Les deux sectionnements ( 1889 et 1903 )
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Les Saumurois élisent leurs
27 conseillers municipaux en établissant des listes de
27 noms ; les listes proposées ne sont qu'indicatives ;
elles ne sont pas bloquées, le panachage est autorisé.
Les sièges ne sont pas répartis à la proportionnelle
des suffrages obtenus par chaque liste. L'interminable dépouillement
est nominal. Les 27 citoyens qui obtiennent la majorité,
absolue au premier tour, simple au second, sont déclarés
élus.
Ce système électoral était destiné
à favoriser les notabilités locales, qui ont peuplé
le conseil pendant les deux premiers tiers du siècle. Faute
de listes bloquées, le scrutin est pendant longtemps centré
sur les hommes plus que sur leurs idées. Cependant, à
Saumur, à partir de 1869 et lors des combats menés
pour l'établissement définitif de la République,
les choix politiques des candidats sont davantage pris en compte.
Dans ce nouveau contexte, la liste regroupant les républicains,
surtout des républicains avancés, remporte à
peu près tous les sièges, tant que la ville forme
une circonscription unique. La droite réactionnaire n'a
aucune chance à Saumur, sauf à l'occasion d'élections
partielles, assez peu suivies, comme en 1882. Après chaque
scrutin, la presse conservatrice dénonce les anomalies
de ce système, en notant que la droite obtient plus du
tiers des suffrages aux élections législatives,
alors qu'elle a rarement des représentants au Conseil municipal,
tout juste un ou deux.
1) Le découpage en cinq sections de 1889
Les Conseils généraux
ont le privilège de pouvoir découper des sections
électorales dans les villes de plus de 10 000 habitants.
Celui du Maine-et-Loire a fort logiquement réparti les
électeurs d'Angers sur huit sections. Par un vote du 22
août 1889, sous la présidence du royaliste comte
de Maillé, il divise Saumur en cinq sections, délibération
approuvée par le préfet de Maine-et-Loire le 11
janvier 1890 ( copie dans un arrêté signé
par Combier aux A.M.S., 3 D 5 ). Les journaux locaux
de toutes tendances tombent d'accord pour affirmer que ce sectionnement
a été demandé par la droite saumuroise, et
il faut ajouter qu'il est décidé à une époque
où les républicains sont divisés par la crise
boulangiste et où le maire Combier est affaibli.
Sur le plan ci-dessous, le découpage de 1889 est
porté en vert. Nous avons ajouté le nom que la presse
donne aux sections, étant rappelé que dans les textes
officiels, ces sections sont seulement numérotées.
Le nombre des sièges attribués à chacune
peut être modifié en fonction des recensements.
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2) Un charcutage politique
Ce découpage ne correspond
nullement à la réalité des quartiers, sauf
en ce qui concerne la section des Ponts- la Croix Verte. La division
traditionnelle entre ville close et faubourgs de Fenet, de Nantilly
et de Saint-Nicolas n'est pas respectée ( cette répartition
aurait eu quelque cohérence historique et topographique ).
Ce sectionnement est aussi sans rapport avec les limites paroissiales.
En réalité, les conservateurs saumurois ont
encore des ambitions modestes et ils font la part du feu. Ainsi
que le remarque Le Courrier de Saumur,
ils s'aménagent une section sur mesure, la 3 ème,
centrée sur le collège Saint-Louis et regroupant :
les nouveaux quartiers résidentiels aisés autour
des rues d'Alsace, Gambetta et de Bordeaux - les rues d'Orléans
et du Portail-Louis, tournées vers le commerce de bon niveau
- le quartier aristocratique ancien de la rue des Payens
et du côté pair de la rue du Temple, soigneusement
séparé de la très populeuse Grande-Rue. Ces
quartiers privilégiés sont en même temps peu
peuplés ; ils ne représentent que 4 sièges,
que les conservateurs comptent emporter, espérant bien
que leurs candidats obtiendront la majorité dans le cadre
réduit de cette section. Ils fondent aussi quelques espoirs
sur le quartier assez mélangé de Saint-Nicolas,
auquel ils ont adjoint la commerçante rue Saint-Jean et
des secteurs résidentiels situés à l'entrée
de la ville close. Ils n'attendent rien des trois autres sections ;
ils espèrent seulement envoyer des porte-parole au sein
du Conseil municipal.
