L'anticléricalisme : les Républicains sur la défensive ( 1869-1879 )

 

 L'anticléricalisme, la lutte contre l'influence du clergé catholique dans les affaires publiques, n'existe qu'en réponse à un cléricalisme antérieur. L'étroite alliance du trône et de l'autel sous la Restauration a donné à Saumur une poussée anticléricale dans les années 1830-1834. Les privilèges accordés à l'Eglise sous le Second Empire, notamment à Saumur avec la participation zélée de Charles Louvet, puis sous le gouvernement de l'Ordre moral, suscitent de vigoureuses réactions.

1) Les points de friction dans les années 1870

 Tout part du Concordat et de ses articles organiques. La mise en application de ce texte à la rédaction tortueuse engendre un contentieux fourni, l'Etat entendant mettre l'Eglise catholique à son service, et l'Eglise catholique l'inverse. Quitte à sacrifier l'exhaustivité au profit de la clarté, nous tentons au préalable de présenter les points locaux de conflit entre les nouveaux pouvoirs républicains et le clergé catholique.

Les processions

 Les pèlerinages sont en cause ; cependant, le débat porte surtout sur la procession du Saint-Sacrement ou sacre, cérémonie solennelle qui réunit les quatre paroisses dans tous les quartiers de la ville, le dimanche de la Fête-Dieu, 63 jours après Pâques. Cette procession est habituellement redoublée dans les paroisses le dimanche suivant par la procession de l'Octave du Saint-Sacrement. Manifestation éclatante de la puissance catholique, riposte à la présence protestante, parade des hiérarchies de la cité, le sacre a de tout temps été conflictuel. Sous l'Ancien Régime, on s'y bousculait pour occuper la préséance jusqu'à échanger des horions entre le curé de Saumur et le prieur de Nantilly, entre les divers corps constitués et les métiers de la ville. C'est le curé de Saint-Pierre, Henri Bernier, qui relance les conflits, parce qu'il trouve l'escorte armée insuffisante. En 1832 et 1833, il supprime la procession, puis il la fait sans escorte de la garde nationale ou de la gendarmerie.

 Les données changent avec l'implantation reconnue d'une église réformée. Certains milieux catholiques, prévoyant les difficultés, polémiquent alors avec les protestants. En effet, les articles organiques du Concordat du 18 germinal an X sont explicites sur ce point :

« XLV - Aucune cérémonie religieuse n'aura lieu hors des édifices consacrés au culte catholique dans les villes où il y a des temples destinés à différens cultes ».

 Le texte ne souffre d'aucune ambiguïté et, sauf à la considérer comme une manifestation folklorique, la procession de la Fête-Dieu à travers la ville tombe sous le coup de l'interdit. Le Conseil municipal n'a en principe pas à en débattre ; c'est au maire de prendre l'arrêté mettant la loi en application. Louvet s'y refuse, et il en était de même dans de nombreuses autres villes multi-confessionnelles. Depuis leurs victoires électorales, les républicains posent la question à leurs maires.

Le pèlerinage des Ardilliers

 Depuis le début du XVIIIe siècle, les pèlerins avaient déserté le sanctuaire des Ardilliers et la chapelle de Richelieu, rongée par l'humidité et soutenue par des cintres de bois, avait été abattue en 1841. Une reconstruction complète est lancée à partir de fonds récoltés par les soeurs de la Providence et à partir de dons de la famille Mayaud. La chapelle est totalement restaurée par Joly-Leterme dans les années 1849-1852. Le 1er mai 1855, Mgr Angebault, évêque d'Angers, vient y présider le renouvellement de la consécration de la ville à la Vierge des Ardilliers. Une grande procession parcourt la ville, ouverte par un détachement de l'Ecole de cavalerie ; toutes les autorités sont présentes, le maire, le sous-préfet, le général ( Jean de Viguerie, Notre-Dame des Ardilliers. Le pèlerinage de Loire, OEIL, 1986, p. 71 ). Cette cérémonie marque l'apogée du pouvoir clérical dans la ville. Ses chantres la présentent comme une manifestation unanime des habitants. Il n'en est rien, les élections vont le prouver peu après.
 En tout cas, les pèlerinages reprennent ; quelques cortèges paroissiaux défilent à travers le quartier, ce qui enfreint la règle du Concordat. Au cours de la séance du 9 septembre 1867, un conseiller municipal proteste contre ces manifestations publiques, mais le maire Louvet laisse faire. Au contraire, le pèlerinage se donne les moyens d'un grand développement. Après la mort de l'abbé Macé, aumônier de la Providence, cinq pères missionnaires de la congrégation des Enfants de Marie Immaculée, dits Pères de Chavagnes, viennent en 1867 prendre en charge le pèlerinage. Ils s'installent à proximité au n° 4, quai de Limoges. Ils appartiennent cependant à une congrégation non-autorisée.

