Naissance d'une extrême gauche

 

  Peu de documents sont disponibles sur les éléments les plus avancés de la gauche saumuroise. Le commissariat spécial du Maine-et-Loire ( on dirait aujourd'hui les renseignements généraux ) est peu loquace et peu clairvoyant. La presse est difficile à trouver et encore plus difficile à interpréter.
 Voici, à titre d'ébauche, les éléments que j'ai pu réunir, au prix de recherches difficiles.

1) Un essor tardif

 Alors que vers 1890, syndicats révolutionnaires et groupements politiques d'extrême gauche connaissent un rapide essor dans le pays, aucune organisation n'est signalée à Saumur.
 Les ouvriers n'y sont pas si rares et ils sont relativement concentrés dans la bijouterie religieuse et dans les vins effervescents. Cependant, de nombreuses structures veillent sur eux et les encadrent, retardant toute initiative autonome :

- les organisations de prévoyance, caisse d'épargne, sociétés de secours mutuels, de tendances diverses, fonctionnent bien et assurent un premier encadrement. Ils sont décrits dans la vie sociale.

- Des syndicats-maison existent dans quelques grandes entreprises. Dirigés par un contremaître, ils arbitrent d'éventuels conflits, évidemment dans un cadre concensuel, jouant aussi un rôle de caisse de prévoyance et parfois de confrérie religieuse ( chez Mayaud ).

- L'Office du travail, installé salle Carnot ( aujourd'hui les Archives municipales ) est une organisation également patronale jouant le rôle de bureau d'embauche. En 1909, trois syndicats siègent également dans cette salle, les employés de commerce, les typographes et les commerçants. Ces structures ne sont nullement contestataires et sont sous la tutelle des employeurs.

2) Le projet municipal de caisse de chômage

 La municipalité Peton se montre soucieuse d'action sociale. Maxime Piéron, le bras droit du maire, fait approuver au cours du Conseil du 21 janvier 1893 un intéressant projet de caisse de chômage. « Il ne s'agit pas dans ma pensée, précise-t-il, de la création d'un bureau de bienfaisance d'une nouvelle espèce, mais bien d'une caisse de chômage qui ne ferait jamais de dons, mais seulement des prêts toujours remboursables » ( A.M.S., 1 D 36 ). La ville alimenterait la caisse au départ, en lui versant 2 000 francs par an. Chaque famille en quête d'emploi recevrait une somme de 100 francs au maximum. Quand ils auront retrouvé un travail, les bénéficiaires devront rembourser leur prêt, sans aucun intérêt. Selon les calculs du comptable Piéron, la caisse devrait vite atteindre son autonomie ; elle pourrait soutenir 260 familles au bout de 10 ans, 400 au bout de 20 ans.
 Cet ingénieux système ne peut réussir qu'avec un chômage conjoncturel réduit et de courte durée et à condition que les bénéficiaires remboursent un jour leur prêt. La ville cherchait ainsi à compenser la carence de l'Etat en matière d'aides sociales.
 Toutefois, le ministre de l'Intérieur rappelle au préfet que la commune n'a pas le droit de créer cette sorte de banque, libéralisme oblige. Le 22 décembre 1896, Peton adresse au préfet un nouveau règlement complètement transformé ; la caisse serait administrée par 15 délégués, 8 patrons et « chefs ouvriers » ( contremaîtres ), 7 ouvriers syndiqués ; les prêts deviendraient hebdomadaires ( A.M.S., 5 F 7 ). Le préfet présente de nouvelles objections, qui expliquent l'accusation de sabotage lancée contre lui par la municipalité de Saumur. Excédé, Maxime Piéron lui demande brutalement, le 3 février 1899, si la création projetée a oui ou non une chance d'aboutir. Résultat : la caisse n'a pas été fondée ; il n'y a pas de trace de subvention dans les budgets municipaux. [ Une véritable caisse de chômage n'est créée que le 27 décembre 1926 par la municipalité de Robert Amy et dans un contexte différent ].
 Il n'empêche que l'incontestable souci d'assistance sociale de la municipalité Peton réduit l'espace de l'action syndicale.

