L'offensive anticléricale ( 1879-1892)

 

 Le dossier précédent s'arrêtait au 2 mai 1879, au moment où Georges Lecoy abandonne son poste de maire en raison de son refus d'interdire totalement la procession de la Fête-Dieu. Or, dans un climat de vives discussions, les conseillers municipaux - ceux qui n'ont pas démissionné - réclament cette mesure par un vote unanime le 9 mai, et ils font savoir au sous-préfet qu'ils aimeraient voir James Combier nommé maire. Le temps presse, car Pâques étant très tôt cette année-là, la procession du Sacre tombe le 15 juin.
 Le préfet, favorable à l'interdiction, presse le Ministère de l'Intérieur d'envoyer la dépêche télégraphique de nomination. Finalement, par arrêté du 12 juin 1879, il nomme lui-même Combier « conseiller municipal délégué provisoirement pour remplir les fonctions de maire ». Ce titre modeste suffit à ce dernier pour prendre le jour même l'arrêté ci-dessous ( A.M.S., 3 D 4 ).

1) L'interdiction des processions et des pèlerinages

A.M.S. 3 D 4

 L'arrêté interdit les « processions, pèlerinages et autres manifestations extérieures d'un culte quelconque ». Il est aussitôt validé par le préfet Abdon Béchade. Il se réfère bien entendu à l'article 45 des Articles organiques du Concordat. Cependant, des attendus doivent justifier la décision. Les premiers - non reproduits ici - évoquent les nombreuses protestations reçues par l'administration municipale, les chants de nature plus politique que religieuse et enfin les risques de contre-manifestation. Dans l'ambiance surchauffée de l'époque, des affrontements étaient possibles. Ces attendus ont plus de pertinence que le dernier sur les entraves à la circulation.

2) James Combier à la pointe de l'anticléricalisme ( 1879-1880 )

  L'arrêté saumurois fait grand bruit, car il est l'un des premiers en France. Selon I. Emeriau ( p. 355, note 1 688 ), la ville de Marseille avait interdit les processions en avril, de nombreuses grandes villes républicaines le font après Saumur. Cependant, la municipalité d'Angers, plus modérée, ne prend pas de décision équivalente. Saumur est isolé dans le département et Combier devient l'homme à abattre pour le parti clérical, encore très puissant.
 Monseigneur Freppel ordonne des prières publiques et un salut solennel dans chaque église de la ville, en remplacement de la procession. L'abbé Mérit, curé de Saint-Pierre, adresse une lettre de protestation au maire.

 Justement, des municipales partielles se tiennent le 3 août 1879, afin de pourvoir sept sièges, car de nombreux conseillers ont démissionné depuis un an. L'affaire des processions est au centre de la campagne. Sont élus un réactionnaire et six partisans de Combier. Il convient de souligner l'importance de ce scrutin, car il montre que Combier n'agit pas seul, même s'il y met plus de passion. Il est constamment soutenu par sa majorité municipale, quasi unanime, et par son électorat. Jusqu'en mai 1914 ( démission définitive du docteur Peton ), l'anticléricalisme constitue un terrain de rassemblement pour les républicains, quand ils se chamaillent, et un excellent alibi pour les maires de transition prêts à se lancer dans des aventures centristes : Vinsonneau et Voisine font de la surenchère anticléricale.
 Dans l'immédiat, James Combier est récompensé de son succès électoral : un décret du président de la République Jules Grévy le nomme maire de plein droit le 22 août 1879. Il est renforcé, alors que le sous-préfet pronostiquait qu'il ne ferait que passer. Il est assisté par deux adjoints effacés, Auguste Bouilly, beau-frère de Bury, et Félix Luard, qui démissionne six mois plus tard.

 Les questions religieuses dominent toujours les débats des premières années de Combier. Des pétitions circulent en faveur du rétablissement des processions ; les boutiquiers de Fenet manifestent.
 Au cours de l'hiver 1879-1880, la Loire est gelée sur une forte épaisseur. A la suite d'un dégel soudain, le fleuve charrie des montagnes de glace, qui se bloquent et s'accumulent à la hauteur de l'île de Souzay. Le spectacle est grandiose, mais lourd de menaces, car une brusque débâcle des blocs entassés pourrait ravager les ponts, les quais et les faubourgs. La taille des masses de glace figurées ci-dessous par Deroy n'est guère exagérée, si l'on s'en réfère aux photos du temps. Les autorités locales font appel au Génie, qui utilise quinze tonnes de dynamite pour ouvrir un chenal permettant l'écoulement régulier des eaux le long de la rive gauche, à la hauteur des Ardilliers.

Extrait d'une planche dessinée par Deroy, et  gravéee sur bois par

Autres gravures dans Saumur en estampes, n° 120 à 127

 Alors que les autorités font appel à des explosifs modernes, Monseigneur Freppel préfère les secours de la Providence. En réalité, il réédite son opération de 1870, en appelant à une procession solennelle de Saint-Pierre aux Ardilliers. Combier, accusé à mi-mot d'avoir causé cette situation alarmante par son impiété, maintient son interdit, avec quelques commentaires goguenards. Les curés de Saumur répliquent le 1er février 1880 par un salut solennel dans la chapelle des Ardilliers, auquel auraient assisté 8 000 personnes. La lente fonte des glaces résout le problème sans accidents.