L'autorisation des congrégations

 Les ordres religieux soumis à une règle interne, tout comme les associations, ont constamment excité la suspicion des pouvoirs publics. On se rappelle l'interdiction des voeux monastiques par l'Assemblée constituante. Le Concordat ne parle pas des congrégations, pour la simple raison qu'elles n'existaient pas alors, et Napoléon Bonaparte ne les aurait pas tolérées. Avec beaucoup de réserves du clergé séculier, le gouvernement de la Restauration fait voter des lois en 1817 et 1825, permettant leur constitution, sous la réserve d'une autorisation législative. En réalité, de nombreuses congrégations se constituent sans aucune autorisation. C'est sur ce constat qu'en mars 1880, Jules Ferry décrète la dispersion des jésuites. A Saumur, les Pères de Chavagnes et des religieuses enseignantes peuvent être frappés, car aucun texte ne les autorise.

La bienfaisance

 Les oeuvres de bienfaisance sont affaire d'Eglise et nul ne conteste le dévouement des religieuses qui s'y emploient. Cependant, le mélange des pouvoirs voulu par le Concordat est source de difficultés.
  L'hôpital est municipal et géré par des administrateurs civils, souvent peu cléricaux. Les soins aux malades sont confiés à des congrégations religieuses. Les soeurs augustines, qui étaient installées à l'Hôtel-Dieu par traité, n'obéissaient qu'à leur supérieure et, avant comme après la Révolution, entretenaient des relations difficiles avec les administrateurs. Elles sont finalement remerciées en 1828 et remplacées par des soeurs de Sainte-Anne ( Jeanne Delanoue ), qui ont de bons rapports avec la commune. De même, l'orphelinat des filles est confié aux soeurs de La Pommeraye.
 « La charité est l'élément de propagande par excellence », répète-t-on dans les milieux ecclésiastiques. A Saumur, le clergé dirige le Bureau de bienfaisance, qui est surtout alimenté par une subvention de la ville et par le produit des amendes. Les quatre curés de la ville y sont administrateurs de plein droit et quatre religieuses de Sainte-Anne distribuent des secours et gèrent l'ouvroir municipal. Ces lieux de bienfaisance étant aussi des lieux d'influence, par des manoeuvres compliquées les municipalités laïques vont s'efforcer de les arracher à la sphère ecclésiastique.

L'enseignement

 Avant les lois de Jules Ferry, l'enseignement est obligatoirement religieux, le collège municipal est doté d'un aumônier. A la campagne, l'instituteur est surveillé par le curé ; dans quelques villages de la Côte, il est le seul homme à assister à la messe, par obligation.
 A Saumur, les écoles communales de filles sont confiées à des congrégations de religieuses. Pour les garçons, l'école des Récollets est tenue par des laïques, l'école de la rue Duplessis-Mornay par des Frères de la Doctrine chrétienne, qui avaient été chassés des Récollets. Louvet avait racheté leur bâtiment et rétabli une subvention municipale. En 1866, le Conseil impose au maire la suppression de cette subvention. L'école des Frères devient une école libre, non aidée, selon le régime de la loi Falloux de 1850. Peu après, les républicains victorieux exigent qu'elle paie un loyer à la ville.
 Ces problèmes de statut vont rebondir, la question scolaire se plaçant au coeur des conflits.