3) Les protestations de la municipalité
La municipalité a beau jeu
de dénoncer cette opération très voyante.
Si encore les conseillers représentaient leur section au
Conseil, on pourrait y trouver un embryon de démocratie
de quartier. En réalité, il n'est pas obligatoire
d'habiter dans une section pour s'y porter candidat ; rien
n'interdit de se présenter dans plusieurs sections en même
temps. Au cours des débats de l'époque, il est très
exceptionnel de voir un conseiller se référer à
son territoire d'élection. Il s'agit bien d'une simple
manoeuvre de cuisine électoraliste.
Ajoutons que la ville est encore bien petite, sa population
stagnant, qu'elle ne compte que 3 522 électeurs inscrits
en 1892 et que les notables sont connus de tous. En outre, les
opérations de vote deviennent plus complexes ; il
faut désormais établir cinq listes et organiser
cinq bureaux différents, dont l'un dans le quartier des
Ponts.
Constamment, la majorité du Conseil municipal s'élève
contre ce sectionnement, d'abord par un vote unanime le 6 juin
1891, puis par une nouvelle demande de retrait le 2 juin 1895.
Les élus tentent d'associer leurs concitoyens dans leur
rejet. En 1891, la municipalité lance une enquête
publique de commodo et incommodo : 244 signataires
se prononcent contre le sectionnement et 120 pour, ce qui ne suffit
pas pour ébranler le Conseil général. Le
sectionnement est à la gauche ce que les processions sont
à la droite, une occasion de mobiliser les troupes en période
de crise. Une nouvelle enquête publique sur registre est
lancée en mai-juin 1895 et derechef en 1897, avec des résultats
plus modestes ( 177 signatures pour la suppression, 37 contre
( A.D.M.L., 3 M 555 ). Le Conseil général
refuse d'abolir le sectionnement le 3 septembre 1897.
4) Un procédé peu efficace
En accordant ainsi aux conservateurs une chance d'accéder au Conseil municipal, grâce à des circonscriptions plus petites, le sectionnement a mobilisé l'électorat de part et d'autre. L'abstentionnisme recule avec sa mise en place.
Les 1 er et
8 mai 1892, se déroulent les premières élections
municipales selon le mode du sectionnement. La droite cléricale
présente des listes dans les cinq sections sous l'étiquette
de " candidats indépendants ". Elle
n'obtient que deux élus, le docteur Besnard, conseiller
sortant, dans la 3 ème section ( Saint-Louis )
et Charles Poisson dans la 4 ème section ( Saint-Nicolas )
; ce dernier est très influent dans le quartier, il habite
rue de la Petite-Bilange et il préside la conseil de fabrique
de la paroisse.
Comment expliquer ce maigre résultat des " indépendants "
dans la 3 ème section, pourtant taillée sur
mesure ? Dans cette circonscription, les républicains
sont représentés par des notables influents, à
la fois anticléricaux et fort conservateurs sur le plan
social, assez éloignés des positions des radicaux :
Louis Vinsonneau, qui avait été maire et qui le
redeviendra en mai 1892 ( il habite rue de Bordeaux ) ;
le riche propriétaire René-Eugène
Coutard, pourtant étranger au quartier ( il habite
au château de la Fuye ) ; Stéphane Milon,
libraire et éditeur, 46 rue d'Orléans, président
de l'Association des Anciens Elèves du Collège,
habituellement réélu dans ce quartier peu favorable.
