a maté les révoltes de juin, le grand favori de " la classe politique " au pouvoir ; l'avocat Ledru-Rollin, candidat des Montagnards, partisans d'une République démocratique et sociale ; enfin, candidat imprévu, Louis-Napoléon Bonaparte, qui vient brouiller les repères. Soutenu par les éléments les plus conservateurs, il bénéficie en outre dans le Saumurois d'une forte tradition napoléonienne, qui a la fibre libérale et même révolutionnaire ; on peut être ferme républicain et voter Bonaparte. C'est particulièrement évident à Montreuil-Bellay. Auteur de " L'Extinction du paupérisme ", préoccupé par les questions sociales, Louis-Napoléon peut aussi drainer des voix ouvrières. Ces divers éléments sont difficiles à ventiler. En tout cas, comme la France entière, le canton de Saumur Sud connaît un raz de marée de voix en faveur du neveu de l'empereur : 76,78 % des suffrages exprimés, 60,6 % des électeurs inscrits. Cavaignac ne reçoit que 19,36 % des suffrages exprimés ( 15,7 % par rapport aux inscrits ). Ledru-Rollin, avec 242 voix, et les autres candidats sont marginalisés.
 La victoire personnelle de celui qui devient le Prince-Président est incontestable. Il convient toutefois de noter qu'à Saumur Sud, elle est moins écrasante que dans les autres cantons de l'arrondissement. Ce vote d'électeurs désorientés ne signifie pas encore un ralliement à l'Empire. Dans les 242 suffrages obtenus par Ledru-Rollin, on peut voir un premier noyau de républicains purs et durs. Peut-on leur ajouter des voix obtenues par Cavaignac ? Ce choix est entouré d'ambiguïtés ; il peut être avant tout " anti-rouge " et pas forcément républicain, ce dernier réalisant ses meilleurs scores dans des cantons des Mauges.

 Devant le succès soudain du Prince-Président, l'Assemblée constituante cherche à prolonger son mandat en se consacrant à la rédaction de lois organiques. Dès le 30 décembre, une pétition de 71 habitants de Saumur lui demande de partir : « Citoyens représentants. Au sens intime des populations, votre mission est terminée, ne la prolongez pas ; il en naîtrait des dissentiments involontaires, mais inévitables, entre les élus d'avril et l'élu de décembre ». Cette pétition émane à l'évidence d'un groupe de bonapartistes, qui est en train de se constituer localement.

 La réaction anti-républicaine est en marche. Les élections législatives du 13 mai 1849 marquent une étape nouvelle dans la victoire des Blancs sur les Bleus et les Rouges ( cette classification apparaît alors ). Dans le Maine-et-Loire, sont élus les 11 candidats de la liste la plus conservatrice, réunissant des royalistes, des républicains d'ordre et des bonapartistes. Ainsi sont réélus Jean-Martial Bineau, Charles Louvet, qui figurait cette fois sur deux listes, et le général Oudinot. Ce dernier optant pour le département de la Meuse, une élection complémentaire départementale le remplace par le vice-amiral Abel du Petit-Thouars, né au château de la Fessardière à Turquant. Pour ces deux derniers élus, un nom glorieux a pu constituer un atout majeur, comme pour Louis-Napoléon Bonaparte. Seul des anciens députés du Saumurois, Tessié de La Motte, le plus avancé d'entre eux, est battu et cantonne désormais son action à sa commune des Rosiers. Seule consolation pour les républicains, Ledru-Rollin, encore candidat en M.-et-L., obtient 1 365 voix dans le canton de Saumur Sud, soit cinq fois plus qu'aux présidentielles, plus du tiers des électeurs inscrits. Cette fois où le conflit droite gauche est schématique, on peut mesurer le poids des républicains avancés dans la ville de Saumur et dans les communes de la Côte. La carte publiée par I. Emeriau ( t. 2, p. 132 ) fait apparaître Saumur Sud et Saumur N. E. comme l'un des fiefs des démocrates socialistes, souvent baptisés les " démoc-soc ". Ils se manifestent même dans l'église Saint-Pierre : le 21 janvier 1849, en l'anniversaire de l'exécution du roi, un prédicateur prononce un sermon violemment hostile à la République et aux idées socialistes ; selon le rapport du sous-préfet, une manifestation l'oblige à s'interrompre.
   