3) Les premières organisations syndicales

 Le premier militant syndical est signalé dans un rapport du commissariat spécial de 1894 ( A.D.M.L., 4 M 6/43 ). Georges Guénon, ouvrier à la fonderie du Pont-Fouchard et associé à sa gérance, contacte des salariés du secteur privé, des champagniseurs, des menuisiers, des chapeliers, des chapeletiers. Il parvient à faire naître quelques syndicats professionnels.
 La réaction patronale est immédiate. « Un certain nombre de fabricants de vin blanc champagnisé, écrit le commissaire, auraient, dans ce but, décidé de s'entendre pour qu'aucun d'eux consentît à employer des ouvriers appartenant à un syndicat. Tout ouvrier qui serait convaincu de faire de la propagande parmi ses camarades serait impitoyablement renvoyé, sans pouvoir être occupé par les autres patrons ».
 On comprend que les petits syndicats qui naissent alors connaissent une existence fragile, en dépit de la loi Waldeck-Rousseau de 1884, qui en autorisait la fondation.

 Les ouvriers des corps de l'Etat n'ont pas le droit de se syndiquer, mais ils peuvent s'associer en amicales. En 1893, ils adressent une pétition au Conseil municipal, lui demandant de voter un voeu en faveur de la journée de 8 heures et du salaire minimum, ce que la commission spécialisée refuse « par respect pour la liberté individuelle » ( Ratouis, p. 173 ). Chacun est dans son rôle, les amicales reprennent les slogans nationaux, Peton est radical et nullement socialiste.
 Ces syndicats nombreux, mais aux effectifs très faibles, font peu parler d'eux. Les grèves sont rares et de courte durée, la plus importante se produisant en 1900, lorsque la maison Balme veut réduire les salaires journaliers de 3 francs à 1, 50 fr. Le Premier Mai est célébré, mais après le travail, sans débrayage. En 1899, 700 personnes le fêtent le dimanche 7 mai. Le 1er mai 1906 est plus houleux ; le soir, un rassemblement de 70 à 90 ouvriers et de 10 ouvrières parcourt la ville en chantant l'Internationale, la Carmagnole et le Ça ira ! Grossein et Drouet, conseillers municipaux socialistes, s'efforcent plutôt de calmer les esprits échauffés.

4) La Bourse du travail

 Les bourses du travail sont à la fois un bureau d'embauche et un lieu de coordination des divers syndicats locaux. On sait le rôle national de Fernand Pelloutier dans le développement de la Fédération des Bourses du travail et dans la théorie de la grève générale révolutionnaire.
 La Bourse du travail de Saumur existe certainement en août 1893, date à laquelle la municipalité lui accorde une subvention de 500 francs, somme doublée l'année suivante. Grâce à cette aide, la Bourse peut louer un important local au 18 de la rue de la Petite-Bilange, local qui est complètement approprié au début de 1896. Sans l'aide de Peton, qui prête aussi des salles municipales aux organisations ouvrières, la bourse locale n'aurait pu vivre.

 Son organisation donne naissance à de vifs débats. Le sous-préfet ( A.D.M.L., 70 M 8 ) précise que la Bourse ne doit s'occuper « que de l'embauchage des travailleurs, du placement gratuit et des renseignements concernant l'offre et la demande de travail ». Le préfet dicte l'article 3 du règlement du 22 janvier 1895 : « Il ne pourra être tenu dans l'intérieur de la Bourse du travail aucune réunion ayant trait à des sujets politiques, religieux ou même économiques d'un caractère général ». Il faut aussi modifier l'article 7 comme suit : « Sont admis à occuper un local dans la Bourse : les syndicats professionnels d'ouvriers, de patrons ou mixtes, légalement constitués, et les autres institutions légalement existantes, telles que les sociétés de secours mutuels ». Devant ces multiples corrections administratives, le docteur Peton se déclare victime d'agents de l'Etat réactionnaires.
 Le champ d'action de la Bourse du travail est donc strictement encadré par les pouvoirs publics. Dans la réalité, elle devient aussitôt une « organisation purement politique », ainsi que le déclare au Conseil municipal du 18 octobre 1895 Louis Mayaud, qui s'y connaît en matière de manipulation syndicale. A Saumur plus qu'ailleurs, elle se comporte comme une véritable association révolutionnaire. Elle se constitue une bibliothèque d'inspiration anarcho-syndicaliste ( Jacques Bouvet, Les sources du mouvement social en Maine-et-Loire, D.E.A., Rennes II, 1990-1991, p. 94 et sq, ). Selon Fernand Pelloutier ( Histoire des Bourses du Travail, 1921, annexe ), elle regroupe 19 syndicats payants au 30 juin 1901. Elle est donc relativement puissante, mais elle subit les fluctuations des rapports entre radicaux et socialistes. En 1906, elle perd sa subvention municipale et doit fermer ses portes ( voir la crise municipale de 1904-1907 ). Elle change de nom pour devenir " l'Union des syndicats " et elle déménage dans un modeste local situé 35 rue Fourier ; elle regroupe alors 11 syndicats, les ouvriers tailleurs de pierre et maçons, plus révolutionnaires, préférant siéger à part. Elle déménage rue Dacier de 1910 à 1913. Elle rentre partiellement en grâce lors du rapprochement temporaire de Peton avec les socialistes. Le 4 mars 1913, la ville loue aux " Syndicats ouvriers de l'arrondissement de Saumur " une portion de la maison sise aux 2 et 4 rue Bonnemère, local occupé jusqu'en 1938 ( A.M.S., M I 197(1) ). La ville demande un loyer annuel de 400 francs ; en contrepartie, le docteur Peton, en 1914, accorde à l'Union des Syndicats une subvention de 600 francs.