Les lieux de culte

 Les églises nécessaires au culte demeurent propriété publique. Le Concordat ordonne de les remettre gratuitement à la disposition des évêques. De nombreuses chapelles, qui sont totalement privées, fleurissent à cette époque, les plus belles étant la chapelle de Sainte-Anne de Nantilly, rue de la Gueule-du-Loup, construite dans un bon style Plantagenêt par Emile Roffay, et la chapelle du collège Saint-Louis, élevée par Hardion en 1902 en s'inspirant des monuments religieux de Versailles.
 De gros travaux sont effectués sur toutes les églises paroissiales. Les fabriques ne peuvent y faire face. Quand l'édifice est classé monument historique, comme Nantilly et Saint-Pierre, l'Etat prend habituellement à sa charge les deux tiers de la dépense et la commune l'autre tiers. Malgré l'ampleur des sommes engagées, aucun conflit majeur n'est signalé, seulement quelques anicroches, comme le refus par le maire Vinsonneau de réparer le toit de Nantilly en 1892. Le statut de la chapelle Saint-Jean est plus ambigu : n'existant plus en 1802, elle n'est pas concordataire, mais elle est municipale. Louvet l'avait fait restaurer en déclarant vouloir y installer le bureau de bienfaisance. En réalité, il la remet au culte et la confie au curé de Saint-Pierre, ce que contestent les municipalités républicaines, qui voudraient y installer l'auditoire de la Justice de Paix.

Les presbytères

 Les communes sont tenues de fournir au curé « un logement et un jardin », selon les termes du Concordat. La municipalité Louvet laisse un bon réseau de presbytères ; trois appartiennent à la ville, le presbytère de Saint-Nicolas appartient à la fabrique. Peu de problèmes dans ce secteur, jusqu'au lendemain des lois de Séparation, d'après lesquelles le clergé n'est plus logé. Il pourra conserver son presbytère contre un loyer ou bien il sera expulsé.

Les règles funéraires

 Le grand cimetière est municipal et le maire en assure la gestion. Cependant, le clergé l'a bénit et il organise les convois funèbres. Un règlement municipal fixe l'itinéraire de ces convois à partir de chaque église, mais le clergé souhaite parfois un circuit particulier, notamment pour les curés, dont le cortège fait le tour de leur ancienne paroisse. Selon les ecclésiastiques, les non-baptisés et les personnes qui se seraient suicidées doivent être enterrées dans un espace à part. Lors d'une bénédiction des nouveaux carrés, le 13 septembre 1874, le curé de Saint-Pierre a laissé à l'écart une partie protestante et un terrain pour les enfants non-baptisés. Mgr Freppel rappelle à la vigilance sur ces principes. Cependant, rares sont les conflits qui se sont développés sur ce sujet, car la loi du 26 juillet 1881 supprime le caractère confessionnel des cimetières.

Les subventions

 Seuls les curés, les desservants, les aumôniers ou les vicaires agréés reçoivent un traitement de l'Etat. Bien des communes votent une petite somme d'argent pour les autres vicaires. C'était le cas à Saumur sous Louvet.
 De même, les fabriques peuvent recevoir une subvention municipale, à la condition d'en prouver la nécessité. Ainsi Louvet avait accordé la somme de 3 300 francs à la fabrique de Saint-Nicolas pour la construction du nouveau clocher. Les municipalités républicaines sont en général hostiles à ces aides, sauf pour les gros travaux aux églises.

2) L'attitude religieuse des chefs républicains

 L'hostilité à la puissance du clergé catholique constitue l'un des ciments les plus solides entre les républicains. Tous approuvent cette lutte, mais tous n'y mettent pas la même ardeur en fonction de leurs convictions personnelles.

Les protestants

 Tous les chefs de famille protestants se déclarent républicains. Parmi eux, Blaise Terrien, charpentier, et son fils, Georges, patron bijoutier, sont conseillers municipaux et s'associent pleinement au combat anticlérical. En contrepartie, d'une façon constante, les municipalités républicaines se montrent favorables aux intérêts protestants.

Les catholiques de tradition

 La majorité des chefs républicains et de leurs électeurs appartiennent à la sphère catholique, étant baptisés, faisant célébrer une première communion à leurs filles, se mariant à l'église à la demande de leur promise et acceptant des obsèques religieuses, tout en gardant une distance courtoise avec le clergé. Ils ne sont pas antireligieux, distinguant fortement la pratique privée et l'action politique. C'est par exemple le cas du pharmacien Auguste Brillatz, conseiller municipal républicain, qui envoie son fils à Saint-Louis, du docteur Bury, qui se fait enterrer religieusement à Distré, ou du docteur Peton, qui fait baptiser sa fille Marthe avant sa première communion et qui reçoit des obsèques religieuses ( I. Emeriau, p. 257, note 1 217 ).

