Le réveil républicain ( 1865-1869 )   

 

 La cause républicaine, après un assoupissement sous Louis-Philippe et au début du Second Empire, retrouve une vigueur soudaine. Certains notables, qui l'avaient abandonnée, s'y rallient à nouveau, ce qui ne va pas sans heurts, par exemple pour Georges Lecoy.

 

1) Le rôle des associations

 Dans la société saumuroise du Second Empire, la presse locale est d'une désolante pauvreté ; les réunions et les conversations dans les cafés sont surveillées et, comme chacun le sait, des associations politiques structurées ne seraient pas tolérées.
 Les lieux de débat sont ailleurs. Pas tellement dans les sociétés de loisirs dont le nombre et les effectifs sont en recul. Selon Jean-Luc Marais, en 1843, la ville comptait 11 sociétés regroupant 13 % de la population masculine concernée ; en 1886, il n'y a plus que 8 sociétés réunissant 8 % des hommes.

 A l'inverse, d'importantes associations de secours mutuel se développent ( elles seront étudiées dans le chapitre 39 ). Notons pour l'instant qu'elles correspondent à des tonalités politiques évidentes. La Société d'aide et de secours par le Travail, fondée en 1840, présidée par Charles Louvet et animée par les curés et par les religieuses de l'ouvroir, est ouvertement catholique et conservatrice. La Société de Secours mutuels de la Ville de Saumur, fondée en 1846, est d'inspiration libérale et animée par des républicains ; elle ne célèbre pas de fête patronale et rembourse les frais des funérailles civiles. Les grandes entreprises créent aussi leurs caisses d'assistance, dans lesquelles l'encadrement patronal joue un rôle déterminant ; la tonalité n'est certainement pas la même chez Mayaud, légitimiste, que chez Delaunay, républicain. En outre, ces sociétés locales de secours mutuel s'associent à la fin de 1868 pour ouvrir une boulangerie mutualiste, qui a longtemps fonctionné ( c'est Ernest de Fos, un rival déclaré de Louvet, qui préside la « commission pour l'adoption des statuts d'une boulangerie économique » ). Les réunions et les contacts entre sociétaires sont fréquents. Tous les statuts ont beau préciser que toute discussion politique est interdite, on devine bien que ces lieux de solidarité sont aussi des lieux de persuasion.

 La loge maçonnique La Persévérancedéveloppements au chapitre 41 ), mise en sommeil en 1847, est relancée en janvier 1862 par Firmin Piéron ( A.M.S., 33 Z 25 ). Neuf frères répondent à son appel ; c'est trop peu pour louer un local, si bien que la loge se remet en sommeil le 18 septembre de la même année. Elle est réactivée par Jean-Baptiste Coulon en 1866. Cette fois, un réveil de fond s'est manifesté dans la société saumuroise et les frères affluent : 57 membres actifs en 1868 ( A.M.S., 6 Fi 602 ), 54 le 19 juin 1869, 65 le 1er mars 1870 ( B.N.F., FM 2/795 ). Les options politiques de nombre de ces frères nous sont inconnues. Le passementier Charles Marchand est bonapartiste. Cependant, la plupart des dignitaires appartiennent au mouvement démocratique. La concomitance entre le réveil de la loge et le réveil républicain ne semble pas fortuite. Toutefois, ce renouveau passe par des voies inattendues.

 

2) Le réveil laïc

 Les débats en loge sont trop surveillés pour prendre une tournure ouvertement politique ; ils portent surtout sur des questions philosophiques, sur l'enterrement du Grand Architecte de l'Univers et sur le refus des funérailles religieuses ( voir au chapitre 41 ). Dans la pratique, la lutte anticléricale devient la grande affaire des maçons, tout comme des républicains, qui estiment que le clergé est le pilier du royalisme ( par ailleurs, le préfet de M.-et-L. dit la même chose ). L'anticléricalisme s'avère fortement mobilisateur dans le Saumurois et il trouve des renforts venant des Orléanistes, dont beaucoup sont hostiles à l'influence du clergé, comme ils l'avaient prouvé dans les années 1831-1834. Cette alliance conjoncturelle s'empare parfois de la majorité au sein du Conseil municipal. Les obsèques civiles, qui apparaissent à la fin des années 1860, prennent alors la dimension d'une manifestation ; obligé de les tolérer, le sous-préfet fait compter le nombre des participants et relever les noms des orateurs ( qui sont toujours les mêmes ).