5) Naissance d'un comité républicain socialiste ( 1894-1900 )

 Alors que tout le pays bouillonne de théories nouvelles, alors qu'il y a un élu municipal socialiste à Angers dès 1881, il ne se passe rien à Saumur. La ville compte cependant quelques admirateurs des utopistes, comme Charles Fourier ou Victor Considérant. Malgré cela, des militants socialistes ne jouent un rôle politique qu'à partir des élections municipales de mai 1896. Encore interviennent-ils en ordre dispersé, car il n'a alors aucune structure locale. L'ouvrier charron Constant Drouet anime à son domicile de Beaulieu un " Groupe d'Etudes sociales " ; il apparaît comme un socialiste doctrinaire. Le docteur Peton le prend sur sa liste du quartier Saint-Pierre, qui se déclare fidèle « aux idées de 1789 et de 1793 », mais Drouet est battu au second tour. En marge, deux " républicains indépendants " se portent candidats dans toutes les circonscriptions de la ville et obtiennent très peu de voix. L'avocat Léon Renault est peut-être socialiste, il est surtout aventureux.
 L'autre candidat mérite plus d'explications : Félix Gaborit, né à Saint-Nazaire en 1867, fils d'un entrepreneur en déchargement de navires, licencié en droit et grand ami d'Aristide Briand, est journaliste et est devenu le principal rédacteur du Courrier de Saumur. A la différence de son directeur Ernest Roland, pontife radical, il se déclare socialiste : dès le 23 juin 1894, il anime une réunion politique, en compagnie de Georges Guénon, devant une soixantaine de personnes, surtout des chapeletiers ( A.D.M.L., 4 M 6/43 ). La famille Roland le remercie, après dix années de collaboration, et il repart pour Paris. Il revient à Saumur à l'occasion des élections cantonales du 28 juillet 1895, où il se présente sur Saumur-Sud contre le docteur Besnard et aussi contre le libraire Milon, le candidat du docteur Peton. Il politise la campagne, tient plusieurs réunions publiques et fait imprimer à 600 exemplaires chez Picard ( alors à l'angle des rues Dacier et du Puits-Tribouillet ) un périodique trihebdomadaire sur quatre pages, dont 23 numéros paraissent ( conservés à la B.M.S., PER 77 ).