Les déistes

 Longtemps majoritaires au sein de la loge La Persévérance, les déistes invoquent le Grand Architecte de l'Univers. Favorables à une forme de religion naturelle, ils se montrent très scrupuleux en matière de tolérance.

Les athées

 A partir de 1868, les dirigeants les plus influents de La Persévérance se déclarent athées ( voir histoire de cette loge ). Les familles Coulon, Piéron, Combier et Cholet prennent la tête du mouvement, se montrant les plus ardemment anticléricales et en même temps antireligieuses, bien qu'elles protestent du contraire. Ernest Roland, le directeur du Courrier de Saumur pousse cette attitude jusqu'à la caricature, racontant avec délices les affaires de clercs pédophiles. Il relate les enterrements civils sous forme de bulletins de victoire et se révéle volontiers inquisitorial à l'égard de ses amis. Impossible d'établir une statistique précise sur ce point ; il est cependant certain que les enterrements civils, signalés dans la presse et dans les rapports du sous-préfet, ne sont pas si nombreux.

 Qu'ils soient mus par leurs convictions politiques ou par leurs convictions philosophiques, les républicains anticléricaux sont tous scrupuleusement légalistes. Leur action s'appuie toujours sur les textes en vigueur et ils ne procèdent jamais par coup de force. D'ailleurs, dans les années 1870, les municipalités républicaines, loin d'attaquer, sont plutôt sur la défensive.

3) La nouvelle offensive catholique ( 1870-1875 )

 En juillet 1870, Charles-Emile Freppel s'installe à la tête du diocèse d'Angers. Après avoir été bonapartiste, il est devenu un légitimiste intransigeant, combattant toute idée libérale ; mélangeant religion et politique, il projette de se faire élire député en Anjou ( avant de le devenir dans le Finistère ). Plaçant la religion au-dessus des lois, le droit canon au-dessus du droit civil, il donne des ordres au préfet et aux maires. Il se déclare en outre ultramontain et défenseur de l'infaillibilité pontificale, ce qui ne peut plaire à Saumur, marqué par une vieille tradition gallicane et plus récemment par le passage d'Henri Bernier, curé de Saint-Pierre. Quintessence de réactionnaire, Mgr Freppel constitue pain bénit pour des anticléricaux. Dans un premier temps, il leur donne du fil à retordre, car le personnage a de l'envergure et de l'énergie, se révélant bon orateur ( sauf après les repas trop arrosés ), cultivant les appuis en haut lieu, capable de réunir des fonds considérables et négociateur tenace ( voir son portrait par Jean-Luc Marais, dans Histoire des diocèses de France. Angers, s.d. Fr. Lebrun, Beauchesne, 1981, p. 213-214 ).
 Mgr Freppel entend reconquérir en force le Saumurois, à partir de ses traditions et en prenant appui sur les cadres de la société. Il développe le pèlerinage des Ardilliers, qu'il visite à quatre reprises. Il crée en 1872 le collège Saint-Louis dans le but d'encadrer les enfants de la bourgeoisie. Il sauve L'Echo saumurois de la déconfiture. La mense épiscopale achète en 1876 les locaux du patronage Saint-Pierre. L'évêque inspecte la région au pas de charge. Joseph Subileau, curé républicain de Montreuil-Bellay, le décrit comme brutal, flanquant des claques sonores aux gamins un jour de confirmation.
 Freppel reproche au clergé saumurois son manque de fermeté et d'audace. Il est vrai qu'Elie Cesbron, curé de Saint-Pierre de 1870 à 1876, était d'un naturel paisible et ne se mêlait guère de politique. Pour lui succéder, l'évêque nomme Jean-Félix-Michel Mérit, curé de 1876 à 1890. Fils d'un forgeron des Tuffeaux, ancien élève boursier devenu professeur de rhétorique, il a publié des Lettres sur le beau en littérature et quelques autres livres. Brillant sujet, proposé pour devenir évêque, sûrement pas républicain, mais peu porté sur l'action politique, il se révèle un personnage combatif qui va s'affronter avec Combier [ Ne pas le confondre avec l'abbé Joseph Mérit, professeur à Saint-Louis et érudit local fort tolérant du début du XXe siècle ].

