Saumur et l'affaire Dreyfus

 

 1) Le climat d'anisémitisme

 « L'antisémitisme moderne qui se développe à partir des années 1880 est une sorte de résultante composite de l'antijudaïsme chrétien des milieux de droite et du clergé, de l'anticapitalisme de tendance judéophobe des socialistes et des couches populaires, et de l'élaboration du concept pseudoscientifique de la race » ( Esther Benbassa, Histoire des Juifs de France, Seuil, Points, 1997, p. 210 ). Dans la ville, le courant chrétien est représenté par La Croix de Saumur, le courant boulangiste et nationaliste par La Petite Loire. Ces deux périodiques font parfois des allusions antisémites ; il faudrait opérer une relecture thématique de ces organes de presse afin de calibrer le rythme et la violence de ces attaques...
 Les milieux juifs s'intègrent alors dans la nation ; ils entrent dans les grands corps de l'Etat. Qu'ils s'installent aussi dans l'armée est intolérable aux milieux traditionalistes et nationalistes. C'est-là le terreau sur lequel se développe l'affaire Dreyfus. Le principal antidreyfusard local est le député Georges Millin de Grandmaison, lui-même ancien élève de l'Ecole de cavalerie. Son journal, L'Avant-Garde, lance une vive attaque antisémite en janvier 1895 ( Geoffrey Ratouis, La politique et la cité : Angers, Cholet, Saumur ( 1889-1914 ), thèse de doctorat, Angers, 2003, p. 345 ).

2) Le déclenchement de l'Affaire

 La condamnation du capitaine Alfred Dreyfus, le 22 décembre 1894, ne fait pas grand bruit. Tout le monde semble admettre la culpabilité de l'officier. L'affaire n'éclate vraiment que le 13 janvier 1898 avec la fracassante intervention de Zola dans l'Aurore, le journal de Clemenceau.

L'Aurore du 13 janvier 1898

 Des antidreyfusards se déclarent et se déchaînent aussitôt. L'Echo saumurois du 24 janvier rapporte que dans les jours précédents, une manifestation d'une vingtaine de jeunes gens a parcouru la ville en criant : « A bas les juifs ! A bas Zola ! Vive l'armée ! » ; elle s'est rendue devant les grilles de l'Ecole de cavalerie. Réunis en assemblée générale le 6 février, les anciens combattants, présidés par Lamy, un proche de Peton, votent un ordre du jour flétrissant « la ligue Zola et consorts, ennemis de la France » ; Eugène Perrault, conseiller général de Montreuil, démissionne alors de la société ( A.M.S., 3 H 27 ). Le seul dreyfusard ouvertement déclaré est vivement attaqué.

3) Isolement des défenseurs de Dreyfus

Aurore du 19 janvier 1898 Georges Terrien, fabricant en bijouterie, membre de la communauté réformée, conseiller municipal radical, signe une pétition en faveur de Dreyfus ; son nom et sa qualité paraissent dans L'Aurore du 19 janvier 1898, sur la sixième liste de soutien à Zola. Sans doute a-t-il été convaincu par la remarquable argumentation de l'écrivain Les journaux conservateurs locaux le prennent aussitôt à partie ; selon l'Echo saumurois, il est « l'ami des juifs, l'admirateur de Zola » ; selon la Petite Loire, les commerçants du quartier de Fenet protestent contre son attitude. Il doit démissionner de ses fonctions de juge au tribunal de commerce.
 Le docteur Peton est bien ennuyé, car ses amis politiques s'entre-déchirent. Il convoque une réunion exceptionnelle du Conseil municipal pour le 8 mars. Il ne condamne pas la position de Terrien, ne lui demande pas de démissionner, mais il s'efforce de calmer les conseillers en déclarant qu'ils sont tous d'excellents patriotes. Quelques autres personnes sont en accord avec Terrien ; l'Echo saumurois affirme que des exemplaires de J'accuse ont été distribués à travers la ville ; on ne sait par qui.
 La presse de gauche est tout aussi ennuyée. L'examen méthodique du Bonhomme angevin révèle qu'en janvier-février 1898, il se méfie des accusations portées par Zola, sans l'injurier comme la presse de droite. Au cours de l'été, il ne parle plus de l'affaire Dreyfus, préférant relater la condamnation de Grandmaison à 600 francs d'amende pour injures et détailler les poursuites engagées pour pédophilie contre un frère de l'école de la rue du Pressoir. Le 2 octobre, il attaque la droite boulangiste, qui s'est emparée du dossier, souhaitant que l'affaire reste sur le plan judiciaire. Pour faire bonne mesure, le 30 octobre, il s'en prend aux « dreyfusarderies » des partisans du capitaine. Le 3 juillet 1899, un mois après la cassation du premier jugement et la décision de tenir un second procès à Rennes, le Bonhomme angevin se déclare clairement dreyfusard et le reste désormais.
 L'Affaire ne l'a pas tellement passionné ; ce ralliement assez lent à la cause du bon droit semble imité par de nombreux éléments de la gauche saumuroise. Leur prudence peut s'expliquer par le poids de l'armée dans la ville et par leur ardent militarisme ; sans doute aussi par un relatif désintérêt pour le débat, qui n'a pas remué la province autant qu'on l'a dit. La Ligue des Droits de l'Homme, fondée pour défendre la vérité et la justice le 4 juin 1898, ne crée sa section angevine que le 4 février 1902 ( Geoffrey Ratouis, dans La Ligue des Droits de l'Homme en Anjou. Un siècle de combats civiques, 1998, p. 31 ). Et, à Saumur, la ligue ne manifeste pas une grande activité.