3) Le voyage présidentiel

 
 

  Le Prince-Président fait de grands voyages en province dans le but d'accroître sa popularité dans la France profonde. Une de ses premières tournées le conduit dans l'Ouest, où il vient inaugurer la voie ferrée atteignant désormais Angers.
 Le dimanche 29 juillet 1849, il visite Tours, puis Angers, sans alors s'arrêter à Saumur. Le Journal de Maine-et-Loire est éperdu d'admiration devant cette prouesse : « L'esprit était confondu à la pensée que ces aimables hôtes étaient partis seulement le matin de Paris et avaient encore eu le temps de séjourner à Tours. Quand on songe qu'Angers appartient désormais à ce gigantesque réseau de fer qui couvre la vieille Europe, qu'en partant de notre foyer, on peut être transporté en huit heures dans la capitale de la France, en dix-huit dans celle de la Belgique, en trente-six dans celle de la Prusse, près de la frontière russe... » ( A.M.S., 3 K 3 ; A.H., t. 12, p. 82-87 ).
 Le lendemain, Louis-Napoléon part vers Nantes par le bateau. Le mardi 31 juillet, son train présidentiel le transporte d'Angers à Saumur en 55 minutes, ce qui représente une moyenne de 48 km à l'heure et qui est d'autant plus remarquable que le convoi s'est vraisemblablement arrêté pour se recharger en eau. Des trains spéciaux complètent le cortège, l'un transporte les invités de Paris, un autre les invités de Tours, deux autres les invités d'Angers.
 Parvenu à Saumur, le président est accueilli « à la gare d'eau », sous une tente montée près du débarcadère provisoire. Dans la ville, une foule nombreuse l'attend en dépit d'un temps exécrable, officiellement 60 000 personnes. Les cris recommandés de « Vive Napoléon ! vive le Président ! » fusent de toutes parts. Certaines sections de la garde nationale y ajoutent le cri de « Vive la République ! », ce qui - c'est un comble - prend un caractère subversif au lendemain de la journée du 19 juin. Un mois plus tard, le sous-préfet affirme que c'est une section d'artillerie de la garde d'Angers qui s'est infiltrée tout près du président et qui a proféré le slogan sacrilège ( rapport de Boby de La Chapelle, A.D.M.L., 1 M 6/43 ( ancienne cote : 21 M 187 ), extraits dans A.H., 1936, p. 124 ).

 D'abord ferroviaire, la visite présidentielle devient militaire à Saumur : revue sur le Chardonnet, réception par le maréchal de camp Budan de Russé dans le salon d'honneur de l'Ecole, carrousel, dîner de 400 couverts dans le grand manège. Bal, feu d'artifice ; 1 500 kilos de pain distribués aux pauvres. « Mr le Président couchera à Saumur chez Mr le Maire », écrit le programme officiel. Louis-Napoléon a donc passé la nuit dans l'hôtel Louvet Mayaud, achevé depuis environ huit ans. Le 1er août, il reprend son train pour Tours à 9 h. Il visite la colonie pénitentiaire de Mettray, puis s'arrête à Blois, avant de rejoindre Paris.
 Dans son rapport du 31 août, le sous-préfet souligne l'heureux effet du voyage : « les saines idées, qui avaient perdu du terrain au moment des dernières élections, ont repris le dessus. Il faut attribuer cet heureux résultat à l'attitude ferme et énergique du Gouvernement, à l'interruption dans l'envoi des journaux rouges de Paris par suite de l'état de siège, à la confiance qui commence à renaître, au commerce qui reprend une certaine activité et aussi à l'impression produite sur la classe ouvrière par la vue du Président. »
   