 

3) Le tournant des élections municipales de 1865

 Bien placide depuis deux décennies et jusqu'en 1865, le Conseil municipal réunit les notables les plus riches de la ville, exactement comme au temps de la Monarchie censitaire. Sa composition a peu changé depuis les dernières années de Louis-Philippe. La place compte trois banquiers, tous trois sont présents : Charles Louvet, Gustave de Fos et Jean Lambert-Lesage ( voir dossier sur le conseil municipal de Louvet ).
 Les nouvelles élections municipales de 1865 ne sont précédées par aucune campagne publique ; les deux journaux locaux répètent à l'envi que ce renouvellement n'est pas une affaire politique. Effectivement, au premier tour des 22 et 23 juillet 1865, la participation est faible ( 53,76 % des inscrits ; ceux-ci sont alors au nombre de 2 998, alors qu'on en comptait seulement 608 aux municipales de 1832, au temps du système censitaire ).
 A ce premier tour, 21 conseillers sont élus, obtenant la majorité absolue des suffrages exprimés. La plupart sont sortants ; aucun mouvement de fond ne semble s'être produit. A noter toutefois que viennent en tête des élus, un républicain, le docteur Bury, avec 1 505 voix, puis un libéral, Auguste Courtiller, 1 501 voix, et ensuite un autre républicain, Georges Lecoy, 1 466 voix. Comme tous ceux qui agissent et qui ainsi s'attirent des rancunes, Charles Louvet obtient un résultat moyen, élu au 12 ème rang avec 1 068 suffrages. Pour l'instant, les conservateurs gardent une nette majorité.
 Il reste à élire 6 conseillers au second tour. On est en droit de supposer qu'une active campagne de bouche à oreille a fonctionné. En tout cas, les 29 et 30 juillet, 6 républicains déclarés sont élus, Charles Delaunay à leur tête. En même temps, entrent au Conseil municipal des gens modestes, comme le maître charpentier Blaise Terrien ou le commerçant Jules Picherit-Château. La démocratisation ratée de 1848 connaîtrait donc un début de concrétisation. Rappelons encore que Terrien est protestant, ce qui constitue aussi une nouveauté depuis l'année 1669, où l'orfèvre Jacques Pelletier avait été exclu de l'Assemblée générale des Habitants, parce que membre de la R.P.R.
 Les 27 élus n'ont pas été choisis au scrutin de liste, mais au scrutin nominal ; tous ne portent pas une étiquette. Avec une légère marge d'incertitude, je ventile ainsi les tendances : 10 républicains déclarés, 5 libéraux, 10 inconditionnels de Louvet, 1 légitimiste et un adversaire personnel du maire. Tous acceptent de prêter serment de fidélité à l'Empereur dans la séance du 12 août.
 Saumur et Montreuil-Bellay ont donc ouvert l'offensive républicaine en Anjou, alors que toutes les autres villes soutiennent massivement le gouvernement. A partir des données fournies par le sous-préfet O'Neill de Tyrone le 29 août 1865 ( A.D.M.L., 1 M 3/4 ), le préfet Bourdon de Rouvre résume avec optimisme : « A Saumur, au contraire, l'opposition démocratique s'est beaucoup fortifiée, et le parti gouvernemental a à peine une majorité de deux voix ; mais, malgré cet échec de l'administration, je ne redoute pas de grandes difficultés pour le maire, M. Louvet, qui domine son Conseil par son intelligence et sa connaissance des affaires ». Il est vrai que Louvet pourra poursuivre sans problème les grands chantiers qui lui tiennent tant à coeur et qui ne sont pas systématiquement contestés. Il va cependant connaître des séances houleuses.

