La crise municipale de 1914

 

 En 1914, se déroule une nouvelle crise municipale qui reproduit les étapes des années 1904-1907, mais qui débouche sur des résultats différents.

 1) L'alliance conflictuelle des radicaux et des socialistes

 Aux élections municipales de mai 1912, l'opposition de droite obtient de bons résultats au premier tour. Devant le danger, le docteur Peton accepte de former des listes de concentration républicaine, c'est-à-dire que radicaux, radicaux-socialistes et socialistes présentent au second tour des listes communes, constituées à la proportionnelle des résultats du premier tour. Cette tactique réussit, les électeurs émettant des votes de plus en plus politiques et choisissant souvent des listes entières. Le nouveau conseil est composé de 10 monarchistes ou cléricaux, 12 républicains ou radicaux proches de Peton, 3 radicaux-socialistes et 2 socialistes ( Victor Grossein et le tailleur Jean Gardère ). Réélu maire avec 16 voix, le docteur Peton donne un poste de second adjoint au greffier radical-socialiste Léon Allard. En gage de réconciliation, il accorde un local municipal à la Bourse du travail et lui alloue une subvention de 600 francs.
 Malgré ces gestes de bonne volonté, les socialistes se brouillent très vite avec le maire, ne l'attaquant pas sur sa politique, mais sur ses méthodes : ils dénoncent les énormes dépassements de crédits par rapport aux sommes votées ; ils jugent complaisant le loyer accordé à Auguste Courtoison pour son bureau de poste auxiliaire du quartier des Ponts ( A.D.M.L., 3 M 804 ). Il est vrai que la ville est alors lourdement endettée. En mai 1914, Victor Grossein explique qu'il n'a pas assisté aux deux dernières réunions de la commission des finances, car il avait le regret « de se trouver souvent en présence de faits accomplis au lieu de questions à étudier » ( A.M.S., 1 D 39 ).
 Le maire rompt aussi avec les radicaux-socialistes vers la fin de 1913. Quelques insinuations dans la presse suggèrent qu'il aurait tenté de se concilier des élus de droite acceptant la république. Surtout, âgé de 63 ans, il est fatigué ; il est décrit comme influençable, dominé par quelques fonctionnaires incompétents et par la directrice du collège de Jeunes Filles. Il est dans la gêne financière, ne disposant pas d'assez de temps pour exercer sa profession médicale ; il doit vendre son vignoble de Tigné ravagé par le phylloxéra ( d'après les rapports bien informés de Lasserre, ancien sous-préfet de Saumur, devenu préfet de M. et L. - A.D.M.L., 3 M 804 ).
 Le Conseil municipal ne se réunit pas pendant les quatre premiers mois de 1914. A la séance du 8 mai, Joseph Peton annonce qu'il a ce jour même adressé sa lettre de démission au préfet « en raison de la distribution des partis dans le Conseil, où il n'existe, si l'on veut bien y réfléchir, de majorité certaine, constante, homogène, sur laquelle une administration municipale républicaine puisse s'appuyer avec sécurité » ( A.M.S., 1 D 39 ). Illustration probante de ce propos, le compte administratif de 1913 n'est approuvé que par 8 voix. Au nom des radicaux, Henri Boisselier, ancien directeur de l'école des Récollets, administrateur de la Caisse d'épargne, remercie le maire pour son action passée et lui demande de rester, car les grands travaux s'achèvent et les perspectives financières sont meilleures. Rien n'y fait ; à la différence de celle de 1905, la démission de Peton est irrévocable.