4) Les succès du clergé

 Les multiples incidents qui se produisent de 1870 à 1875 se terminent habituellement par un succès du clergé.
 La première visite de Mgr Freppel à Saumur, le dimanche 20 novembre 1870, fait quelque bruit. Les nouvelles administrations républicaines se mettent alors en place et les Prussiens approchent. L'évêque annonce son intention de se rendre en procession de Saint-Pierre aux Ardilliers pour implorer la protection de la Vierge-Marie. Rémy Bodin, faisant fonction de maire, par arrêté du 16 novembre, suspend - suspend seulement - toute procession hors des églises, qu'il juge fâcheuse dans les circonstances actuelles et susceptible de provoquer des manifestations contraires ( A.M.S., 3 D 4 ). Deux jours plus tôt, lors de l'installation officielle de la municipalité, le conseil et le sous-préfet Abellard s'étaient prononcés dans le sens de la non-autorisation du cortège.
 Freppel le prend de haut et réagit vite. Il écrit à Adolphe Crémieux, ministre de la Justice, installé à Tours, qu'il n'a pas à obéir à une loi « imposée par un fonctionnaire », que seul le gouvernement peut lui donner des ordres. Soucieux d'unité nationale, Crémieux n'ose pas soutenir Bodin. Fort d'une réponse conciliante, l'évêque, le 20 novembre, part du presbytère de Saint-Pierre, sans croix ni bannière, il se rend aux Ardilliers par le quai de Limoges, suivi par une foule nombreuse, organisant bel et bien une procession interdite, même si elle n'en prend pas toutes les formes extérieures. Fanfaronnant quelque peu, Rémy Bodin revient sur son texte le lendemain, 21 novembre, précisant « que la procession que cet arrêté avait eu pour but d'empêcher n'ayant pas eu lieu, l'arrêté ne doit pas être maintenu ». En fait, lâché par son ministre, Bodin autorise à nouveau les processions.
 Le 31 août 1871, le Conseil municipal souhaite que tous les établissements publics d'enseignement soient dirigés par des laïques à partir de la rentrée de 1872. Par suite de blocages en haut lieu, ce voeu n'est pas mis en application.
 Dans ses rapports mensuels, le sous-préfet note le 31 mars 1872 au sujet du clergé : « Toujours envahissant, mais sans succès ». Il apporte une nuance le 20 juillet suivant : « Autant le clergé de Saumur est prudent, autant celui des campagnes l'est peu » ( A.D.M.L., 1 M 3/4 ).
 De nouveaux incidents éclatent cette même année à propos du déficit des fabriques, que la ville est tenue de combler. Cependant, la municipalité veut refuser cette aide, après que la commission du budget ait décelé des « irrégularités calculées » dans les comptes. Les quatre curés de Saumur protestent contre cette accusation et Rémy Bodin échange à ce sujet des lettres polémiques avec Mgr Freppel ( Isabelle Emeriau, Monseigneur Freppel dans le Maine-et-Loire, 1870-1891, mémoire de maîtrise, Angers, 1989, p. 172, A.D.M.L., BIB, n° 9 844 ). Inutile de s'appesantir sur les rebondissements. Dans tous les cas, notamment sur les aides accordées à cinq vicaires de la ville et sur les subventions en faveur des écoles libres, le préfet donne l'ordre au maire d'inscrire ces dépenses à son budget.

