L'instabilité municipale ( 1870-1879 )

 

1) Un fief républicain

 En république depuis le 4 septembre 1870, la France met neuf ans à s'organiser dans son nouveau régime, après bien des soubresauts. En particulier, le règne de l'Ordre moral prépare une restauration monarchique et exerce des pressions sur la municipalité.
 Après quatre votes républicains en 1869-1870, Saumur manifeste moins d'hésitations. Avec un accident de trajectoire, malgré tout. La cité est durement touchée par la Guerre de 1870-1871 ( nombre élevé de morts, de blessés et surtout de malades décédés, grave crise économique ). Les élections législatives au scrutin de liste départementale se tiennent dès le 8 février 1871, selon les exigences de Bismarck. Dans le Maine-et-Loire, la liste alliant les royalistes et les conservateurs se déclare favorable à la paix, quel qu'en soit le prix. La liste républicaine se montre plus patriote, n'acceptant pas n'importe quelles conditions. Elle est écrasée dans le département, y compris à Saumur, et avec elle, Henri Allain-Targé, Paul-Emile Abellard, James Combier et le montreuillais Alcide Aubelle. Parmi les nouveaux élus, Saumur compte Paul Mayaud, industriel légitimiste, Henri Delavau, propriétaire également royaliste, et Charles Beulé, étiqueté comme orléaniste.
 Après le suicide de ce dernier, une élection partielle, en septembre 1874, choisit un menuisier républicain d'Angers, Alexis Maillé. Cette fois, le Maine-et-Loire vote républicain, y compris Saumur évidemment. La tendance est encore plus nette au second tour des législatives de 1876 : le médecin républicain Jacques-Eugène Bury obtient 81,6 % des suffrages exprimés dans la ville. Cependant, son rival, Eugène Berger, fidèle du Prince impérial, remporte l'élection, car le bonapartisme, s'il est tombé très bas dans la ville, demeure vivant dans le Sud-Saumurois. Pour Saumur, la cause est entendue.

2) Quelle république ?

 Organisée après la dissolution décidée par Mac-Mahon et présentant un enjeu sur la nature du régime, l'élection législative du 14 octobre 1877 passionne l'opinion ( 18,5 % d'abstentions seulement dans la ville, 19,4 % au niveau national ). Les républicains se passionnent tellement qu'ils se disputent. Un comité local a désigné comme candidat James Combier, l'étoile montante des républicains avancés. Des notables jugent ses positions outrancières et peu électoralistes ; le conseiller général Pierre Peton - le père du docteur - et le banquier saumurois Liénard, vraisemblablement appuyés par le docteur Bury, suscitent une autre candidature, celle du général Genet, un ancien bonapartiste rallié à la république, en même temps catholique et conservateur. Deux conceptions de la république sont donc en concurrence publique et le resteront pendant 35 ans.
 Dans Saumur-ville, James Combier vient en tête avec 44,1 % des suffrages exprimés ; le général Genet le suit avec 30,5 %, score honorable pour un parfait inconnu ; Eugène Berger, toujours bonapartiste, défenseur de Mac-Mahon et héritier des voix royalistes, améliore un peu son score de 1876 avec 25,3 % des suffrages. Ce rapport de forces est à retenir, car il indique assez bien les influences respectives de la gauche prononcée, du centrisme et de la droite autoritaire ( résultats tirés du mémoire de maîtrise de Florence Baumard cité en tête du chapitre directeur ).
 Pour l'ensemble de l'arrondissement, les résultats sont exactement inverses. Eugène Berger est réélu dès le premier tour ; le général Genet vient en deuxième position ; Combier, qui effraie les ruraux, obtient un résultat très faible ( voir aussi Emmanuelle Pavillon, La République dans le Saumurois de 1870 à 1914 ( cantons de Montreuil-Bellay, Doué-la-Fontaine et Saumur-Sud ), mémoire de maîtrise, Angers, 1992, A.D.M.L., Bib, n° 8919 ).
 Pour les électeurs de Saumur, la démonstration est faite, ils préfèrent un républicain avancé, particulièrement aux élections municipales, un peu plus modéré aux cantonales et aux législatives, en fonction des candidats en présence. Ce balancement entre radicaux et modérés va dominer la vie locale.

3) Les républicains avancés à la Mairie ( septembre 1870-janvier 1874 )

 Le gouvernement de la Défense nationale met en place des républicains avancés. Les préfets du Maine-et-Loire, Henri Allain-Targé, puis Maurice Engelhard, délèguent le pouvoir municipal à Rémy Bodin, avoué devenu président du tribunal, qui va se maintenir à la tête de la ville pendant trois ans et demi. Ce dernier reçoit le titre de maire par arrêté préfectoral du 24 octobre 1870 ; d'idées avancées, très patriote, il n'est pas une bête politique, préférant s'adonner à la chasse, à la peinture et à la poésie. Ses différents adjoints prennent une place non négligeable, en particulier le remuant James Combier, qui est maintenu, le préfet Le Guay le jugeant « moins dangereux comme adjoint que comme conseiller », jugement que confirme le sous-préfet : « Républicain très avancé. Libre penseur, réputation d'honnête homme. Enorme fortune industrielle. Très influent sur le parti avancé, sur les ouvriers. Ambitieux à l'excès. Plus exalté par ambition et jalousie que par conviction. Intelligent ».
 Cette équipe est renforcée par des élections municipales très favorables en avril-mai 1871 et par des partielles en novembre de la même année. Les sous-préfets notent qu'elle peuple les services communaux d'employés aux convictions républicaines affirmées. Son action est freinée par des pouvoirs supérieurs franchement hostiles, qui cassent certaines décisions. Elle parvient toutefois à se maintenir jusqu'à la loi du 20 janvier 1874, qui élimine les administrations républicaines et qui permet de choisir maire et adjoints en dehors des élus du Conseil municipal.