4) L'opposition démocrate-socialiste

  Le sous-préfet ajoute : « Dans les communes rurales, l'esprit n'a pas cessé d'être excellent, si ce n'est dans trois ou quatre voisines de Saumur, où les idées socialistes ont fait du progrès par suite de circonstances exceptionnelles ». Ces électeurs avancés sont partisans d'une démocratie égalitaire, d'une alliance des bourgeois avec le peuple et d'une restructuration associative des modes de production, selon les modèles proposés par Proudhon ou par Fourier. Ils se proclament démocrates-socialistes, nom souvent abrégé en " démoc-soc ". Toujours dans ce rapport du 31 août 1849, le sous-préfet crie victoire : « le parti qui, à Saumur, s'intitule démocrate-socialiste me paraît complètement découragé. Je ne cesserai pourtant pas de faire surveiller avec le plus grand soin toutes les démarches des hommes les plus remuants de ce parti ».
 Grâce à ce contrôle policier, on connaît assez bien ces militants et leurs moyens d'action. Ils ne disposent d'aucune presse locale ; L'Echo Saumurois, modeste feuille comptant de 300 à 350 abonnés, est nettement conservateur ; Le Courrier de Saumur déçoit vite les républicains. Les journaux rouges de Paris sont interceptés au nom de l'état de siège. Plus tard, le 1er janvier 1850, le sous-préfet de Saumur signale que la presse socialiste de Paris compte 55 abonnés dans son arrondissement ( le secret de la correspondance n'est guère respecté ). Des périodiques d'Angers rayonnent également sur la région. Le Précurseur de l'Ouest, géré par l'ancien saumurois Nicolas Maige, républicain modéré, compte 750 à 800 abonnés. Le Démocrate de l'Ouest, semi-quotidien, tire à 500 exemplaires ; ce périodique admirateur de Proudhon rencontre des difficultés continuelles ; en juin 1849, il est saisi pour avoir relaté un incident survenu à Saumur : Etourmy, un caporal républicain, a été emprisonné, parce qu'il était intervenu contre des chants séditieux ; finalement, le périodique disparaît en août 1850, après avoir été condamné à une lourde amende pour « compte rendu infidèle et de mauvaise foi ». Le Tribun, mensuel au ton véhément, rédigé par Armand Rivière, annonce 1 100 abonnés en septembre 1850. En outre, Benjamin Filleul, homme de lettres et agent socialiste, est arrêté à Brest porteur de souscriptions en faveur de La Voix du Proscrit ; le parquet de Nantes signale qu'il y a neuf Saumurois parmi ces souscripteurs.

 Plusieurs dirigeants républicains appartiennent à la loge maçonnique " La Persévérance ", en particulier Jean-Baptiste Coulon, Brunel et Firmin Piéron. Cela suffit pour relancer la thèse du complot. Ainsi, le 18 août 1848, le procureur de la République de Saumur écrit au procureur général : « Nous avons à Saumur une loge maçonnique, qui a même, dans ces derniers temps, joué un rôle qui n'a pas été sans inquiétude pour une grande partie de la population » ( A.H., 1938, p. 62 ). Dominée par des progressistes sans aucun doute, la Persévérance ne forme pas un groupe si homogène. Dans ses rangs apparaît Charles Marchand ( 1808-1884 ), un passementier autodidacte qui a publié ses Chansons en 1845 ; ses idées bonapartistes s'y affichent, il compose des poèmes à la gloire de Napoléon 1er et il déclare fréquenter la société du Petit Caporal. En outre, les rituels contraignants rendent la loge mal adaptée à l'action politique immédiate. Surtout, elle entre progressivement en sommeil ; son dernier conseil d'administration se tient le 19 décembre 1847 ; 13 frères seulement sont à jour de cotisation ( A.M.S., 33 Z 25 ). Englobée dans les mesures frappant les clubs, la loge promet que « provisoirement, il n'y aurait plus de réunion » ( J. FENEANT, p. 203 ). Selon son historiographe local, la Persévérance serait restée en activité jusqu'en 1852 ( A.M.S., 33 Z 55 ), ce qui est improbable.