 

4) Louvet contesté

 L'Union libérale, alliance tactique des républicains, des orléanistes les plus ouverts et des légitimistes les plus souples, se réalise parfois à Saumur. Elle aboutit à des critiques contre l'autoritarisme de Louvet, déplorant à mi-mot le complet effacement des deux adjoints. Le 18 août 1865, une commission est constituée, afin de réviser le règlement du Conseil municipal ; ses trois membres sont tous républicains ( Lecoy, Labiche et Abellard ). La nouvelle rédaction qu'elle fait adopter ( texte imprimé, A.M.S., 6 D 1 ). structure plus fortement le déroulement des séances. Chaque conseiller ne peut intervenir plus de deux fois sur la même question ; « les votes du conseil ont lieu par assis et par levé, à moins que deux membres ne demandent le vote secret ». Il s'agit de corriger les pratiques des décennies précédentes, où les votes étaient rares, pas strictement décomptés et réputés unanimes.
 Sur les questions relatives aux affaires religieuses, Louvet se retrouve souvent en minorité ( délibérations du C.M., A.M.S., 1 D 30 ). Il s'était opposé à l'augmentation de l'aide au logement du pasteur protestant ( qui est désormais assisté par un suffragant ), ainsi qu'à la subvention à l'école protestante, qui ne compte que 6 filles et 4 garçons. Le 14 juillet 1866, le conseil impose au maire une augmentation de 100 francs de cette subvention. Ce même 14 juillet, le Conseil, par 12 voix contre 10, supprime le titre d'établissement communal accordé par Louvet à l'école des Frères, et partant, lui enlève toute subvention. Louvet refuse de se soumettre. Au cours de la séance du 22 décembre 1866, il produit une pétition des curés de la ville, appuyée par 400 signatures et réclamant le rétablissement de la subvention. L'affaire a du être montée en secret ; elle n'est pas portée à l'ordre du jour et les laïcs, surpris, constatent qu'ils sont en minorité. Le ton monte. Un membre : « il y a 35 ans que je suis au conseil et c'est la première fois que je vois une proposition se produire de la sorte » [ il s'agit vraisemblablement d'Auguste Courtiller ]. Un autre affirme qu'on veut en arriver « à un vote de surprise et à une illégalité ». Dix membres quittent la salle. Faute de quorum, le vote est ajourné.
 L'affaire rebondit sans cesse. La subvention à l'école des Frères est repoussée lors du vote du budget additionnel. Dans la séance du 4 mai 1867 est présentée une protestation de 12 membres s'élevant contre une éventuelle subvention de 4 000 francs à l'école des Frères. Se sentant en minorité, le maire propose d'accorder seulement un secours provisoire. Sa proposition est rejetée par 12 voix contre 11. Ainsi, ces heurts, un peu répétitifs, se produisent jusqu'à l'empoignade des élections législatives de mai 1869.

 

5) La campagne des élections législatives de mai 1869

 Député sortant, Charles Louvet aborde ces élections en porte-à-faux. Il réussit bien son glissement parisien vers le Tiers Parti, s'en rapprochant par étapes, sans y adhérer encore. A Saumur, ses revendications libérales passent inaperçues. Dans Le Courrier de Saumur, son faire valoir Ernest Roland a beau insister sur ses critiques à l'encontre du gouvernement, et, lui-même, le 19 mai, se présenter comme « conservateur, libéral et ami du véritable progrès », il demeure l'homme du pouvoir en place et, en termes maladroits, le préfet Poriquet rappelle qu'il est le candidat officiel. Les républicains ne croient pas à ses revendications libérales ; selon leur journal, L'Ouest, il est un « serviteur dévoué à l'Empire », il a contribué à l'endettement du pays et il a voté en faveur de la désastreuse expédition du Mexique. Ce même journal dénonce les manoeuvres voyantes du sous-préfet de Saumur, qui convoque les maires et les reçoit en compagnie de Louvet.

