Le Boulangisme à Saumur ( 1888-1889 )

 

 1) Un terrain favorable

 Devenu ministre de la Guerre en 1886, avec l'appui de Clemenceau, le général Boulanger se taille une belle popularité, car il est proche du soldat ( les gamelles remplacées par des assiettes ), cocardier ( les guérites repeintes en bleu, blanc, rouge ) et revanchard, prêt à repartir en guerre contre les Allemands dans un contexte diplomatique désastreux.
 Populaire dans l'armée, Boulanger l'est également dans la ville, où il est venu inspecter l'Ecole de cavalerie. On y admire sa prestance monté sur son cheval noir à la revue de Longchamp. Dans les milieux radicaux et chez les orphelins du bonapartisme, toujours nombreux dans l'arrondissement ( puisqu'ils portent Eugène Berger à la députation ), il plaît parce qu'il a la tripe populaire, anti-bourgeoise et anti-conservatrice, parce qu'il se proclame ferme républicain, ce qui était rare parmi les officiers généraux, parce qu'il donne à l'occasion dans l'anticléricalisme ( « les curés, sac au dos » ), parce qu'il dénonce les jeux parlementaires des républicains opportunistes, qui entraînent des crises ministérielles à répétition. Ses thèses en faveur de la dissolution et de la révision constitutionnelle recoupent le programme radical ( d'après les analyses de Zeev Sternhell ).

2) La Ligue des Patriotes, premier mouvement politique de masse de Saumur ( 1888 )

 Quand Boulanger, mis imprudemment à la retraite, prend la tête du parti révisionniste, il rencontre un faible écho dans l'Anjou royaliste ou modéré, mais un succès foudroyant dans le Saumurois, plus tourné vers la nouveauté et admirateur des hommes à poigne.
 La Ligue des Patriotes de Saumur, fondée dans le courant de 1888, devient vite un mouvement de masse. A son apogée, elle regroupe 160 membres, selon un rapport du commissaire spécial ( A.D.M.L., 1 M 6/61, 10 mars 1889 ). Ce sont des éléments radicaux ou républicains modérés qui adhèrent. De nombreuses notabilités se déclarent intéressées : le docteur Peton, ancien adjoint, le conseiller municipal Georges Terrien, le docteur Camille Lionet, influent médecin de Doué, Perreau, secrétaire général de la Mairie de Saumur, Cheilland, secrétaire à la sous-préfecture et président de La Libre Pensée. Les éléments catholiques ou conservateurs paraissent au début plus distants.

 Le président du comité local est Gustave-Philippe Doussain, proche de la municipalité, capitaine au 29 ème mobile pendant la Guerre de 1870-1871, caricature de l'ancien combattant par son style martial et animateur d'une société de tir, c'est-à-dire d'une société de préparation militaire.

 En liaison avec cette association, est lancée le 27 octobre 1888 une publication bihebdomadaire, La Petite Loire, dirigée par l'ancien notaire et homme d'affaires François-Armand Renou. Cet organe dénonce vigoureusement les gouvernements opportunistes.

 Mouvement de masse, le parti boulangiste cherche d'abord à s'appuyer sur le suffrage universel, qu'il ne méprise nullement. Le 26 février 1888, se déroule une élection législative partielle portant sur tout le département, en raison d'un retour temporaire au scrutin de liste. Sans s'être déclaré candidat, le général Boulanger reçoit 10,6 % des voix par rapport aux inscrits dans le canton de Saumur N.E. et 194 voix dans la ville de Saumur, et le général Lacretelle, bonapartiste assez proche de ses thèses, est élu. Le terrain semble donc excellent pour un éventuel " parachutage " de Boulanger dans la région, en cas de nouvelle élection.
 Afin de vérifier cette situation et de nouer des contacts, l'avocat Georges Laguerre, député radical rallié au révisionnisme et directeur de La Presse, principal organe du mouvement, vient donner une conférence à Saumur le 23 décembre 1888. La grande salle du théâtre est comble, ce qui représente au moins 1000 participants. La vague boulangiste semble prête à submerger la ville. Cependant, toujours circonspect, le docteur Peton, présent dans la salle, refuse de présider la réunion.