  D'autres associations ont été fondées dans la ville. Les sociétés de secours mutuel, très actives, ont souvent une coloration politique. On connaît un éphémère Club des Droits de l'Homme, animé par Vauvert-Dugué, et surtout le Club de la rue du Marché-Noir ( actuelle rue du Marché ), qui est aussi appelé le Club des Arts et qui, malgré les brimades, reste actif jusqu'en 1850.
 Une société d'agrément, la Société des Capucins, ouverte dans l'actuelle rue Paul-Bert, est un lieu de convivialité fréquenté par les républicains avancés.
 Le café de la Grande-Tasse, situé rue Saint-Nicolas, est un rendez-vous des sous-officiers et des cavaliers. Des militants républicains, en particulier Firmin Piéron, viennent y tenir des réunions et cherchent à contacter des militaires.
 Au Pont-Fouchard, des guinguettes, attirant des ouvriers de la ville et des soldats, sont tenues par des gens décrits comme des agitateurs.

 Dans les villages, les démocrates-socialistes sont plutôt isolés. Au Coudray-Macouard, le capitaine O'Sullivan, mis en demi-solde, est l'objet d'une surveillance spéciale. Les instituteurs, soupçonnés d'être des propagandistes, sont particulièrement espionnés. Aux dires du sous-préfet, « beaucoup de cultivateurs ont cessé depuis deux ans d'envoyer leurs enfants à l'école, uniquement par appréhension des mauvaises doctrines ». Toujours la crainte des partageux ! Plusieurs instituteurs ont été révoqués, d'autres contraints à la démission, les autres obligés de se tenir tranquilles.

 Un autre modeste témoignage de la montée du bonapartisme est donné par la publication chez Godet en 1849 de la brochure intitulée : « Les deux Facteurs, vaudeville en vers, actualité saumuroise et républicaine ». Les républicains y sont présentés comme des émeutiers :

« Je crois qu'ils feront bien
De demeurer tranquilles,
Car on arrive à rien
En dépavant les villes !
On se fait fusiller
Aussitôt, sur la place ;
On se fait mitrailler,
Quand on a tant d'audace !... »

 Quant à Louis-Napoléon Bonaparte :

« Mon cher, la liberté !!
C'est lui ! c'est le bon ordre !! »

 L'auteur présente un certain intérêt : Théodore-Charles Baugé avait participé de loin aux conspirations de Berton. Notaire, puis paysan, écrivain sans succès, il meurt ruiné à l'hospice de la Providence.

  Le sous-préfet, au début de 1850, dresse un intéressant tableau de son arrondissement. Il signale quelques éléments légitimistes dans le canton de Vihiers. Par ailleurs, « toute la population du Puy-Notre-Dame, du Vaudelnay et de Saint-Macaire est pour ainsi dire sans exception bonne. Elle est exclusivement bonapartiste. Aussi, lors du voyage du Président, la population de ces communes s'était portée en masse à Saumur » ( rapport du 9 mars 1850, A.D.M.L., 20 M 38, publié dans A.H., 1929, p. 182-191 ). Boby de La Chapelle s'efforce surtout de détecter les foyers rouges. Il en trouve surtout à Montreuil-Bellay, à cause des familles Aubelle et Hamelin, à Brézé, au Coudray-Macouard, à Varrains, tout le long de la Côte, de Dampierre à Montsoreau, à Brain-sur-Allonnes, Varennes, Villebernier, Saint-Lambert-des-Levées et les Rosiers. Il conclut cependant que « le parti de l'ordre a gagné du terrain ».
 En ville, les forces républicaines sont plus étoffées et encore capables d'inspirer des manifestations.
   

 5) La manifestation contre le général de Castellane

Récits de première main dans Le Précurseur de l'Ouest du 17 avril 1850 et dans Armand RIVIÈRE, Histoire de la Démocratie angevine, 1869, p. 181-184.