 Habiles dans la critique, les républicains saumurois le sont moins quand il s'agit de s'organiser. Ils ne disposent pas de comité, ni de leader local incontesté ; l'ancien dirigeant quarante-huitard Coulon n'a guère d'autorité. Ils se tournent sans cesse vers Paris, quand ils doivent prendre une décision. En juillet 1868, Jules Favre vient présider une réunion privée ; trois autres réunions se tiennent en novembre-décembre ( Isabelle Emeriau, p. 128-129 ). Au cours de ces conciliabules, que les autorités ne peuvent guère interdire, sont évoquées successivement les candidatures de l'avocat Paul-Emile Abellard, d'Alcide Aubelle, républicain socialiste, et même de l'archéologue Beulé, républicain fort conservateur, qui avait rompu avec l'Empire, lui reprochant surtout d'avoir réduit les crédits de l'Académie des Beaux-Arts. L'avocat Henri Allain-Targé, qui préparait sa candidature depuis février 1868 et avait tenté de se concilier Abellard en le présentant à Léon Gambetta et à Jules Simon, finit pas s'imposer, avec l'appui de L'Ouest. Petit-fils du procureur Allain-Targé, bien implanté dans le Saumurois, recevant d'importantes personnalités dans son château éponyme de Turquant, il mène une campagne dynamique, qu'il raconte d'une façon vivante dans des lettres adressées à sa famille et publiées sous le titre " La République sous l'Empire ", ( Grasset, 1939 ). Ce n'est pas ici le lieu de reprendre toutes les péripéties de cette campagne ( Voir Joseph-Henri Denécheau, Les élections de 1869 dans le département de Maine-et-Loire, mémoire complémentaire pour le Diplôme d'Etudes Supérieures d'Histoire, Poitiers, 1958, 27 p. [ travail hâtif de débutant ].

                Allain-Targé , dessin d'H. Meyer, gravure sur bois par F. Méaulle, bois gravé par   Henri Allain-Targé, statue par Taluet en 1886
        Allain-Targé, ministre, gravure sur bois    Allain-Targé par Taluet

 Pour s'en tenir à la ville de Saumur, il faut souligner le rôle croissant que joue le jeune James Combier ( 27 ans ). Il adresse des communiqués à L'Ouest ; il héberge les deux réunions électorales dans les anciennes écuries Raguideau qu'il loue en face de la distillerie familiale ( la loi du 6 juin 1868 tolère désormais des réunions électorales dans des lieux publics, mais la prudence incite à se rassembler dans des salles privées sur invitations, des cafetiers des environs ayant été l'objet de manoeuvres d'intimidation ). Les deux réunions saumuroises sont annoncées par les deux journaux locaux. Le Courrier de Saumur admet que l'ordre a été parfait et que le dimanche 16 mai, il y avait 600 auditeurs ( ce nombre exceptionnel est à retenir ) ; après deux exploits d'huissier, le journal publie une lettre d'Allain-Targé le 18 mai. L'Echo Saumurois se révèle moins partisan et accorde une place à peu près égale aux deux candidats. Placardage d'affiches, distribution de circulaires, de nombreux indices d'une intense mobilisation nous sont parvenus. Tout est prétexte à manifester : le 23 avril sont célébrées à Montreuil-Bellay les obsèques civiles du vieux militant Joseph Panneau, en présence de 250 amis selon le sous-préfet, de 600 selon la presse républicaine ; une vingtaine de démocrates sont venus de Saumur ; James Combier prend la parole pour rappeler que Panneau avait été emprisonné par le régime en raison de ses idées politiques ( A.D.M.L., 1 M 6/47 ). Quelques aubergistes, receveurs des postes et gardes-champêtres s'affranchissent des ukases de l'administration ; il leur en coûtera parfois cher au lendemain du scrutin.

