La crise municipale de 1904 à 1907

 

 1) Contestations contre le docteur Peton

- Le docteur Peton conduit les affaires municipales d'une main de fer. Dans son propre camp, des plaintes s'élèvent contre ses méthodes très personnelles ; plusieurs de ses adjoints donnent leur démission, en particulier Louis Simon-Perriché, qui, en février 1905, lui reproche d'avoir nommé un sous-secrétaire de mairie sans le consulter. Simon-Perriché, d'ailleurs, se réconcilie avec Peton, reprend son poste, mais se déclare désormais « radical-socialiste », se plaçant plus à gauche que le maire et dirigeant un comité radical-socialiste de 20 à 30 membres, structuré en décembre 1905.

- Les élections municipales des 1er et 8 mai 1904 sont plus difficiles pour la majorité radicale. Grâce au nouveau sectionnement de 1903, la droite remporte les 11 sièges de la première section, Saint-Louis Saint-Nicolas. Finalement, selon les nombres donnés par le sous-préfet, le nouveau conseil compte 12 réactionnaires ( mais Charles Poisson décède le jour du second tour ), 9 radicaux, 2 radicaux-socialistes et 4 socialistes. L'éventail politique est donc plus ouvert. Que Peton se brouille avec les socialistes, il perd la majorité absolue et n'est pas sûr de la majorité relative, en raison de ses tiraillements avec les radicaux-socialistes.
 Tout se passe pour le mieux le 15 mai 1904, jour de l'élection de la municipalité ( A.M.S., 1 D 37 ). Peton est réélu au premier tour, il prend pour premier adjoint Louis Simon-Perriché et pour second adjoint Baptiste Goblet-Mahoudeau, un épicier en gros du quartier des Ponts classé comme très modéré ; il se garde donc sur sa gauche comme sur sa droite. Ils obtiennent tous 14 voix, c'est-à-dire tous les suffrages de la gauche, sauf un, celui de l'avocat radical Léon Voisine, qui est absent pour cause de maladie ( peut-être en réalité pour cause d'ambition déçue ).
 A observer aussi que la gauche comme la droite ont fait l'effort de s'ouvrir aux milieux populaires : cinq conseillers sont ouvriers, artisans ou petits employés.

- La radicalisation des positions des socialistes sur des thèses ultra-révolutionnaires est présentée dans un autre dossier. La presse conservatrice signale avec délectation que l'Echo des Travailleurs, organe socialiste, attaque vigoureusement la bourgeoisie, les radicaux et Peton en particulier. La crise s'aggrave à partir de mars 1905. Elle se développe sur deux plans. La loge la Persévérance éclate ( voir historique de la franc-maçonnerie saumuroise ). Ses membres socialistes sont finalement tenus à l'écart et fondent la Sociale saumuroise en juin. Sur le plan municipal, Victor Grossein soutient Simon-Perriché dans ses heurts avec Peton. Ce dernier a le sentiment d'être harcelé, puisqu'il est aussi attaqué par le remuant Léon Voisine. Finalement, après avoir déjà envisagé d'abandonner la mairie en février, le docteur Peton signe sa démission le 10 juillet 1905, faute de pouvoir s'appuyer sur une majorité solide.

2) Léon Voisine accusé de double jeu

 Avant de choisir un nouveau maire, il faut élire un conseiller municipal, afin que l'assemblée soit au complet. Le vote concerne la très conservatrice première section, découpée par feu Charles Poisson. Aucun candidat de gauche ne se déclare, si bien que le très catholique docteur Joseph Renou est facilement élu.
 La mise en place de la nouvelle municipalité a lieu le 11 août. La droite présente cette fois un candidat, Anatole Le Baron, qui obtient 12 voix. Pressentant la menace, la gauche oublie un temps ses conflits et fait bloc sur le nom de l'ambitieux Léon Voisine, qui est élu au premier tour avec 15 voix. Il ne manque pas un suffrage. Simon-Perriché et Goblet-Mahoudeau sont reconduits dans leurs fonctions d'adjoints. Cette réconciliation des diverses gauches n'est qu'une trêve en face du danger. Voisine est élu dans l'ambiguïté, il n'a pas de majorité homogène et mène une politique également ambiguë.