Le maréchal de Castellane  Le général de Castellane, vieux soldat en service depuis 1804, est acquis aux projets autoritaires du président ( à droite, photographié par Disdéri, alors qu'il est devenu maréchal de France ). Commandant les divisions militaires de Nantes et de Rennes, il se charge de préparer ses troupes au coup de force, menant cette opération à la hussarde. Le 11 ème Léger est un régiment connu pour son esprit républicain et, pour ce fait, il est muté vers l'Algérie.
 Castellane vient inspecter son 2 ème bataillon, qui passe par Saumur le mardi 16 avril 1850. Le bouillant général entre dans la ville à cheval par le quai de Limoges ( quai Mayaud ). Il apostrophe vertement le bataillon rassemblé dans la cour d'honneur de l'Ecole. Quelque douze à quinze cents badauds se sont massés derrière les grilles. Parmi eux, s'élèvent les cris de « Vive la République ! vive le 11 ème Léger ! ». Furieux, le général ordonne à Jean-Dominique Ousteau, le commissaire de police, de disperser les manifestants. L'opération est menée avec mollesse. Progressivement, les civils sont refoulés sur le terrain du Chardonnet. Cependant, ils continuent à pousser leurs cris avec plus d'ensemble et plus d'énergie. Parmi eux, quelques jeunes gens entonnent Le Chant du départ et La Marseillaise. « C'en était trop pour les oreilles délicates et nullement républicaines de l'irascible général. » Après trois roulements de tambour, de Castellane fait charger une compagnie de la Ligne, la baïonnette en avant, et un détachement de cavalerie, sabre au poing. La foule, sans armes, reflue en désordre vers les rues Beaurepaire et Saint-Nicolas. Des femmes et des enfants sont renversés et piétinés. Monsallier, propriétaire, reçoit un coup de crosse, mais il est protégé par le colonel Jacquemin, qui le connaît. Selon Le Précurseur de l'Ouest, une quinzaine de personnes ont été blessées, aucune gravement, semble-t-il.
 La presse conservatrice se réjouit de cette « démonstration énergique », alors que la presse républicaine dénonce « une répression sanglante ». Dans l'immédiat, la ville est en état de siège. le pont-levis du château est relevé ; des patrouilles sillonnent le cité toute la journée et toute la nuit. Six personnes sont arrêtées, mais une seule est maintenue en détention.
 L'émotion est d'autant plus vive que ce même 16 avril, un accident dramatique se produit à Angers. Le 3 ème bataillon du 11 ème Léger, marchant au pas cadencé, rompt le pont suspendu de la Basse-Chaîne et est précipité dans les eaux de la Maine.

 A Saumur, le commissaire de police est révoqué ; le maire ne fait aucune démarche connue en sa faveur. Fait exceptionnel, le carrousel est annulé. Tout ce qui est soupçonné de républicanisme est réprimé. la Société des Arts et le café de la Grande-Tasse sont fermés. Laporte, propriétaire de ce dernier, rouvre aussitôt son estaminet sous le nom de Café de la Fraternité, sa nouvelle enseigne étant couronnée par un triangle égalitaire. Occupé pendant quinze jours par la force publique, l'établissement est définitivement fermé.
 Le 18 mai 1850, six Saumurois sont traduits devant la cour d'Assises de Maine-et-Loire pour délit d'attroupement, alors qu'il n'est pas évident que la manifestation ait été préparée. Leur situation sociale est significative. Il y a un bourgeois, Monsallier - un commerçant, Moron, marchand de vin - quatre travailleurs manuels, deux tailleurs d'habits ( profession déjà signalée comme remuante ), Jamin et Sauvage, un sabotier, Gautier, et un cordonnier, Landais, qui travaille à Saint-Cyr-en-Bourg. Les inculpés sont bien défendus par des avocats républicains d'Angers. Heureusement pour eux, ils ne passent pas devant des juges aux ordres, mais devant un jury de cour d'Assises, qui les relaxe tous.