 En faveur de quel programme se mobilise-t-on ? Allain-Targé, adversaire résolu de l'Union libérale, refuse toute alliance avec ceux qui ont assassiné la République de 1848 et parvient à imposer aux plus modérés le programme exposé à Belleville par son ami Gambetta, avec lequel il avait fondé La Revue Politique. Voici quelques passages essentiels de son affiche :

« La seule liberté nécessaire est celle qui est pratique et possible, c'est la liberté démocratique.
 Seule, elle peut éclairer le suffrage universel, l'inévitable maître de nos destinées, le suffrage universel dont l'ignorance est notre unique danger.
 Seule, elle peut nous donner, en temps de paix, une armée de citoyens et nous conduire à l'abolition des armées permanentes, dont l'entretien nous ruine, à l'abolition de la conscription, qui enlève à l'agriculture et à l'industrie les plus vigoureux de nos jeunes gens pour les caserner dans l'oisiveté des garnisons...
 Seule, elle peut résoudre le difficile problème de la liberté des cultes et des consciences et mettre l'Eglise, délivrée de ses servitudes, libre dans l'Etat libre.
 Seule, elle peut nous donner un enseignement primaire gratuit, qui fera de nos enfants des électeurs intelligents...
  Ces réformes, la génération à laquelle j'appartiens les accomplira. Il dépend de vous qu'elles se fassent bientôt, sans secousse et sans violence ; car, par votre vote, vous êtes les maîtres ».
( A.D.M.L., 8 M 61, ancienne cote )

 Ce texte a le mérite de la franchise, il annonce la conscription universelle, la séparation des églises et de l'Etat, l'enseignement primaire laïc et gratuit, c'est-à-dire le programme réalisé par les républicains, bien plus par les républicains dits " opportunistes ", dont Allain-Targé, que par les républicains radicaux. Dans sa correspondance, ce dernier s'enthousiasme aussi pour les Etats-Unis d'Europe, idée trop hardie, qu'il ne reprend pas dans sa profession de foi. Cette dernière est déjà assez avancée, voire provocatrice ; elle ne peut plaire qu'à des républicains convaincus et elle s'avère désastreuse pour la pêche aux voix. Ajoutons que les vieux quarante-huitards populaires, comme Bordillon et Freslon, sont décédés ; les candidats républicains sont des nouveaux venus, appartenant à une nouvelle génération.

 

6) Le succès de Louvet dans sa circonscription

 On sait que, sur le plan national, les élections de mai-juin 1869 ont marqué une étape, que toutes les grandes villes ont été remportées par des républicains. Dans le Maine-et-Loire, les quatre sièges sont pourvus dès le premier tour des 23 et 24 mai. Trois candidats du gouvernement l'emportent largement ; les voix des candidats officiels représentent 50,23 % des électeurs inscrits et 68,39 % des votants. Le préfet peut se réjouir de voir que le conservatisme du Maine-et-Loire l'a emporté, que des légitimistes et des libéraux se soient ralliés à l'Empire ( précédemment, ils s'abstenaient ; cette fois, ils ont voté pour le candidat officiel ). Le vieux spectre du danger révolutionnaire a été agité avec succès : selon le Journal de Maine-et-Loire, politique et littéraire, la veille du scrutin, « quelques honorables industriels ont reçu par la poste un billet ainsi conçu :

Vive la République !
A bas les riches
Vive la guillotine ! ».

 Une seule ombre au tableau, selon le préfet : dans la 4 ème circonscription - les Mauges -, le royaliste Durfort de Civrac l'emporte, d'ailleurs de justesse ; il faut aussi dire que son curieux programme faisait appel aux voix libérales. Pour le préfet, seuls les royalistes représentent un danger : présents sur une seule circonscription, ils réunissent 15 701 voix, alors que les républicains n'atteignent que 17 137 voix sur trois candidats ( étant rappelé que Morain, dans la 2 ème circonscription, avait recommandé de voter blanc ).