Numéro en forme d'affiche de La Démocratie

 Dans le n° 1 du 8 juin 1895, il résume ainsi ses idées :
 « Mon programme peut se résumer ainsi : Justice et liberté pour les parias de l'existence ; protection à l'égard des petits et des opprimés, droit à la vie et au bonheur pour tous les sacrifiés de notre état social : ouvriers, employés, petits commerçants qui triment du matin au soir sous le joug des tripoteurs, des enrichis sans scrupules et des financiers véreux.
 Ce que je voudrais, c'est l'établissement d'une société renouvelée et rajeunie, maternelle et prévoyante pour tous, indulgente et secourable pour les infirmités de la nature humaine. »
 Il reçoit l'appui de comités parisiens, dont celui d'élus de la gauche radicale, comme Paul Doumer. En pratique, même s'il prêche pour l'unité entre républicains, il n'attaque guère la droite, mais, à longueur de colonnes, il vilipende Roland, Milon et surtout le docteur Peton, auquel il reproche une trahison majeure : le même jour, sa fille a été baptisée et a fait sa première communion. Gaborit ne se qualifie qu'une seule fois de « socialiste révolutionnaire ». Il obtient au premier tour 301 voix ( 7 % des suffrages exprimés ). Il se retire sans appeler à voter pour Milon.
 Il revient à Saumur, assez isolé, à l'occasion des élections municipales de 1896 et publie encore trois numéros de La Démocratie du Maine-et-Loire. Après ce nouvel échec, il disparaît de la ville.

| On retrouve Gaborit comme conférencier de La Libre Pensée en 1903. Il joue un rôle dans le cabinet d'Aristide Briand, ministre de l'Instruction publique et des Cultes en 1906. Très turbulent, il livre de nombreux duels. Il devient député de la Seine-et-Marne de 1914 à 1924, d'abord sous l'étiquette de la Gauche radicale ( c'est-à-dire le centre-droit ), puis est réélu en 1919, comme membre de l'Entente républicaine démocratique, appartenant au Bloc national et nettement à droite. Voir compléments sur sa biographie dans un blog sur Claye-Souilly ]

 La création d'un comité républicain socialiste, vraisemblablement fin 1896, met un peu d'ordre dans ce foisonnement. Parmi ses membres les plus souvent cités : Brouard, secrétaire du comité - Abel Georget et Alleaume, appartenant à des familles de meuniers - Richard, qui représente Saumur au " Congrès de la Fédération des travailleurs socialistes de l'Ouest ", tenu au Mans en novembre 1896. Selon L'Avant-Garde, le docteur Benjamin Seigneur serait sympathisant. Un certain Despas tient un rôle de leader ; en 1899, les socialistes d'Angers et le périodique Le Travailleur, très révolutionnaires, l'appellent « le socialiste bourgeois et l'agent de MM. Millerand et Jaurès » ( A.D.M.L., 4 M 6/44 ). Aucun doute : de 1896 à 1900, le comité de Saumur n'est sûrement pas homogène, mais il est dominé par des socialistes réformistes, au contraire de la Bourse du Travail aux mains des maximalistes. Le commissaire spécial écrit ( A.D.M.L., 4 M 6/43 ) que le comité républicain socialiste de Saumur, animé par Alleaume, a adhéré au programme de Saint-Mandé ( dans lequel le socialiste indépendant Alexandre Millerand affirme qu'on peut transformer la société par la voie électorale ). Le comité entretient de bonnes relations avec le maire, le docteur Peton. C'est sans doute pourquoi ce dernier voulait faire inaugurer l'Ecole industrielle par Millerand, devenu ministre.
 Le 10 juillet 1898, le comité organise au foyer du théâtre une réunion payante, animée par l'infatigable Maurice Viollette ( 1870-1960 ), secrétaire de ce même Millerand ; devant 180 personnes, il développe des thèmes féministes et il se prononce « pour la substitution progressive de la propriété sociale à la propriété capitaliste ».
 Les socialistes sont devenus assez forts pour présenter leurs propres candidats dans plusieurs sections aux municipales de mai 1900. Au second tour, le docteur Peton accepte une fusion proportionnelle des listes, ce qui facilite l'élection de quatre conseillers municipaux socialistes : Carillon, le jardinier Abel Lacroix, l'ouvrier charron Constant Drouet et l'employé de commerce Victor Grossein, qui représente l'aile révolutionnaire du mouvement et qui devient le leader du socialisme local.