 Il ne faut donc pas grossir l'importance de la manifestation, qui est loin d'être une émeute, ni l'ampleur de la répression. Toutefois, le climat de surveillance renforcé affaiblit les rangs républicains. La loi du 31 mai 1850, rétablissant le suffrage censitaire et chassant des urnes le tiers des électeurs suscite des protestations et des pétitions. Rien n'est signalé à Saumur. Malgré cela, le sous-préfet Boby de La Chapelle y déploie un grand zèle répressif. Il oblige les maires à recueillir des pétitions en faveur d'une révision de la constitution selon les voeux du Prince-Président ( Armand Rivière, p. 230 ). N. Maige écrit dans le Précurseur de l'Ouest : « A Saumur, tout homme qui fait une manifestation républicaine est en butte aux rigueurs de l'administration ».
 Dans un rapport au préfet du 24 avril 1851, Boby de La Chapelle note : « le parti conservateur, divisé en trois nuances bien distinctes, montre une apathie désolante » ( A.D.M.L., 20 M 38, publié dans A.H., 1940, p. 59-62 ). En effet, légitimistes, orléanistes et bonapartistes se jalousent. Depuis la plantation d'un nouvel arbre de la Liberté à Montreuil, le sous-préfet entend parfois les cris de « Vive Barbès ! vive la République sociale ! ». Un individu « s'est promené à Saumur ayant une cocarde rouge à son chapeau. La police prévenue n'est pas parvenue à le retrouver ». Il pense aussi qu'une société secrète existe à Montreuil, mais n'en trouve aucune trace à Saumur.
  Tableau comparable le 3 juillet de la même année, le sous-préfet ajoute : « Je ne pense pas que le parti ose tenter un coup de main à Saumur. Les chefs savent trop bien que l'autorité veille et est en mesure de réprimer énergiquement tout désordre ; cependant, depuis trois ou quatre jours, je remarque des symptômes qu'ils ont reçu quelque avis. Ainsi, le Club de la rue du Marché-Noir, dit Club des Arts, paraît s'être rouvert. » ( cité dans abbé L. COURANT, « L'Anjou et le Coup d'Etat du 2 décembre 1851 », A.H., juill. 1950-déc. 1952, p. 133-152 et janv.-mars 1953, p. 29-44 ). En récompense de son zèle, Boby de La Chapelle est promu préfet de la Vendée en septembre 1851.
   

 5) Une faible réaction au coup d'Etat du 2 décembre 1851

Affiche nationale annonçant le coup d'Etat du 2 décembre

 Par cette proclamation, Louis-Napoléon Bonaparte annonce habilement l'abolition de la loi électorale du 31 mai 1850. Le coup d'Etat dissout en même temps l'Assemblée législative. A Paris, les députés qui n'avaient pas été arrêtés croient de leur dignité de se réunir et de prononcer la déchéance d'un président parjure. Ils sont enfermés quelques jours, dans la prison de Mazas, au nombre de 220. Falloux est parmi eux. Ni Charles Louvet, ni le vice-amiral du Petit-Thouars ne font partie des protestataires. Ils approuvent immédiatement le coup d'Etat. Peut-être étaient-ils au courant des préparatifs, menés sans grande discrétion. Tout le monde n'a pas le panache de Victor Baudin ou de Victor Hugo...

 En Anjou, la réaction est faible. A Angers, une manifestation houleuse se tient devant l'hôtel de ville, 52 arrestations sont opérées. A Montreuil-Bellay, où un nouvel arbre de la Liberté avait été planté en avril, le maire, René-Alcide Aubelle, notaire, et son conseil municipal esquissent une résistance ; ils sont révoqués. Aubelle doit abandonner son étude. Selon Armand Rivière, cinq Montreuillais sont emprisonnés, quatre habitants des environs sont internés.
 La riposte est encore plus faible à Saumur. Quelques placards sont affichés, rien d'autre. Le sous-préfet affirme, le 11 décembre, que des hommes déterminés étaient décidés à agir, si Nantes et Angers s'étaient soulevés, ce qui ne s'est pas produit. L'opposition démocrate-socialiste, brisée en 1850 et fortement surveillée, ne se manifeste pas. Le zèle du sous-préfet a été efficace. Les Montreuillais arrêtés sont enfermés à Saumur, qui paraît considérée comme une ville sûre.

 Le plébiscite des 20-21 décembre 1851 vient approuver ce coup d'Etat, par 93,8 % des votants dans le Maine-et-Loire. Cependant, Saumur est très en dessous de ce pourcentage. Les "oui" n'y représentent que 79,76 % des suffrages exprimés. On compte 477 "non", qui représentent le noyau dur des républicains engagés. On peut leur ajouter un bon nombre d'abstentions, ces dernières s'élevant à 35,63 % du nombre des inscrits ; ce taux élevé témoigne aussi d'une certaine méfiance à l'égard du nouveau pouvoir, car le vote manque de discrétion. Encore une fois, il n'y a pas d'isoloirs, ni d'enveloppes : la nature du bulletin peut être reconnue à la teinte du papier.