4) Une tentative modérée ( mars 1874-janvier 1875 )

 Le sous-préfet nommé pour faire régner l'Ordre moral, le vicomte Henri de Beaupoil de Saint-Aulaire, tente de convaincre les députés Mayaud et Delavau d'accepter la charge de maire. Ces derniers refusent, mesurant bien qu'ils seraient en butte à une vive hostilité de la part du conseil. Et ce conseil sort encore plus radical des élections du 22 novembre 1874, où la droite n'a pas même osé présenter une liste.
 Faute d'homme adéquat, le gouvernement se contente d'organiser l'expédition des affaires courantes en nommant un simple délégué. Par arrêté du 6 mars 1874, il charge Jacques-Eugène Bury d'assurer la fonction de maire par intérim, sans lui décerner le titre, mais en lui donnant Abellard et Bodin pour adjoints, cinq jours plus tard. Les trois hommes sont désignés en qualité de premiers inscrits au tableau, c'est-à-dire, comme conseillers les mieux élus.
 Bury passe pour modéré, il l'est effectivement dans son expression et paraît parfois hésitant. Il demeure néanmoins un ferme républicain, franchement hostile à l'Ordre moral et à ses tentatives de Restauration. Il tient à rassurer ses amis en proclamant aussitôt qu'il est « en parfaire communauté d'idées et de principes » avec l'administration destituée ( A.M.S., 1 K 177 ).
 Il est attaqué de toutes parts et subit une campagne calomnieuse orchestrée par L'Echo saumurois. Honnête homme, il est très affecté par ces bassesses. Invoquant ses lourdes charges, il signe sa lettre de démission le 18 janvier 1875. Il se retire de la vie municipale saumuroise pour devenir le premier magistrat de Distré, ce qui ne l'empêchera pas de refaire surface comme député ( Isabelle Emeriau, « Le docteur Bury : essai biographique ( 1814-1897 ) », A.B.P.O., 1994, n° 2, p. 81-101 ).

5) Une tentative de compromis ( janvier 1875-mai 1879 )

 Georges Lecoy écrit alors au Président de la République pour le supplier de nommer un véritable maire disposant des pouvoirs entiers. En retour, il est nommé lui-aussi maire par intérim le 28 janvier, sans même qu'on lui accorde des adjoints. On peut voir dans cette attitude une volonté de brimer une commune opposante. De même, Lecoy demande de pouvoir envoyer à la sous-préfecture les délibérations municipales paraphées par seulement quelques signatures comme on le pratique depuis 1832. Le préfet exige la signature de tous les conseillers municipaux, ce qui alourdit les opérations ( A.D.M.L., 4 Z 32 ). Lecoy nomme lui-même le 3 février deux conseillers pour l'assister dans l'expédition des affaires courantes : l'industriel en vins mousseux, Armand Gratien, républicain modéré, et Gabriel Rosset, républicain avancé.
 Sous la pression gouvernementale plus que par conviction personnelle, il se montre conciliant avec la droite catholique, soutenant le bureau de bienfaisance et les écoles privées et prenant des demi-mesures sur la question des processions. Colère des conseillers les plus radicaux. Des séances sont houleuses, des injures sont échangées au cours du Conseil du 9 juin 1875. En réalité, Lecoy avait été nommé à l'essai. Comme il donne plutôt satisfaction, Buffet, le ministre de l'Intérieur, le nomme maire à part entière le 21 juillet 1875, avec les deux adjoints qu'il avait choisis ( thèse d'Isabelle Emeriau, p. 387 ). Il est reconduit dans sa fonction le 18 avril 1878, assisté cette fois par Bodin et Abellard. Lors de la séance du 9 mai, où il est installé, sept conseillers sont absents, James Combier et ses proches amis.
 Ces derniers mènent contre lui une campagne de harcèlement, en plaçant au coeur du débat l'affaire des processions ( voir L'anticléricalisme, première phase ). Lecoy se sait minoritaire sur ce point. Il a 78 ans et peut occuper un fauteuil plus confortable de juge de paix du canton de Saumur N.- O., ce qui est incompatible avec la fonction de maire. Il remet sa démission le 2 mai 1879. Ses adjoints l'imitent peu après. De nombreux conseillers municipaux ont refusé leur élection ou ont démissionné.
 Le champ est libre pour Combier et les radicaux, qui bénéficient également de la victoire de leurs idées à l'échelle nationale et désormais d'une administration locale favorable.

 Période instable, brimades des autorités supérieures, crise économique, les municipalités n'ont pu lancer qu'un seul grand chantier au cours de cette décennie, la reconstruction complète du Collège de Garçons par l'architecte Roffay.