 Dans la circonscription de Saumur ( l'arrondissement augmenté du canton de Thouarcé ), les résultats sont ambivalents. Ils ne sont d'ailleurs pas très précis, car les chiffres de la préfecture diffèrent de ceux de la presse. Louvet y réunit 53,20 % des inscrits et 71,34 % des votants. Il obtient des résultats encore supérieurs dans les cantons de Thouarcé, de Doué et de Gennes. Le canton de Vihiers est plus ambigu : les royalistes qui s'y trouvent ont pu, soit s'abstenir, soit voter Louvet, soit voter Allain-Targé. Plus surprenant encore, quand le sous-préfet O'Neill de Tyrone demande de l'avancement, il écrit qu'il a « contribué à redresser l'esprit politique du plus mauvais canton de l'arrondissement de Saumur - le canton de Montreuil-Bellay - à ce point qu'il est devenu un des plus attachés à l'Empereur » ( cité par I. Emeriau, p. 133 ). Ces dires sont parfaitement exacts, ce canton choisit Louvet à 76 % [ Par la suite, un fort bonapartisme rural se maintient dans le sud et dans l'ouest de l'arrondissement ; ce fait est particulièrement perceptible lors de la législative partielle de 1874 ou en 1876, quand le candidat bonapartiste Berger obtient des scores élevés dans les cantons de Montreuil, de Doué et de Gennes : le contraste entre le vote des villes et le vote des campagnes est alors particulièrement fort ].

 Avec ses 17 980 voix, Charles Louvet retrouve donc à peu de choses près ses résultats de 1852 et de 1863. Sorti apparemment conforté de cette élection, il peut poursuivre sa carrière nationale et devenir ministre le 2 janvier 1870.
 Réunissant 7 135 suffrages, 21,11 % des inscrits et 28,31 % des votants, Allain-Targé se déclare lui-aussi satisfait, car, jusqu'ici, aucun républicain n'a fait aussi bien. La carte des résultats d'Allain-Targé, ci-dessous, est établie en pourcentage des inscrits :

D'après l'Atlas historique Français. Anjou, planche XXVI, 3D.

  Elle correspond évidemment au négatif des résultats de Louvet. Les républicains sont puissants dans les cantons de Saumur N.E., aujourd'hui Allonnes, et de Saumur Sud, dans lequel Allain-Targé talonne Louvet à 480 voix. Il est majoritaire dans quelques communes, à Montreuil-Bellay, Vihiers, Bagneux, Saint-Hilaire-Saint-Florent, Parnay, Turquant , et particulièrement à Saumur, qui vient contredire les données précédentes du monde rural.

 

7) Saumur républicain

 Louvet, omnipotent dans Saumur, épaulé par la majorité des notables, par la sous-préfecture, par les administrations, par les enseignants, par le clergé et par les deux journaux, est écrasé dans sa ville, qui, en outre, a voté en masse, 21,33 % seulement des inscrits s'abstenant.
- Allain-Targé  = 1 396 voix, 46,57 % des inscrits, 59,68 % des suffrages exprimés :
- Louvet            =    943    "   , 31,46 %   "         "        40,31 %    "         "                 "
 L'écart est considérable et le verdict sans appel. L'ardente campagne politique des républicains a su réveiller un vieux fond démocrate et attirer des hésitants, comme à Angers. Louvet, déjà contesté au sein de son conseil municipal depuis 1865, se retrouve dans une position intenable. Il s'agit bien sûr d'une élection législative et rien ne lui interdit de rester maire. Il est toutefois brutalement désavoué et peut-être amer.