3) La fracture de janvier 1889

 Le 27 janvier suivant, le général Boulanger est triomphalement élu député de Paris. Ses proches le pressent de marcher sur l'Elysée et de s'emparer du pouvoir, resté sans défenseurs. Il refuse en disant  : « l'Empire est mort du Deux-Décembre ». Ses sympathisants comprennent que Boulanger n'est pas César, mais aussi que son mouvement représente un danger pour la République. Le déclin est rapide. Après avoir témoigné de la sympathie, les radicaux font de la surenchère dans la condamnation. Toujours véhément, Le Courrier de Saumur du 29 janvier 1889 dénonce « ce peuple affolé de servitude qui un jour pleurera des larmes de sang en songeant à l'heure de folie où il s'est jeté dans les bras d'un général menteur et rebelle ».

 C'est maintenant la Droite autoritaire qui prend le relais des radicaux dans les rangs boulangistes. Geoffrey Ratouis ( p. 30 ) signale que Mgr Freppel assiste au banquet de 1 200 couverts que la Ligue donne à Tours le 17 mars 1889. Y assistaient également le capitaine Doussain et le secrétaire général de la mairie de Saumur. Il s'en est fallu de peu pour que l'évêque s'y retrouve en compagnie de James Combier !

4) James Combier, militant radical révisionniste

 Le maire de Saumur admirait en Boulanger le ministre de la Guerre qui avait regonflé le moral de ses troupes. Combier avait licencié un de ses représentants de commerce qui avait tenu des propos grossiers sur le général. Il restait, malgré tout, prudent sur son action politique. D'après I. Emeriau, c'est seulement en décembre 1888 qu'il se rallie au Boulangisme. Il met ensuite les bouchées doubles. Il finance la campagne parisienne du général, prélevant plus de 20 000 francs sur les fonds de son entreprise. Alors que ses amis politiques condamnent les tendances factieuses du mouvement, Combier s'engage publiquement en sa faveur, travaillant activement à l'élection de députés boulangistes aux législatives des 22 septembre et 6 octobre 1889.
 Le commissaire spécial de la police des chemins de fer essaie d'expliquer les plans biscornus qu'il échafaude pour la circonscription de Saumur, qui avait d'abord sa préférence, et pour la circonscription de Baugé, qu'il choisit finalement. La campagne est très vigoureuse.
 Au cours de travaux, en face du théâtre, rue Molière, est réapparu cet ancien emplacement d'affichage. Cette curieuse déclaration imprimée évoque « le procès intenté au Général Boulanger », « le mécontentement du Pays » : elle attaque opportunistes et radicaux. Il s'agit d'une affiche de la campagne boulangiste.

Affiche électorale boulangiste de 1889

 

Affiche électorale - signature

 Le candidat signe en bas. Je pense qu'il s'agit d'Eugène BERGer, passé du bonapartisme au boulangisme et vainqueur final dans la circonscription. Les thèmes révisionnistes sont au coeur du débat électoral, à Saumur comme à Baugé. Le docteur Lionet, candidat républicain, qui arrive en tête sur la ville de Saumur, reprend des idées boulangistes. Dans la circonscription de Baugé, Combier est le défenseur le plus ardent du général, et promet en même temps d'élargir le droit de chasse. Il lutte contre Benoist, l'ancien député républicain. Tous deux sont battus par Lacretelle, teinté lui-aussi de boulangisme. Le score de Combier est faible : 2 227 voix ( 10,02 % des inscrits ). Cet échec et son comportement hasardeux annoncent la fin de sa carrière politique.

5) Une forte survivance nationaliste

 Bien que dissoute officiellement, la ligue des Patriotes survit à Saumur, au moins jusqu'en 1899. Elle est le noyau d'un groupe nationaliste et xénophobe, toujours relayé par La Petite Loire et réactivé dans l'antidreyfusisme. Le conseiller municipal conservateur Fabien Cesbron, à ses débuts avocat à Saumur, se situe dans cette mouvance ; partisan de Déroulède, il parvient à se faire élire député nationaliste de Baugé en 1902.

 La poussée de fièvre en faveur de Boulanger a largement touché les milieux radicaux. Cet enthousiasme en faveur d'un fier-à-bras et de son entourage de comploteurs est l'indice d'une insuffisante culture démocratique, même chez les plus fermes partisans de la République. Cependant, cet engouement ne dure que quelques mois. A l'inverse James Combier persiste à nier que le général puisse constituer un danger pour la démocratie ; ancien adversaire résolu de Napoléon III, il n'aperçoit pas les similitudes entre les deux hommes, étant aveuglé par son tempérament d'aventurier.