 Membre du comité radical, maçon à la Persévérance, il soutient les actions laïques qui se déroulent alors. Il donne même dans la surenchère anticléricale à propos de l'affaire des processions. Cependant, il ne manifeste aucun zèle pour mettre en application les nouveaux noms de rues décidés sous Peton.
 C'est sur le plan social qu'il s'écarte ouvertement de la ligne de ce dernier et des positions du parti radical. Le 1 er décembre 1905, les débats sur le budget primitif pour l'année suivante se déroulent dans la plus grande confusion. la commission des finances se plaint de ne pas avoir eu communication des comptes détaillés. Le socialiste Victor Grossein, appuyé par Gustave Girard, découvre que les "oublis" cachent en réalité la suppression de la subvention accordée à la Bourse du travail. La disparition de cette aide aboutirait à la fermeture de cet organisme, devenu un foyer révolutionnaire et violemment critiqué par les élus de droite et aussi par certains républicains modérés. Dans la confusion, selon la presse, la subvention est supprimée par 14 voix contre et 11 pour ; selon le Cri social du 16 décembre, ce renversement de majorité est dû à la défection de quatre conseillers municipaux des Ponts, entraînés par Goblet-Mahoudeau. Une nouvelle configuration politique semble bien se dessiner. Au cours de la séance, le maire a également demandé aux employés municipaux d'observer une stricte neutralité politique ( selon la Croix de Saumur ). Ayant perdu le soutien des socialistes, il est soupçonné avec vraisemblance de rechercher des appuis à droite afin de constituer une nouvelle majorité. Louis Simon-Perriché donne sa démission dès le 3 décembre 1905, apportant du crédit à cette accusation. En janvier suivant, le maire propose, à la sauvette, un budget qui est approuvé par 9 voix ( radicales ), 6 contre ( sans doute les socialistes et radicaux-socialistes ) et 11 abstentions ( sans doute la droite dans l'expectative ).
  Les accusations pleuvent contre Voisine. La presse socialiste lui reproche, entre autres, d'avoir fait écarter le camarade Georget du Conseil d'administration de la Caisse d'épargne et d'avoir supprimé une subvention à l'université populaire. Il est exclu de la Ligue des Droits de l'Homme de Saumur à l'unanimité moins une voix. Il est convoqué devant un comité radical où le frère Micheau, professeur au collège, le prend à partie, en lui reprochant de nommer à la mairie des fonctionnaires au républicanisme suspect. L'algarade remonte jusqu'au Conseil du Grand Orient de France. Le journal socialiste l'Eclaireur saumurois la raconte à sa façon. Voisine réplique dans les colonnes de ... l'Echo saumurois, confirmant ainsi sa nouvelle orientation ( Jacques Fenéant, Francs-maçons et sociétés secrètes en Val de Loire, .C.L.D., 1986, p. 263 ).

3) La paralysie du pouvoir municipal

 Les élus désertent les séances devenues par trop houleuses ; passé le 20 mai 1906, le Conseil ne siège plus, parce que le quorum n'est pas atteint. Voisine est souvent absent en raison de sa profession. Goblet-Mahoudeau signe les arrêtés du maire, mais finit par démissionner le 3 octobre. A bout de souffle, sans adjoint, harcelé par le comité radical, excommunié par les socialistes et néanmoins suspecté par la droite, Voisine veut s'accrocher malgré tout ; le sous-préfet Lasserre doit le pousser vers la sortie et il finit par démissionner le 22 octobre. La lettre qu'il adresse au préfet prend des accents rageurs : « J'ai toujours revendiqué le droit pour un esprit indépendant de repousser le dogme de l'unité socialiste au même titre que celui de la trinité catholique. J'ai eu le courage de braver l'excommunication des pontificaillons socialistes et j'ai eu l'audace de professer que le joug communiste était aussi humiliant que la tyrannie cléricale. Je fais des voeux pour que mes concitoyens évitent cette double calamité » ( A.D.M.L., 3 M 804 ).
 Avant de procéder à l'élection d'un nouveau maire, il faut choisir un conseiller municipal dans la première section, afin de remplacer le docteur Renou, décédé peu après son élection. Ludovic Brunet, négociant en tissus, coprésident de la Patrie française, la ligue antidreyfusarde, se présente ; aucun radical n'ose l'affronter ; Robert Amy fait sa première apparition politique en se lançant sous l'étiquette socialiste. Le scrutin est peu suivi ( plus de 46 % d'abstentions ). Brunet ( 467 voix ) l'emporte largement sur Amy ( 200 ). La droite conserve donc ses 12 sièges.
 Le préfet fixe l'élection du nouveau maire au dimanche 18 novembre 1906. René Guibert, propriétaire, radical peu marqué et personnage discret, reçoit à trois reprises 14 voix ; à chaque fois, il refuse son élection, alors que, pour la droite, Anatole Le Baron obtient 11 voix. La situation est bloquée. Les élus conservateurs, au lieu de se réjouir de la paralysie et du ridicule de la gauche, sont consternés ; ils demandent même un nouveau tour de scrutin, ce qui n'est pas réglementaire ( ils espéraient l'investiture d'un maire modéré ). Cependant, radicaux et socialistes recherchent de nouvelles élections, ce que confirme le Courrier de Saumur du 19 novembre.
 De fait, le 7 décembre, sur proposition de Georges Clemenceau, président du Conseil et ministre de l'Intérieur, le président de la République, Armand Fallières, dissout le Conseil municipal de Saumur. Une délégation spéciale présidée par Albert Mangin expédie les affaires courantes. Elle ne fait pas grand chose. Les affaires municipales sont à l'abandon depuis six mois ; le budget primitif pour 1907 n'est pas voté.