4) La puissance des antidreyfusards

 Catholiques, royalistes, bonapartistes, boulangistes, nationalistes, fanatiques de la Revanche se retrouvent dans le camp antidreyfusard ; ils attirent à eux des républicains modérés et radicaux. Forts par le nombre, ils l'emportent aussi par leur véhémence et leur entêtement, puisqu'ils s'obstinent alors que s'accumulent les preuves des machinations montées contre Dreyfus.
 Ils disposent de quatre périodiques locaux. Ils se retrouvent au sein de la Patrie française, une ligue fondée en réponse à la Ligue des Droits de l'Homme. Une section fonctionne à Saumur, animée par Ludovic Brunet et François Girard, deux conseillers municipaux conservateurs. Elle dispose d'un siège social, 8 Grande-rue, et la presse de droite annonce ses activités, qui sont abondantes. A défaut de renseignements sur ses effectifs, on sait qu'elle se réunit encore en 1905.

5) L'inauguration du monument aux célébrités montreuillaises

 Le banquier Emile Chevalier avait eu l'idée d'élever un monument à la gloire de quatre montreuillais célèbres, deux l'étant à vrai dire fort peu ( Jacques Sigot, cinq articles dans La Nouvelle République, édition de Saumur, à partir du 13 août 1998 ). Le député Georges de Grandmaison, en même temps maire de Montreuil, fait aboutir l'érection du monument et organise une inauguration solennelle le 14 août 1898, sous la présidence de l'académicien André Theuriet, résidant dans le voisinage à Civray. En raison de l'atmosphère de l'époque, c'est surtout le journaliste et écrivain Alphonse Toussenel qui est célébré ( Camille Charier, Montreuil-Bellay à travers les âges, 1913, p. 494 ). Pas le doux rêveur fouriériste, pas l'ingénieux observateur de la nature dans sa série sur l'Esprit des bêtes, mais l'auteur du pamphlet intitulé les Juifs, rois de l'époque : histoire de la féodalité financière, Librairie de l'Ecole sociétaire, 2 vol., 1845. Toussenel y stigmatisait toute forme de spéculation capitaliste, sans viser particulièrement une communauté cultuelle, mais sans prendre soin de préciser son vocabulaire.
 Avec la montée de l'antisémitisme, l'ouvrage retrouve une seconde jeunesse, il inspire Edouard Drumont, l'auteur de La France juive, essai d'histoire contemporaine ( 1886 ) et est réédité en 1886 et 1888. Par la tonalité des discours prononcés, l'inauguration du monument aux célébrités montreuillaises devient une manifestation antidreyfusarde.