Aux élections municipales des 3 et 10 mai 1896, le danger est beaucoup plus pressant pour le docteur Peton. puisque quelques notables républicains ont changé de camp et se sont alliés à la droite cléricale dans ce qu'ils baptisent " l'Union libérale ". Dans la 3 ème section ( Saint-Louis ), l'Union libérale obtient trois élus, le docteur Besnard, l'ancien sous-préfet et adjoint Paul-Emile Abellard et Louis Vinsonneau. Cependant, René-Eugène Coutard, lui-aussi transfuge, est battu de justesse par Stéphane Milon, resté fidèle au docteur Peton. Les autres candidats républicains échouent, en particulier, Camille Charier, un original éditeur scolaire, auquel nous consacrons une note biographique. Dans la 4 ème section ( Saint-Nicolas ), l'Union libérale remporte quatre sièges sur cinq ; Charles Poisson est en particulier renforcé par l'avocat Fabien Cesbron, qu'on retrouvera député nationaliste. Seul surnage dans ce quartier, Maxime Piéron, premier adjoint, habitant rue Saint-Nicolas. Dans la 1 ère section ( Saint-Pierre ), les conservateurs obtiennent deux sièges sur sept, avec Joseph Balme, industriel en médailles demeurant alors quai de Limoges, et Joseph Renou, médecin, rue du Temple, et neveu du curé de Saint-Nicolas. L'assaut contre le docteur Peton se prolonge dans la 2 ème section ( Nantilly ) par un duel entre républicains. En conflit avec le maire au sujet de la mise en régie de la pension du collège, Jules Rigolage monte une liste contre lui ; il est inéligible, mais il envoie en service commandé deux de ses enseignants, Gourdier, professeur de mathématiques, et Marioge, chef des travaux à l'Ecole industrielle ; le concierge de l'établissement devient le directeur d'un éphémère journal, L'Avenir de Saumur et des Collèges communaux. La liste d'opposition, renforcée par des rescapés du Boulangisme et par le docteur Frédéric Bontemps, échoue totalement. Finalement, la sectorisation, ainsi que les conflits entre républicains, ont un relatif succès. La droite obtient 9 sièges sur 27 : elle progresse, en élergissant son aire d'influence, qui n'est plus réduite aux royalistes et aux cléricaux, mais qui s'ouvre à des républicains conservateurs, francs-maçons et anticléricaux... Cependant, le docteur Peton l'emporte largement.
En mai 1900, il fusionne ses listes avec les socialistes pour le second tour. Les conservateurs n'ont plus que 8 sièges et semblent plafonner. Certains quartiers leur sont résolument allergiques : la section de Nantilly envoie sans exception des élus de gauche, celle des Ponts choisit une seule fois un conservateur, l'ouvrier catholique Sourdeau.
5) Le nouveau découpage de 1903
Désespérant sans doute de l'emporter dans ce cadre, Charles Poisson, chef de l'opposition et pendant un temps son seul élu, concocte un nouveau découpage de la ville. Il le fait approuver par le Conseil général le 25 août 1903, délibération que le préfet entérine le 8 octobre suivant. Cette répartition est assez stupéfiante et mérite publication à destination des historiens futurs.
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Alors que les anciennes limites suivaient un tracé à peu près rectiligne selon des axes N-S et E-O, le nouveau sectionnement opère des méandres acrobatiques, explicables par la seule sociologie électorale. Le quartier de Saint-Pierre est séparé en deux tronçons. Une nouvelle 1 ère section regroupe les anciennes sections de Saint-Nicolas et de Saint-Louis ( on leur donne ce nom ) ; elle annexe de nouveaux îlots considérés comme conservateurs : la rue Basse-Saint-Pierre, la rue de la Tonnelle et le départ du quai de Limoges jusqu'à la place Saint-Michel.
Ainsi augmentée par la zone
clignotante, la nouvelle 1 ère section est la plus
peuplée de la ville et elle a droit à 11 sièges,
qui sont escomptés par les conservateurs. Le faubourg de
Nantilly, la Grande-Rue et le quartier de Fenet, considérés
comme irrécupérables, sont abandonnés à
la gauche. La ligne de séparation est intéressante,
car elle délimite deux traditions politiques dans l'espace
saumurois. La zone des Ponts et de la Croix Verte est inchangée.
Cette fois, Charles Poisson espère le succès,
car il connaît les tiraillements entre Peton et son aile
gauche, formée de radicaux-socialistes et de socialistes,
qui occupe de 4 à 6 sièges. Il compte faire jeu
égal avec les radicaux et donc avoir une chance en cas
de rupture irrémédiable dans la majorité
en place.
6) Nouvelles protestations à gauche
Les événements se
répètent avec une certaine monotonie. Le docteur
Peton lance en juillet 1903 une enquête de commodo et
incommodo sur le sectionnement proposé ; l'avis
des Saumurois reste négatif, mais les participants sont
moins nombreux. Le 8 août de la même année,
le Conseil municipal rejette majoritairement le projet de Poisson,
en précisant : « Si un sectionnement nouveau
était décidé, ce sectionnement devrait comprendre
seulement deux sections délimitées par le cours
de la Loire » ( A.M.S., 1 D 37 ),
ce qui correspond à la répartition des bureaux de
vote mise en place pour les législatives, et sans conséquence
politique.