 Une autre affaire, au départ d'ordre privé, prend alors un grand retentissement. Le fils aîné de James Combier, issu de son premier mariage, décède des suites d'une méningite tuberculeuse. L'enfant n'a pas été baptisé et est enterré civilement le 27 septembre 1875. Les « enfouissements civils » étaient désormais assez fréquents dans le Saumurois, c'est apparemment le deuxième cas pour un enfant. L'Echo saumurois a scruté le cortège : 130 personnes, dont 27 femmes, et surtout, le maire, Georges Lecoy, ses deux adjoints et neuf conseillers municipaux [ N'est-ce pas élémentaire à l'occasion d'un deuil frappant un collègue ? ]. Les élus ne portent pas d'écharpe, le maire - qui se montrait plutôt conciliant avec le clergé - s'est écarté du cortège à l'entrée du cimetière ; aucun discours n'est prononcé, contrairement à la pratique habituelle lors des funérailles civiles. La cérémonie n'a nullement pris l'aspect d'une manifestation, et l'enfant est inhumé dans l'enclos familial, dans la partie bénite du cimetière ( carré AA1-116 ).
 De plus en plus véhément, L'Echo saumurois s'insurge contre cette inhumation « en terre bénite au milieu des catholiques, dont on ne craignait pas de polluer les tombeaux ». Plus caractéristique de la période de l'Ordre moral, les quatre curés de la ville envoient une protestation au préfet au sujet de la présence de la municipalité dans le cortège. Mgr Freppel, qui vise toujours haut, écrit le 8 octobre 1875 au ministre de l'Intérieur, Louis Buffet, ami de Louvet ; à ses yeux, les autorités municipales devaient se contenter d'une « visite, sans s'associer à un scandale » ; toujours politique, il ajoute : « le parti conservateur dans le Saumurois recevrait une grave atteinte si cette manifestation reste sans blâme de la part de l'administration ». Le ministre adresse effectivement un blâme officiel au maire et à ses adjoints et ordonne que le sous-préfet y ajoute un blâme verbal, ce qu'il n'a pas fait ( documents dans S.L.S.A.S., 1992, p. 76-78 ).
 Des municipalités républicaines sont alors révoquées pour bien moins par le gouvernement d'Ordre moral. Mais, à Saumur, ce gouvernement ne pouvait trouver personne pour remplacer Lecoy. Le blâme ministériel a sans doute été opérant, car ce dernier accentue son attitude conciliante.

5) Discorde chez les républicains ( 1876-1879 )

 Lorsque l'abbé Mérit s'installe à la cure de Saint-Pierre, le maire lui envoie le 4 juin 1876 une lettre l'assurant d'un accueil cordial en ajoutant : « nous avons besoin de vivre en paix et dans les meilleurs termes avec le clergé » ( cité par Fl. Baumard, op.cit., p. 94 ). Lecoy accorde désormais sans se faire prier des subventions aux écoles privées et au bureau de bienfaisance.
 Une partie du Conseil lui mène la vie dure. Combier, qui ne cache pas ses ambitions, émet à plusieurs reprises le souhait de voir interdire toutes les processions. Au cours de la séance du 1er juin 1878, le maire refuse de prendre cette décision, estimant que « la population de notre ville n'est pas préparée à la mesure réclamée ». Il est disposé à interdire les pèlerinages de personnes étrangères au département, mais non une procession de tradition locale. Combier adresse un compte rendu détaillé au Courrier de Saumur, dans le but de préparer l'opinion à cette mesure. Le 28 juin, le maire prend un arrêté qui constitue une sorte de compromis : « de manière à éviter tout froissement pour la religion réformée », les processions ne devront pas passer par la rue du Petit-Mail et l'extrémité de la rue des Payens, c'est-à-dire près du temple protestant, car, non sans malice, les catholiques avaient pris l'habitude de dresser un reposoir sur la place de l'Arche-Dorée. Cette demi-mesure mécontente tout le monde, et la guerre se poursuit entre Lecoy et Combier, qui entraîne derrière lui une majorité de conseillers municipaux souhaitant le porter à la mairie. Dans une lettre privée, le sous-préfet le surnomme " l'ambitieux ".

 La crise est résolue par l'évolution nationale. Le 30 janvier 1879, le président Mac-Mahon démissionne et les républicains avancés s'emparent de la totalité du pouvoir. Un nouveau sous-préfet de sentiments progressistes, Aristide Demangeat, est nommé à Saumur le 25 mars. Comprenant que sa position est désormais intenable, et alors qu'il peut s'installer dans un confortable fauteuil de juge de paix, Georges Lecoy donne sa démission le 2 mai 1879. Ses adjoints renoncent peu après.
 En même temps, le clergé adopte une attitude provocante. Un pèlerinage, venu en bateau à vapeur, a défilé vers les Ardilliers, sans la moindre autorisation et en chantant un cantique plus politique que religieux : « Sauvez Rome et la France au nom du Sacré-Coeur ! ». En chaire, le curé de Saint-Pierre annonce qu'il compte bien organiser la procession du Sacre et passer par la place de la Gendarmerie...