Saumur dans la guerre de 1870-1871

 

1) L'Ecole de cavalerie dans la guerre impériale

 Le 19 juillet 1870, la France déclare la guerre au roi de Prusse. L'Ecole de cavalerie est aussitôt fermée et ses élèves renvoyés dans leur corps d'origine. Les bâtiments demeurent cependant occupés ; ils accueillent en particulier la section d'équitation de l'Ecole de Saint-Cyr.
 Les cadres formés à Saumur composent l'armature de la cavalerie française. Le commandant de l'Ecole, le général Michel, prend la tête de la 3 ème brigade de cuirassiers, qui est affectée à l'armée de Mac-Mahon en Alsace. Au cours de la bataille de Froeschwiller, le 6 août, afin d'éviter l'encerclement, les cuirassiers sont lancés dans une charge désespérée en direction du village de Morsbronn. La puissance de feu des Allemands provoque une hécatombe. Le général Michel ne peut que constater le désastre, après avoir eu son cheval "Diamant" tué sous lui. Dès 1874, le peintre Edouard Detaille a évoqué le 9 ème cuirassiers harcelé dans le village par des tireurs ennemis postés aux fenêtres.

Edouard Detaille,

Cuirasse transpercée attribuée au lieutenant-colonel Archambault de Beaune 

 Une cuirasse transpercée, attribuée au lieutenant-colonel Archambault de Beaune, tué à Woerth, est visible au nouveau musée de la Cavalerie ( précédemment au musée Barbet de Vaux ).

 Improprement appelé « charge de Reichshoffen », ce désastre sonne le glas d'une forme de cavalerie lourde « paralysée par des règlements surannés, intrépide au feu, mais insuffisante dans l'exploration », selon le jugement du général du Barail. Habituellement surclassées par la cavalerie allemande, les troupes à cheval françaises subissent de lourdes pertes ; quatre généraux sont tués au combat. Finalement, l'armée d'active impériale est anéantie ou enfermée dans Metz, sous le commandement de l'inactif Bazaine.

2) La garde mobile dans les combats de la Défense nationale

 La république proclamée le 4 septembre, le gouvernement de la Défense nationale, et surtout Gambetta installé à Tours, s'efforcent de reconstituer des armées, afin de résister à l'avance allemande et afin de rompre l'encerclement de Paris. Ces armées englobent les gardes nationales, instituées en 1868, mais pas du tout entraînées.
 Deux bataillons existent dans le Saumurois. Composée des hommes mariés et des moins valides, la garde nationale sédentaire est chargée de défendre la ville de Saumur et son arrondissement. Les célibataires et les veufs sans enfants sont versés dans la garde nationale mobile et forment le 2 ème bataillon du 29 ème régiment de mobiles du Maine-et-Loire, commandé par le lieutenant-colonel de Paillot ( A.M.S., 5 H 8, historique du 29 ème mobile par le capitaine Gustave-Philippe Doussain ).
 Huit compagnies de 172 hommes forment ce bataillon ; l'une reste en dépôt à Saumur, mais les sept autres, soit environ 1 200 jeunes hommes de l'arrondissement, sont envoyés au combat le 25 septembre, sous le commandement d'Alexandre Le Noir de La Cochetière. Ils sont transportés par chemin de fer vers Bourges et rattachés à la première armée de la Loire du général d'Aurelles de Paladines. Le régiment du Maine-et-Loire compte au départ 3 402 combattants et se voit attribuer des fusils de modèle chassepot. En novembre, il participe à des combats sous la neige aux environs de Salbris et sur la route d'Orléans à Paris. Après l'échec de Beaune-la-Rolande, le régiment se replie au sud de la Loire à La Motte-Beuvron, puis à Mehun-sur-Yèvre. Par un temps épouvantable, sans repos ni nourriture suffisante, les uniformes en lambeaux, le régiment a fondu et ne compte plus que 2 200 présents.
 Il reçoit l'ordre de rejoindre l'armée de Bourbaki, qui combat sur les arrières des troupes allemandes. Transportés par chemin de fer de Bourges à Dôle, les mobiles du Maine-et-Loire combattent aux environs de Besançon. « La variole fait des ravages très rapides. Beaucoup d'hommes meurent dans les cantonnements, emportés brusquement par cette horrible maladie. La fièvre typhoïde et le typhus se mettent de la partie », écrit le capitaine Doussain. Le 25 février 1871, ils ne sont plus que 1 365.
 Considérées comme irrégulières, ces troupes ne sont pas englobées dans l'armistice du 28 janvier. En mars seulement, elles peuvent regagner l'Anjou par petites unités.
 Le 29 ème mobile a beaucoup souffert, perdant près de la moitié de son effectif. Plus précisément :