 Ces résultats du plébiscite sont confirmés par les élections législatives qui suivent aussitôt, les 29 février et 1er mars 1852. Charles Louvet, député sortant et favorable au coup d'Etat, est réélu triomphalement dans la circonscription de Saumur avec 18 920 voix. Son principal rival, l'ancien notaire montreuillais René-Alcide Aubelle, présenté comme un socialiste révolutionnaire et un " partageux ", fait un score particulièrement bas dans les campagnes, ne totalisant que 6,7 % des suffrages exprimés.
 Cependant, là encore, la ville de Saumur se singularise, accordant à Aubelle 552 voix, soit 27,57 % des suffrages exprimés, et donc une amélioration certaine par rapport aux votes négatifs du plébiscite. Autrement dit, les habitants de Saumur sont restés passifs devant le coup d'Etat, mais, aussitôt après, le quart d'entre eux le désapprouvent électoralement, malgré les pressions de toutes sortes ( résultats incomplets des législatives de 1852 et 1857, A.M.S., 1 K 131 ).
 Le sous-préfet organise une stricte surveillance et fait abattre en janvier 1852 l'arbre de la Liberté présenté comme un symbole subversif ( le Premier Empire n'aurait jamais procédé ainsi ). Les 16 et 17 août 1852, le prince Jérôme Bonaparte, oncle du chef de l'Etat, vient à Saumur inspecter l'Ecole de cavalerie. Il s'intéresse en particulier à l'Ecole de maréchalerie. L'accueil est présenté comme chaleureux ( il descend à l'hôtel Budan, récemment achevé ).
   

 6) Une large acceptation du Second Empire

  L'opposition, encore bien réelle en 1851, va en s'effritant. Les milieux orléanistes, comme Boutet-Bruneau, acceptent le nouveau régime. Parmi les républicains, les avoués Jean Chédeau et surtout Georges Lecoy se rallient. L'imprimeur Ernest Roland, qui avait lancé Le Courrier de Saumur à partir du 6 mai 1849, déçoit ses amis ; il aime rappeler ses combats sur les barricades parisiennes et passe pour un républicain avancé. En fait, il se rallie à Louvet, que sa plume soutient de plus en plus vigoureusement. Il convient cependant de minimiser son influence : quand il se déclare candidat aux élections municipales de 1865, il obtient un résultat ridicule. En tout cas, les deux publications locales soutiennent l'Empire, l'autre périodique, L'Echo saumurois, conservateur et plutôt royaliste, se garde de tout écart de langage. Les deux organes publient surtout des communiqués officiels, donnant peu de nouvelles politiques et présentant un maigre intérêt. La loi libéralisant la presse en 1867 a un effet bien mince à Saumur.

 Dans ce climat, Louvet, candidat officiel, est très facilement réélu. Il n'a pas de concurrent déclaré le 21-22 juin 1857 ( aucun républicain n'ose ou ne peut se lancer ). En juin 1863, le représentant d'un clan rival, Ernest de Fos, se présente contre lui ; il obtient seulement 17 % des voix par rapport au total des inscrits ; il n'est pas du tout sûr que les républicains aient voté pour lui. Ces scrutins ne passionnent pas grand monde ; le taux des abstentionnistes atteint 76 % des inscrits en 1857 ; la mairie de Saumur n'a même pas pris la peine de conserver les résultats locaux de ces élections.
 A chaque scrutin, les rares candidats qui osent affronter Louvet ne peuvent pas faire campagne. Derrière ses apparences bien élevées, le Second Empire est bien une dictature. L'autorité locale exerce un contrôle tatillon. Seuls les bulletins des candidats officiels sont imprimés par l'administration ; les concurrents peuvent difficilement obtenir la même teinte de papier ; les votes hostiles sont repérés par les maires et souvent dénoncés. Si l'opposant est fonctionnaire, il est révoqué. Les réunions, même privées ( sur carton d'invitation et dans une salle fermée à clef ), sont à peine tolérées ; des poursuites sont engagées ; les cafés qui les accueillent peuvent être fermés. Cette série de brimades se renouvelle encore en 1869, en dépit de lois plus tolérantes.
     