[ Né à Saint-Cyr-sur-Loire en 1870 dans une famille ouvrière, Victor Grossein travaille d'abord à Tours dans l'imprimerie Mame. Il est ensuite employé aux services comptables des magasins " Paris-Tours " et est détaché à leur succursale de Saumur. Il y fonde un syndicat des employés du commerce. Il participe à la Guerre 14-18 dans le service de santé et s'établit ensuite à Tours comme commerçant en lingerie. Conseiller municipal en 1925, conseiller général en 1928, il devient en 1929 adjoint au maire socialiste de Tours, Ferdinand Morin, chargé de la voirie et des bâtiments communaux et administrateur des hospices. Décès à Saint-Symphorien le 3 septembre 1935. Une rue de Tours porte son nom.
       D'après une note aimablement communiquée par Jean-Luc Porhel, conservateur des Archives municipales de Tours. ]

6) La victoire de la tendance révolutionnaire ( à partir de 1901 )

  Les socialistes français préparent alors leur congrès d'unification, en mettant d'abord en place des fédérations régionales. L'ambiance est conflictuelle. Pour faire simple et en termes actuels, l'ambition est de faire entrer dans un même parti des anarchistes, des trotskystes, des communistes, des socialistes, des radicaux de gauche, avec en prime, des syndicalistes C.G.T. et F.O., ainsi que des coopératives. Les divers congrès préparatoires donnent lieu à de belles empoignades.
 En janvier 1900, est constituée à Thouars la " Fédération socialiste de l'Ouest, Anjou - Poitou - Vendée ". Ses positions sont ultra-révolutionnaires ; le comité de Saumur n'y adhère pas, mais, en septembre, la Bourse du travail de la ville y envoie un délégué.
 Cette fédération tient son congrès extraordinaire le 3 mars 1901 à Saumur, au foyer du Théâtre ( A.D.M.L., 4 M 6/44 ). Les groupes de la ville présents avec voix délibérative sont :

le comité socialiste,
la Libre Pensée,
la Bourse du Travail,
la coopérative " La Laborieuse ",
la chambre syndicale des employés de la ville de Saumur,
la chambre syndicale des ouvriers tailleurs,
la chambre syndicale des maçons et tailleurs de pierres,
la chambre syndicale des ouvriers chapeletiers et similaires,
la chambre syndicale des hommes de peine.

  Cette longue énumération permet de citer les associations alors les plus actives. Le débat du congrès porte sur la question de savoir si les syndicats et des coopératives adhéreront ès-qualités au parti. Trois délégués de Saumur s'y déclarent favorables, Drouet, Grossein et Boutin ; ils sont approuvés par 21 voix contre 10. Le congrès se termine au cri de « Vive la révolution sociale ! », suivi par un banquet de 118 couverts, chez Martin, rue de la Comédie.
 Ce congrès est important, car il marque la victoire des éléments maximalistes, grâce à l'appui de la Bourse du travail et de quelques syndicats. Il est même précisé que les syndicats occuperont une position dominante dans le parti, ce qui va à l'inverse des thèses de Jules Guesde. En outre, nos socialistes saumurois rêvent ouvertement d'une révolution violente, à partir d'une grève générale insurrectionnelle. Ces positions sont celles de Jean Allemane, ancien communard et député de Paris, qui avait fondé en 1890 le Parti ouvrier socialiste révolutionnaire. Ce dernier vient présider le 7 octobre 1905 le congrès de la Fédération socialiste de Maine-et-Loire, tenu à Cholet. Que les socialistes saumurois aient partagé les thèses allemanistes est un fait certain, mais je n'ai pas trouvé trace de leur adhésion formelle au P.O.S.R.
 Ces positions ne vont pas sans déchirements. Dès 1901, au congrès de Saumur, Henri de La Porte, petit-fils d'Henri Allain-Targé, journaliste et délégué des Deux-Sèvres, s'oppose à l'adhésion des syndicats au parti et quitte la fédération. [ Il fonde la fédération socialiste révolutionnaire des Deux-Sèvres et, en 1912, est élu premier député socialiste de ce département. ] Victor Grossein devient l'homme fort du parti, à Saumur comme dans la fédération Anjou-Poitou-Vendée. Cependant, les défections ont dû être nombreuses ; les premiers militants cités plus haut ne réapparaissent plus ; le 15 mars 1903, toujours à Saumur, le congrès ne réunit que 17 groupes, incapables de se mettre d'accord. « A trois heures du soir, écrit le commissaire, ils sont revenus en séance, mais le vin blanc probablement et le manque d'entente qui existe dans le parti depuis assez longtemps les a empêchés de prendre aucune résolution sérieuse ». Le 17 mars 1907, la fédération tient son congrès à la loge de rite écossais de Saumur ( donc chez Grossein ). Elle ne réunit plus que 7 délégués.