6) L'hommage à Jules Quesnay de Beaurepaire

 Né à Saumur en 1834 dans une famille enracinée au Coudray-Macouard, descendant du physiocrate Quesnay, Jules Quesnay de Beaurepaire est une figure originale.
 A la fois poète et conteur, il avait aussi écrit dans sa jeunesse des romans à l'eau de rose sous le pseudonyme de Lucie Herpin. Adoptant ensuite le nom de plume de Jules de Glouvet, il publie de nombreux romans consacrés au monde rural, témoignant d'une bonne connaissance de la vie quotidienne et du langage des gens simples. Le Forestier ( 1880 ) et le Berger ( 1882 ) ont obtenu de bonnes critiques. Préparant le Marinier, il recueille les souvenirs du père Camus de Chênehutte et se documente sérieusement sur la navigation de Loire, sur les accidents fréquents et sur les conflits avec les maraîchers ( Calmann-Lévy, 1881, réédité avec sans gêne sous un titre modifié, le Marinier au bord de la Loire, Cheminements, 2002 ). Marie Fougère ( 1889 ) est introduite par une préface de 40 pages signée " Lucie Herpin " ; Quesnay de Beaurepaire s'y livre à un réquisitoire contre Zola, dont il condamne le naturalisme grossier ; on peut lui objecter qu'à l'inverse il tombe dans la mièvrerie et dans les effets mélodramatiques des romans feuilletons... Il s'intéresse aussi à la fin du Moyen Age dans Histoires du Vieux Temps. Extraits du manuscrit de l'écuyer Loys de Cussière, gentilhomme angevin, revus et publiés par son petit-neveu, le chevalier de Glouvet, Saumur, Paul Godet éditeur, 1866, 622 pages. Ce pastiche, plutôt habile, au point de tromper certains lecteurs, raconte des faits de chevalerie au temps du roi René ; il s'efforce de reprendre le vocabulaire du XVe siècle, tout en atténuant les difficultés de la langue, afin de ne pas dérouter ses contemporains [ je n'ose pas en recommander la lecture, car j'ai abandonné en route ces récits aussi fades et verbeux que ceux du roi René ]. Jules de Glouvet renouvelle l'expérience avec France, 1418-1429, A. Colin, 1895, roman patriotique un peu meilleur, qui se déroule à Paris et qui se livre à de violentes attaques anti-anglaises ; l'auteur y manifeste une bonne culture historique et une assez bonne connaissance des chroniqueurs du temps ( compléments dans le dossier consacré aux écrivains ).
 Ces travaux littéraires sont effectués pendant les abondants loisirs dont dispose le magistrat Jules Quesnay de Beaurepaire. Ce dernier réussit une brillante carrière ; commissaire du Gouvernement près de la Haute Cour de Justice, il passe pour un ferme républicain ; il prononce un réquisitoire très rigoureux contre le général Boulanger. Il avait réclamé et obtenu la tête de l'anarchiste Ravachol. Chargé des poursuites dans le scandale de Panama, il a été accusé d'avoir manqué à ses devoirs. Il se justifie plus tard dans le Panama et la République, Paris, Juven [ 1899 ], se considérant comme un bouc émissaire du parlement, attaquant le président du Conseil Méline et, au passage, Dreyfus, il manifeste alors des opinions antirépublicaines.
 Devenu président de la Chambre civile de la Cour de cassation, il n'a pas à connaître de l'affaire Dreyfus, mais il s'en mêle malgré tout, se répandant en révélations rocambolesques dans la presse parisienne et démissionnant, à grand bruit, de sa fonction en janvier 1899, à une année de la retraite. Ayant repris son entière liberté, Quesnay de Beaurepaire mène une instruction personnelle contre Dreyfus, puisque, selon lui, la justice est aux mains des Juifs. Il produit un nouveau témoin, qui s'avère être un escroc ( Jean-Denis Bredin, L'Affaire, Julliard, 1985, p. 467-507 ).
 En dépit de cet activisme brouillon et orienté, Jules Quesnay de Beaurepaire prend une stature de serviteur de la vérité dans les milieux judéophobes. Un banquet en son honneur est organisé à Saumur, en octobre 1899, par Georges de Grandmaison ; 500 convives viennent y accueillir leur héros. Ce nombre montre la puissance et la combativité des antidreyfusards locaux, alors que les dreyfusards s'avèrent peu nombreux et discrets. Quant à Quesnay de Beaurepaire, il se discrédite par ses affabulations et ses amis l'abandonnent le jugeant atteint de maladie mentale.

 Sur le plan national, l'affaire Dreyfus favorise le succès du Bloc des gauches. A Saumur, au contraire, elle permet l'association des diverses droites, qui tiennent alors le haut du pavé, bien que minoritaires dans la ville, et en dépit de leurs erreurs.