 

8) La démission de Louvet

 Il préside normalement la session budgétaire de l'été 1869. Le 11 juin, à la fin de la séance, il annonce sa démission de la mairie, en invoquant seulement son emploi du temps chargé. Le 20 juin, il signe ses derniers arrêtés en qualité de maire ( A.M.S., 3 D 4 ). Joly-Leterme abandonnant en même temps ses fonctions d'architecte-voyer, il lui décerne le titre honorifique d'inspecteur du théâtre de Saumur à titre gracieux, et il le remplace par son collaborateur Emile Roffay, afin qu'il achève les entreprises en cours. Louvet signe sa lettre de démission le 21 juillet 1869 ; le 23, un arrêté du préfet de M.-et-L. désigne pour remplir les fonctions municipales Jacques-Eugène Bury et Georges Lecoy. Ceux-ci sont désignés en qualité de « premiers conseillers municipaux inscrits au tableau ». Ils sont les hommes de la situation, car ils sont républicains, mais des républicains modérés et légalistes ( dans la réalité, Auguste Courtiller avait été élu au second rang : âgé, il a peut-être décliné la fonction ).
 Jean Chédeau et Auguste Jouffrault, les adjoints de Louvet, ont également remis leur démission. En l'absence de Louvet, ils expédient les affaires courantes et transmettent les pouvoirs le 31 juillet ( A.M.S., 1 K 179 ).

A.M.S., 1 K 179

 Curieusement, c'est Lecoy, le 3 ème du tableau, qui préside le Conseil à partir du 10 novembre 1869.

 

9) Une triple confirmation électorale

 La ville de Saumur est désormais devenue républicaine. Trois élections secondaires viennent aussitôt confirmer que le résultat de mai 1869 n'est pas un accident.

- Le plébiscite du 8 mai 1870 porte sur une question biaisée : « Le peuple approuve les réformes libérales opérées dans la Constitution depuis 1860... ». Les républicains se déchirent entre partisans du vote négatif et partisans de l'abstention. Ceux de Saumur prônent le vote négatif et sont suivis : la ville vote "Non" à 50,4 % des suffrages exprimés.

- Des élections cantonales ont lieu le 12 juin 1870. Le docteur Bury l'emporte à Saumur Sud sur le sortant J.-Fr. Bucaille, en place depuis dix ans.

- De nouvelles élections municipales ont lieu les 6-7 et 13-14 août 1870 ( en pleine guerre, après les premières défaites de l'empereur ). C'est un raz-de-marée des républicains, les anciens conseillers orléanistes et bonapartistes disparaissent. Jacques-Eugène Bury est réélu en tête, et James Combier fait son entrée au Conseil. Désormais et pendant 22 ans, le Conseil municipal ne compte plus que des élus classés comme républicains.

 

10) Qui sont les républicains ?