Le maire revient à la charge après la délibération
du Conseil général. En 1905, il lance une nouvelle
enquête publique, qui mobilise des foules ( 447 signatures
contre le sectionnement, 230 pour ), le quart des électeurs
y participe donc. Le docteur Peton consulte un avocat au Conseil
d'Etat, Bouché de Belle, qui lui déconseille de
porter l'affaire devant cette dernière juridiction, car
ses objections sont purement politiques ( A.M.S., 1 K 180 ).
En réalité, le sectionnement comportait bien un
vice de forme, que personne n'a encore décelé...
En 1908, nouvelle demande du Conseil municipal, nouvelle enquête
publique ( 182 contre, 131 pour, on se fatigue à gauche ).
Lamy, le commissaire enquêteur, améliore cependant
l'argumentaire de la municipalité ; il souligne que
les limites des sections passent au milieu de rues étroites
et que les circonscriptions ne correspondent nullement à
des « agglomérations distinctes » ;
surtout, il découvre une irrégularité juridique
dans le découpage : la section des Ponts regroupe
des parties de deux cantons différents, Saumur N.O. et
Saumur N.E. ; or, la loi municipale de 1884 ( article
12 ) obligerait à y créer deux sections séparées
( A.M.S., 1 K 180 ). Le Conseil général
ne tient pas compte de cette argumentation, il confirme le sectionnement
le 21 août, malgré l'insistance de Stéphane
Milon, élu du canton de Saumur-Sud depuis 1897.
7) Un procédé plus efficace
Aux élections municipales des 1 er et 8 mai 1904, la droite remporte les 11 sièges de la 1 ère section ( Saint-Louis Saint-Nicolas ). Charles Poisson a donc fait preuve de perspicacité électorale, mais il décède d'une attaque cérébrale sitôt après son succès. La grave crise municipale des années 1904-1907 ( que nous racontons dans un autre dossier ) s'explique très partiellement par cette poussée des forces réactionnaires. Les divisions entre républicains en sont la cause prépondérante. La preuve : avec ce même sectionnement, les listes du docteur Peton remportent 17 sièges an janvier-février 1907 et même 20 en mai 1908. la nouvelle crise municipale de 1914 s'explique par les mêmes causes, tout en aboutissant à des effets contraires.
8) Un sectionnement maintenu jusqu'en 1945
Tel le serpent de mer, le problème
du sectionnement réapparaît périodiquement.
Sur la demande de plusieurs conseillers généraux,
une nouvelle enquête sur le sujet est lancée en 1919 ;
le commissaire enquêteur répond que le sectionnement
est « illogique, immoral et illégal »
( A.M.S., 1 K 180 ). Le Conseil municipal se prononce
néanmoins pour son maintien le 18 juillet 1919 par 11 voix
favorables et 7 pour la suppression. Ce sectionnement, qui avantage
légèrement la droite, n'empêche nullement
la mise en place de la municipalité radicale de Robert
Amy.
Vers la fin de la guerre 39-45, alors qu'on veut reconstruire
une France nouvelle, le Conseil municipal discute à nouveau
du sectionnement le 22 février 1945 ; il adresse un
souhait au préfet, se prononçant pour une division
en trois sections qui seraient délimitées par des
obstacles naturels et des voies régulières, la 1 ère
et la 2 ème section étant séparées
par la grande artère reliant les ponts Cessart et Fouchard,
la section des Ponts étant maintenue. Le projet est approuvé
par 16 voix pour, 5 conseillers ( de droite ) s'abstenant.
L'enquête de commodo et incommodo prescrite par le
préfet aboutit en mars-avril à 42 signatures favorables
au nouveau sectionnement et 17 contre. Cette réflexion
relancée, qui sent moins la manoeuvre politicienne, n'a
servi à rien. Une ordonnance du 9 avril 1945, prise par
le ministre de l'Intérieur Adrien Tixier ( S.F.I.O. ),
supprime « provisoirement » le sectionnement
de Saumur.