2) Une nouvelle dissolution du Conseil

 Le Conseil municipal est réuni le 22 mai 1914 pour élire un nouveau maire. Au premier tour, Henri Boisselier, qui semble exercer une autorité morale, reçoit 12 voix, celles des radicaux, mais socialistes et radicaux-socialistes ne pratiquent pas l'union et portent leurs 5 suffrages sur l'adjoint Léon Allard. Selon un rapport du sous-préfet ( A.D.M.L., 3 M 804 ), au cours d'une réunion privée houleuse entre républicains, les socialistes auraient demandé la mairie pour Allard et pour eux un poste d'adjoint ; d'où ces votes. Les suffrages se dispersent également à droite. Les résultats du second tour sont identiques.
 Le troisième tour se déroule à la majorité simple, Henri Boisselier est proclamé élu avec 12 voix, donc en minorité par rapport aux 27 membres du conseil, si bien qu'il refuse la charge. Un quatrième tour est organisé, Boisselier ne reçoit que 11 voix et confirme son refus. Cinquième tour, la droite vote blanc, Boisselier obtient 17 voix, réalisant cette fois le plein des voix de gauche. Il demande une suspension de séance « pour s'entendre avec les républicains ». Il veut manifestement vérifier si une majorité solide est reconstituée. A la reprise, il annonce qu'il refuse toujours.
 Le Conseil est convoqué à nouveau le 29 mai. Boisselier est réélu à deux reprises et se récuse obstinément. Selon le préfet Lasserre, il est proche de Peton et souhaite la dissolution. Cette dissolution du Conseil municipal de Saumur est prononcée par le président Poincaré le 13 juin. Une délégation spéciale, formée de MM. Soulisse, Riobé et Robert, administre temporairement la ville.

3) La victoire de la droite en juillet 1914

 La nouvelle élection municipale est fixée aux 5 et 12 juillet. Elle est marquée par l'apparition des isoloirs. Les services municipaux dressent un plan de circulation pour la salle des mariages.

A.M.S., 1 K 181

 Au sortir du grand escalier, les électeurs sont obligés de traverser les isoloirs pour accéder au bureau de vote ; ils ressortent par la salle des adjudications.
 Au premier tour, le taux des abstentions dépasse 30 %. Ne pas en conclure que les Saumurois pensent à autre chose, et en particulier, à la guerre toute proche, car ils ne voient rien venir. Ils sont plutôt lassés par les interminables crises à répétition et ils en tiennent rigueur à la gauche. Celle-ci est bien mal préparée à ce scrutin. Les socialistes présentent des listes dans les trois sections, mais, faute de candidats, ils proposent les mêmes noms partout ( A.M.S., 1 K 181 ). Les radicaux, absents de la première section, offrent des listes plus étoffées dans les deux autres sections et sont renforcés par des radicaux-socialistes. Ainsi qu'il était prévisible, il n'y a pas fusion des listes pour le second tour. Au contraire, la droite, les " libéraux ", mobilise ses troupes, les ayant au préalable rassemblées sur le thème des processions. Elle est présente dans les trois sections, ayant fait appel à de nombreux notables ( 4 industriels en objets religieux, 3 élaborateurs de vins champagnisés, 3 médecins ). Pour la première fois depuis août 1870, elle remporte la majorité au Conseil municipal, avec 16 sièges, contre 11 à la gauche ( le docteur Peton est réélu, mais les socialistes disparaissent ).

4) Les déclarations conciliantes de Louis Mayaud

 Au cours de la séance du 17 juillet, Louis Mayaud est élu maire, Joseph Vidal-Poisson premier adjoint et le docteur André Astié second adjoint. Tous obtiennent 15 voix. Non sans habileté, les radicaux ont présenté le plus modéré d'entre eux, Goblet-Mahoudeau, qui reçoit 10 voix. Toujours fâché, Léon Allard reçoit une voix, sans doute la sienne.
 L'industriel Louis Mayaud retrouve donc le fauteuil de son grand-père, Charles Louvet, et de son arrière-grand-père, Noël-Henry Mayaud. Ce choix n'allait pas de soi, car jusqu'ici, il ne faisait nullement figure de leader de l'opposition conservatrice. Son groupe est tout aussi divisé que la gauche, certains étant violemment opposés au régime républicain et d'autres ralliés ( voir les nouvelles droites saumuroises ). Pas vraiment prêt à diriger la ville, dans son premier discours, il tient des propos conciliants : « libéraux et conservateurs, nous voulons justifier ces deux titres en vous donnant ici, à tous, l'assurance que non seulement nous ne voulons rien bouleverser, mais que nous entendons respecter toutes les situations acquises ». Il va effectivement pratiquer l'Union sacrée dès le début de la guerre, mais aussi rétablir les processions.