Affiche du 11 septembre 1855, A.M.S., 5 H 8

 Par cette grande affiche du 11 septembre 1855 ( A.M.S., 5 H 8 ), Louvet annonce une victoire dans la Guerre de Crimée, célébrée par un Te Deum dans l'église Saint-Pierre, par un feu d'artifice et par des illuminations.
     

7) L'atonie de l'opposition

 

  Le 15 octobre 1853, le sous-préfet dresse une liste très confidentielle des hommes de l'arrondissement de Saumur susceptibles d'être dangereux ( A.D.M.L., 1 M 6/47 ). Il cite 15 noms, le groupe le plus influent, selon lui, se situant à Montreuil. Voici les 8 Saumurois mentionnés :
- Jean-Baptiste Coulon, orateur et chef du parti ;
- Lucien Guérineau, aubergiste, « capable d'organiser un complot » ;
- Edouard Delahaye, chapelier, « d'une exaltation assez rare » ;
- Louis Moguiet et Blaise Terrien, maîtres charpentiers, jouissant de l'estime publique ;
- l'architecte Svanberg, sujet prussien, aux « opinions socialistes prononcées » ;
- Pieau, dit Bitume, portefaix, « homme violent, grossier » ;
- Jean-Baptiste Combier, liquoriste, qui fait bien ses affaires. « Il y a deux ans, il a été arrêté à Nantes pour avoir tenu des propos injurieux contre le gouvernement ».
 Ces hommes, relativement jeunes ( de 32 à 52 ans ), en général considérés, peuvent exercer une certaine influence. Cependant, la comparaison de cette liste avec celle des chefs républicains de 1848 fait ressortir le nombre et l'importance des absents. En particulier, Lecoy, Bury, Piéron, Abellard et Rémy Bodin ont disparu, soit temporairement ralliés à l'Empire, soit démoralisés par la répression. Le groupe républicain est affaibli et, pour l'heure, a perdu ses chefs les plus influents.

 Dans ce climat, il n'y a pas lieu de s'étendre sur l'important complot de la Marianne, qui a secoué l'Anjou. Quelques affiliés sont signalés dans le Baugeois, à Varennes, à Montsoreau, à Montreuil, aucun dans la ville de Saumur ; des tentatives d'embauchage menées dans l'Ecole de cavalerie ont échoué. Au contraire, les troupes de Saumur apparaissent comme d'un bonapartisme affirmé. En 1856, éclate une émeute à Brion-sur-Thouet ( entre Montreuil et Thouars ) dans le but d'obtenir la libération de membres de la Marianne. C'est le premier escadron de l'Ecole, commandé par le capitaine Archambault, qui est dépêché sur place. Il rétablit l'ordre sans grande difficulté. On a tout de même pris la précaution de n'envoyer que des gradés.
 L'entrepreneur Louis Cholet et Firmin Piéron ont été emprisonnés quelques jours, lors de la découverte du réseau. Cependant, quand une tentative insurrectionnelle est lancée en août 1855, personne ne bouge à Saumur. Dans la répression qui suit l'attentat d'Orsini ( janvier 1858 ), Jean-Baptiste Combier, son associé Angelo Bolognesi et à nouveau Firmin Piéron sont inquiétés, puis mis hors de cause par le sous-préfet ( I. Emeriau, p. 102 ).

 Peu d'incidents sont signalés jusqu'en 1865. La surveillance ne se relâche pas pour autant ; en 1861, Louvet prend même un arrêté durcissant le contrôle du carnaval ( A.D.M.L., 43 M 14 et Archives des Saumurois, n° 199 ). Dans un important rapport de 1865, le préfet redoute plutôt l'opposition légitimiste, qui dispose d'une presse influente et, par dessus tout, le clergé, devenu massivement hostile depuis les affaires d'Italie, et, à sa tête, l'évêque d'Angers, « qui se prétend dévoué à l'Empereur et exerce cependant la plus pernicieuse action dans toutes les élections ». Quant aux républicains, le préfet les décrit comme disciplinés et audacieux, mais dépendant de Paris, incapables de bouger tant que la capitale ne sera pas à la tête de l'action. Malgré ces dires, ils se réorganisent ; à Saumur, l'année 1865 constitue un tournant, le courant républicain connaît alors un réveil spectaculaire et bientôt victorieux.