Officiers                 tués    3
blessés 12
morts de maladie  3
prisonniers 11
Sous-officiers et mobiles
   tués   70
blessés 266
morts de maladie  898
prisonniers  46
disparus  242
Total général des pertes    1 664

 Sur 3 402 combattants au départ, le bilan est lourd, surtout à cause des maladies, qui ont causé de terribles ravages. Les nombreux disparus sont souvent des déserteurs. La 6 ème compagnie du bataillon de Saumur a subi des pertes encore plus sévères ; à Besançon, il ne reste plus que 47 combattants sur 175 au départ.

3) La mise en défense de Saumur

 Pendant ce temps, Saumur s'organise dans la fièvre. La place est commandée d'abord par Charles-Ange Laisant, un capitaine du Génie originaire de la région de Nantes, qui manifeste une grande énergie. Aussi, quand il est remplacé, les conseillers municipaux délégués, Bury et Lecoy, envoient-ils une lettre de protestation. Sitôt la république proclamée, Henri Allain-Targé, nommé préfet de Maine-et-Loire par le gouvernement de la Défense nationale, renouvelle tous les pouvoirs ; il place l'avocat Paul-Emile Abellard à la tête de la sous-préfecture et confie la mairie à un triumvirat de républicains, ardents patriotes : Rémy Bodin, président du Tribunal, le jeune distillateur James Combier et l'avoué Alexandre Labiche. Nommé membre du Comité départemental de la Défense nationale, James Combier se dépense beaucoup et se rend en particulier à Tours, où il rencontre Garibaldi. La commune crée un atelier national chargé de fabriquer des cartouches et organise des distributions de pain pour les gardes nationaux.

 La garnison est nombreuse, mais totalement inexpérimentée. Outre la garde nationale sédentaire et une compagnie de la garde mobile restée sur place, elle est renforcée par de nombreux jeunes gens de tout l'arrondissement, appartenant à la classe 1869, levée en août, et à la classe 1870, mobilisée en septembre. Ces soldats logent chez l'habitant.

 Un projet de défense globale prévoit de couper la levée de la Loire, afin de provoquer une inondation de la vallée de l'Authion, semblable à celle de 1856. La garnison de Saumur s'entraîne et apprend le métier des armes ( Commandant Rolle, « La défense de Saumur en 1870-1871 », S.L.S.A.S., octobre 1913, p. 9-16 ). Une grand'garde permanente de trente hommes guette l'approche de l'ennemi à la Ronde. En arrière, quatre barrières formées de peupliers abattus obstruent la route aux deux tiers de sa largeur. Sur la place du Roi-René, une barricade en pavés surveille le passage du pont Napoléon. Des fourneaux de mines sont mis en oeuvre dans l'arche nord du pont Napoléon et dans une arche du pont Fouchard ( d'après Léon Rolle ). De vieux canons de 12, ornant la cour de l'Ecole de cavalerie, sont montés au château et au Petit Puy, avec mission de battre la route de Tours ( quelques essais de tirs sont effectués ).