 Les rapports du sous-préfet et du préfet se révèlent statistiquement exacts ; cependant, ils ne citent que les noms des chefs et ne donnent guère de renseignements sociologiques.
 Aborder la question en termes de luttes de classes serait un contresens complet dans le Saumur de l'époque. Bien des leaders républicains sont des bourgeois aisés. Les professions libérales fournissent la majorité des cadres dirigeants, notamment les avoués et les avocats ( je ne reprends pas les noms cités précédemment ), un médecin, un vétérinaire ( Thiercelin ), un chef de pension ( Coulon ). Quelques-uns ont exercé - pendant peu de temps - des fonctions administratives de premier plan ( Cormery, secrétaire de la Mairie, Firmin Piéron, secrétaire à la sous-préfecture ). Des chefs d'entreprises importantes sont engagés ( les liquoristes Combier, père et fils, ou Angelo Bolognesi, des fabricants d'objets de piété, les frères Delaunay et Deschamps ). Un des plus puissants propriétaires de la ville soutient l'action républicaine : Pierre Dupuis-Charlemagne, tout aussi avare que son père Charlemagne Dupuis ( qui avait eu des démêlés avec Mérimée à propos de l'église de Cunault ), habile spéculateur comme lui ( maisons sur le quai de Limoges ) et bâtisseur d'un bel hôtel particulier qui porte son nom.
 Dans les classes moyennes, les instituteurs, fortement engagés en 1848, puis fortement réprimés, ne se manifestent plus. Les commerçants, en nombre pléthorique dans la ville, sont constamment angoissés et restent discrets, craignant de voir leurs clients aller faire leurs courses ailleurs. Toutefois, une bonne partie d'entre eux sont républicains ; le préfet s'explique mal pourquoi : « Il est vraiment surprenant de voir cette classe de la société presque partout si niaisement hostile au Gouvernement, qui leur permet de faire de bonnes affaires ». Parmi les employés et les commis de bureau, les agents de l'octroi sont signalés comme particulièrement avancés.
 Quant aux ouvriers, selon le préfet, « c'est un élément très mobile dans les affaires politiques. Bons aujourd'hui, détestables demain, sans cause ». Le sous-préfet de Saumur avait qualifié les 3 000 ouvriers de son arrondissement de « mécontents, frondeurs, faciles à entraîner » ( A.D.M.L., 1 M 3/4 ). Leurs choix politiques paraissent effectivement fluctuants. En Anjou, la seule agglomération à nette majorité ouvrière et artisanale est la commune de Trélazé. Aux législatives de 1869, elle donne 773 voix au candidat officiel contre 232 au républicain. Ce vote nettement favorable au régime peut s'expliquer par la répression qui a suivi l'émeute de la Marianne et par la radiation de nombreux habitants des listes électorales. En outre, l'Empire a fait un incontestable effort de reconquête ouvrière. Pendant les inondations de 1856, Napoléon III visite en bateau les ardoisières envahies par les eaux, accompagné de l'évêque d'Angers et du premier président de la Cour impériale, « se présentant ainsi à la population ouvrière de Trélazé appuyé sur la religion et la justice », d'après le récit du Journal de Maine et Loire.
  Cette digression sur Trélazé a pour but d'éclairer les mentalités du quartier de Fenet et autres quartiers populaires, sur lesquels nous ne sommes guère renseignés. Vraisemblablement, l'effort d'encadrement et d'assistance lancé par les autorités et les patrons a porté ses fruits, en sorte que les patenôtriers voteraient comme leurs employeurs. Très turbulents en 1848, les terrassiers du chemin de fer ont disparu, les ouvriers de l'arçonnerie ont été repris en main et soumis à une discipline militaire. Désormais, les salariés du bâtiment sont signalés comme les plus remuants, car des hommes influents les encadrent, l'architecte Svanberg, l'entrepreneur Louis Cholet, les maîtres charpentiers Blaise Terrien et Louis Moguiet. Quand il ouvre un nouveau chantier, Louvet rappelle à plusieurs reprises qu'il est indispensable de relancer l'emploi dans le bâtiment. Certains secteurs de l'artisanat sont signalés comme explosifs, notamment les ouvriers tailleurs et chapeliers ; sans doute, ont-ils plus que d'autres conscience du luxe dispendieux des privilégiés ? Au delà de ces éléments partiels, les choix politiques des ouvriers restent mal connus. Et combien d'entre eux votent-ils ? Louis-Napoléon a rétabli en théorie le suffrage universel masculin ; cependant, l'inscription sur les listes électorales n'est nullement facilitée. A chaque élection, des protestations s'élèvent contre ces défauts d'inscription ; c'est la partie la plus mobile des habitants qui se trouve ainsi écartée des urnes.

 La nébuleuse républicaine ( il n'est pas question de parler de parti ) n'a pas de base sociale strictement définie. Elle s'appuie plus nettement sur les classes moyennes que sur les classes populaires. Elle n'adoptera un programme d'action sociale méthodique que vers la fin du siècle, avec le docteur Peton.
 Pour l'instant, deux thèmes assurent sa cohésion : le culte de la liberté et de l'égalité, prolongeant une tradition révolutionnaire et défendant les droits fondamentaux du citoyen ; l'anticléricalisme, caractérisé par le refus des funérailles religieuses, par les interdits sur les processions et par le refus des subventions aux écoles du clergé. Ces thèmes vont dominer la vie politique du dernier tiers du siècle.