7) Une unification de façade

 Entre temps, les choses ont bougé à l'échelle nationale. En mars 1902, est fondé à Tours le Parti socialiste français ( P.S.F. ), résultant de la fusion des indépendants de Jean Jaurès, des allemanistes et de quelques autres. Les socialistes de Saumur se disent membres de ce P.S.F. En août 1905, la constitution du Parti socialiste ( S.F.I.O. ) résulte de la fusion du Parti socialiste français avec le Parti socialiste de France. Notre comité socialiste de Saumur ( le titre de "section" est rarement employé ) adhère à la S.F.I.O., mais dans une minorité d'opposition ( Le Cri social, 30 juillet 1905 ). Il fait rarement état de cette appartenance et ne parle que du " Parti socialiste unifié ". En 1906, il est déstabilisé par la Charte d'Amiens, dans laquelle la C.G.T. proclame l'indépendance des syndicats vis-à-vis des partis politiques, ce qui contredit formellement les pratiques allemanistes. En outre, la section de Saumur se brouille avec celle d'Angers, qui est dominée par une coalition de deux autres groupes, l'Union socialiste et le Réveil socialiste. Ces querelles compliquées expliquent l'instabilité de la presse de ces mouvements.

 Le 30 décembre 1905, le correspondant saumurois du Cri social affirme son admiration inconditionnelle pour la révolution russe, présentée comme un modèle, alors qu'au même moment, Le Courrier de Saumur, fidèle à notre grand ami le tsar de toutes les Russies, la présente comme un soulèvement de moujiks abrutis. Socialistes et radicaux ne peuvent durablement s'entendre.

8) La rupture des socialistes et des radicaux

 Dans ce climat, les radicaux de Peton se brouillent avec les socialistes de Grossein. La rupture est orageuse. Voir le récit de la crise municipale de 1904-1907. Au total, les socialistes sont les perdants. La loge maçonnique a éclaté. La Bourse du travail, trop ouvertement politique, perd ses subventions et est fermée. En 1907, les socialistes n'ont plus d'élu au Conseil. Ils en retrouvent cinq en 1912. Peton, qui a besoin de leurs votes, se réconcilie en apparence, mais le coeur n'y est pas et une nouvelle rupture se produit en 1914.

9) Naissance d'un comité radical-socialiste

 Certains radicaux, en particulier l'adjoint Louis Simon-Perriché, se fâchent, au moins temporairement, avec les dirigeants du comité local, Roland et Peton. D'après Le Cri social du 30 décembre 1905, ils fondent un comité radical-socialiste, fort de 20 à 30 membres et se situant nettement à la gauche des radicaux. On ne sait s'ils sont en liaison avec un parti national. Parfois ils font listes communes avec les socialistes, par exemple, en janvier-février 1907, où les trois numéros du Cri social saumurois sont publiés en commun par le parti socialiste et par le parti radical-socialiste. Parfois, ils se réconcilient avec Peton et obtiennent un poste d'adjoint ( le greffier Léon Allard en 1912 ). C'est évidemment à cause de ses associations temporaires qu'on peut placer ce comité dans l'extrême gauche.

10) Un noyau anarchiste

 Sentant un peu trop l'explosif, les libertaires se font longtemps discrets. Ils comptent quelques partisans parmi les instituteurs membres de la " Section de l'Emancipation des Instituteurs et Institutrices de Maine-et-Loire ", quelques partisans aussi dans les syndicats anarcho-syndicalistes. Ils sortent de leur réserve en octobre 1903, quand ils organisent une conférence de Louise Michel. La municipalité refuse de leur prêter une salle. L'ancienne communarde, qualifiée à tort de " pétroleuse " par la presse conservatrice, est finalement annoncée à la Villa Plaisance, une guinguette située sur la route de Bagneux à Saint-Hilaire-Saint-Florent. Selon le peu bienveillant Echo saumurois du 11 octobre, deux douzaines de curieux, autant de convaincus se sont déplacés et ont été déçus : la « vierge rouge » n'a pas paru.

 

 On présente habituellement Saumur comme une ville modérée ou conservatrice. Dans les premières années du XXe siècle, une gauche marquée tient la mairie et l'extrême gauche témoigne d'une grande vitalité, probablement d'autant plus extrémiste en paroles qu'elle est peu nombreuse, mais faisant preuve d'un fort militantisme.