4) La réapparition du docteur Peton

 Depuis un an et demi, le docteur Peton se faisait discret, sans nullement abandonner la vie municipale. Il était resté conseiller, membre actif des commissions des finances, de l'instruction et de l'hygiène, investi également d'une délégation à l'état civil. Quand se dessine la perspective de nouvelles élections , il déclare qu'il ne se représentera que si les socialistes font liste commune avec lui ; or, selon le sous-préfet Lasserre ( A.D.M.L., 3 M 804 ), Victor Grossein refuse de le rencontrer par crainte de ses amis les plus doctrinaires. La gauche part donc en ordre dispersé et sans leader pour les nouvelles élections des 27 janvier et 3 février 1907.  Goblet-Mahoudeau prépare même dans le quartier des Ponts « une liste de sa nuance très pâle ». Dans la première section, un seul républicain se présente, Stéphane Milon, et est battu.
 Les " listes libérales " de la droite n'évoquent pas les questions religieuses ; elles font campagne sur le désordre des finances municipales : le compte administratif de 1905 n'a pas été approuvé, le budget additionnel de 1906 n'a pas été examiné, le budget primitif de 1907 n'a pas été présenté. Le bilan de Voisine est effectivement désastreux... Dans la première section, la droite remporte tous les sièges, qui ont chuté au nombre de 10, par suite des résultats d'un recensement. Dans les deux autres sections, trois listes s'affrontent, une réactionnaire, une radicale, finalement constituée par le docteur Peton, une liste socialiste, renforcée par des radicaux-socialistes, car Simon-Perriché est irrémédiablement brouillé avec l'ancien maire. Le premier tour est indécis. Malgré cela, les radicaux refusent la fusion des deux listes républicaines. Cependant, une mobilisation à gauche se produit ; les électeurs socialistes votent pour les radicaux, qui sont tous élus. Comment expliquer ce réveil d'une gauche qui semblait mal partie ? Il faut rappeler que les affrontements sur la loi de Séparation et sur les inventaires sont encore tout proches ; les électeurs progressistes tiennent à exprimer leur approbation. Ils se sont retrouvés sans candidat face à Grandmaison, lors des législatives de mai 1906, et beaucoup se sont abstenus. Cette fois, ils font bloc et supportent les faux-pas de leurs dirigeants.
  Le docteur Peton sort grand vainqueur du scrutin avec 17 conseillers radicaux à sa dévotion, une conjoncture bien plus favorable qu'en 1904, puisqu'il a éliminé les contestataires socialistes et radicaux-socialistes et que l'opposition de droite a perdu deux sièges. Le nouveau maire doit être choisi le 8 février 1907. Le docteur Peton joue les grandes coquettes en ne venant pas à la séance, attendant manifestement qu'on le supplie. Il est élu maire en son absence, avec les 16 voix au grand complet.
 A la séance suivante, il déclare accepter la charge et prend pour adjoints Goblet-Mahoudeau, qui semble absous de ses tentations centristes, et Alfred Houdet, radical et ancien pharmacien. Bon prince, il propose d'accorder à la minorité une place dans les commissions. Plus fort que jamais, il reprend les rênes pour sept ans et il confirme son succès aux élections normales de mai 1908, en remportant cette fois 20 sièges.