4) L'exaltation patriotique

 Dans l'attente des Prussiens, la nervosité est extrême. Les numéros parus du Courrier de Saumur montrent que la population est surtout informée par des télégrammes officiels. Ils donnent des espoirs fallacieux au sujet du siège de Paris, mais ils annoncent la chute de La Flèche et de Tours. Les bobards prolifèrent et la trahison est réprimée d'une manière expéditive.
 Des francs-tireurs amènent depuis Langeais des paysans trouvés porteurs de passeports prussiens et accusés d'acheter des boeufs pour ravitailler l'ennemi. Ils sont jugés dans l'Hôtel de Ville et fusillés dans le cimetière le 18 décembre. Une autre exécution pour viol est opérée le 21 janvier.
 Le brasseur Hütt, originaire de l'Est, est soupçonné d'être un espion prussien ; appréhendé, il est finalement libéré. L'affaire rebondit en mai 1872 dans le cadre de la loge La Persévérance ; Hütt est accusé d'avoir tenu des propos cyniques sur l'inefficacité de la défense nationale et de s'être déclaré  « hautement prussien » ; il est suspendu de la loge pendant six mois et condamné à 25 francs d'amende au profit du tronc de bienfaisance ( B.N.F., F M 2/795 ). Il disparaît de la loge et de Saumur.
 Des uhlans atteignent Noyant ; ils ne vont pas plus loin, mais on les croit aux portes de Saumur. Le 29 janvier 1871, l'entrepreneur Brunet reçoit l'ordre de faire sauter une arche du pont Napoléon. Appliquant le vieil adage militaire, il attend le contre-ordre avant d'exécuter cet ordre surprenant. Le contre-ordre arrive en effet, quand on apprend que l'armistice a été signé le 28 janvier.

5) 225 décès à Saumur

 Nous avons évoqué plus haut les effrayantes maladies qui touchent le 29 ème mobile. La variole frappe aussi durement dans Saumur, en particulier les jeunes soldats venus des bourgs voisins. Le docteur Bury, médecin-major de la garnison, déploie une grande activité ; il ouvre même une ambulance auxiliaire dans sa propre maison des Clérins à Pocé, au risque de contaminer sa famille. Il y installe 52 varioleux, qui avaient été isolés au château. La médecine s'avère cependant d'une faible efficacité. La garnison déplore au total 225 victimes, qui sont inhumées au cimetière de façon anonyme ( tenue secret, ce nombre est communiqué au conseil municipal seulement Cimetière de Saumur, monument aux morts de 1870-1871en novembre 1901 ).

6) Les premiers monuments aux morts

 Au-dessus d'une vaste fosse contenant 249 corps ( A.M.S., 5 H 11 ), on dresse aussitôt un petit monument aux morts de la guerre. C'est la première apparition de ce type d'édifice mémoriel, que 14 communes du Maine-et-Loire élèvent alors. Ce monument est décrit comme sans grâce. En novembre 1901, sur la demande de Stéphane Milon, lui-même ancien combattant, le Conseil municipal de Saumur décide de le faire reconstruire par des hommes compétents au point de vue artistique. C'est le monument actuel, dont les dimensions sont modestes et qui a été retouché postérieurement. « Aux citoyens morts pour la Patrie », la formulation n'est pas encore stabilisée.

7) La première association d'Anciens Combattants

 Première d'une longue lignée, l'Union saumuroise des Anciens Combattants 1870-1871 se constitue assez tardivement, seulement le 24 septembre 1893 ( registre aux A.M.S., 5 H 27 ). Elle est ouverte aux mobilisés de tout l'arrondissement et présidée par Lamy, un proche du docteur Peton. Les anciens combattants ont des droits à défendre, car ils touchent une petite retraite à partir de leurs 60 ans.
 Le souvenir et la commémoration constituent leur lien principal, selon des rituels désormais bien connus, la pose d'une couronne au monument du cimetière, le banquet annuel... Ils se réunissent en corps en 1895 pour accueillir à la gare de Saumur le président Félix Faure, lui-même ancien combattant, et en 1897 pour assister aux obsèques du docteur Bury, leur président d'honneur.
 L'association s'affirme militariste et entend défendre l'honneur de l'armée. Elle intervient dans l'affaire Dreyfus : au cours de son assemblée générale du 6 février 1898, elle vote à l'unanimité des présents un ordre du jour flétrissant « la ligue Zola et consorts, ennemis de la France ». Devant cette prise de position, Eugène Perrault, conseiller général de Montreuil, quitte la société.

  Cette union dépérit, surtout faute d'anciens combattants. Regroupant 61 membres actifs en 1904, elle tombe à 46 en 1913. Elle tient sa dernière réunion connue le 24 juin 1917, laissant la place à de nouvelles associations plus nombreuses et plus influentes.