 Le curé Mérit, toujours pugnace, relance le conflit sur d'autres terrains. En août 1880, à la suite du décès de l'abbé Henry, curé de Saint-Nicolas, il réclame, sans l'obtenir, un itinéraire spécial pour le convoi funéraire. En décembre, il refuse de remettre la clef de la chapelle Saint-Jean, que le Conseil municipal avait décidé de transformer en prétoire pour la justice de paix. Dans une lettre au préfet du 30 janvier 1881, il affirme que la reprise de la chapelle serait « inutile et inappropriée » et qu'il fait appel au ministre des Beaux-Arts ( arch. des paroisses Saint-Pierre Saint-Nicolas, boîte D ). Il l'emporte effectivement, car le ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts annonce à Armand Parrot, en mai 1883, qu'il interdit tout changement mutilant les dispositions de l'édifice, la ville restant libre d'y installer un musée ( Mémoires de la Société académique de Maine-et-Loire, t. XXXVIII, 1883 ).

 Malgré cet échec, Combier sort renforcé de ces dix-huit mois de conflit. Toujours en décembre 1880, il fait enlever tous les emblèmes religieux des écoles municipales, soit bien avant la loi de Jules Ferry du 28 mars 1882.
 Le 9 janvier 1881, se déroulent des élections municipales. Apparemment découragés, les conservateurs sont incapables de former une liste. Combier remporte tous les sièges. L'Echo saumurois avait recommandé l'abstention ; le taux s'élevant à 36,1 %, guère au-dessus de la moyenne habituelle, il est relativement peu suivi. Fort logiquement, le président de la République maintient Combier dans sa charge de maire le 26 février 1881. Celui-ci a les mains libres pour poursuivre ses projets les plus chers.

3) Laïcisation de l'enseignement des jeunes filles

  Pour les garçons, collège et école primaire publique sont déjà laïcisés. A l'inverse, la congrégation de Saint-André de la Croix tient toujours l'école de filles de la rue du Prêche, ainsi que la salle d'asile voisine, et la congrégation de Sainte-Anne l'école publique de la Visitation. Malgré un voeu en 1871 et quelques escarmouches sur les traitements des religieuses en 1875 et 1877, les républicains du Conseil semblent s'accommoder de cette situation. Pas James Combier, bien décidé à lutter contre l'endoctrinement religieux des femmes. Quand il se fiance avec sa cousine Albina Gherardini, il loue chez elle son « éducation américaine, comme je voudrais voir nos françaises la posséder. Aucun préjugé politique ou religieux, n'ayant jamais approché un prêtre ni même assisté à la messe ». Cette volonté de couper les jeunes filles de la religion est certainement son apport le plus personnel dans la lutte anticléricale.
 Sous son influence, alors qu'il tarabuste le maire Lecoy, le Conseil municipal vote le 10 octobre 1878 le voeu de voir les institutrices congréganistes remplacées par des laïques. Ce souhait est réitéré et, devenu maire, Combier obtient la décision, qui revient au préfet. Ce dernier annonce qu'à compter du 1er janvier 1880, des laïques remplaceront les religieuses dans les écoles communales de la ville. Cette décision pose un problème budgétaire, car les institutrices civiles coûtent plus cher que les soeurs. Le Conseil doit voter une rallonge financière de 2 260 francs. Les crucifix sont retirés des locaux à la fin de cette même année.
 Ces décisions aboutissent à un dédoublement des écoles, car les soeurs ouvrent aussitôt des écoles congréganistes privées, tout près des anciennes ; les dames de la Croix s'installent à l'emplacement actuel de Saint-André, au 24 rue des Payens, où elles achètent une maison le 9 octobre 1880, avec l'aide de la vicomtesse de Wall.

 A un niveau plus élevé, Combier s'intéresse au pensionnat déjà laïque de sa cousine, Emma Mathieu. Il en fait, à la rentrée d'octobre 1882, un Collège communal de jeunes filles, qui s'installe ensuite dans des bâtiments neufs implantés sur le clos Louvet ( voir dossier dans le chapitre sur l'enseignement ).

 Bien épaulé par les préfets et par la nouvelle majorité gouvernementale, James Combier a totalement laïcisé l'enseignement public féminin en l'espace de trois ans et, ensuite, en 1890, il fait construire la nouvelle école de filles de la rue Cendrière.

4) Une autre mesure contre les congrégations

 La mesure suivante relève du champ gouvernemental, Jules Ferry ayant décidé l'expulsion des congrégations non autorisées et visant au premier chef les jésuites.
 A Saumur, les Pères de Chavagnes tombent sous le coup de ce décret et la municipalité n'est nullement fâchée de se débarrasser des animateurs du pèlerinage des Ardilliers. Le 6 novembre 1880, sur l'ordre du préfet, une troupe nombreuse encercle la maison des Pères sur le quai de Limoges. Sur leur refus d'ouvrir, la porte est défoncée à coups de hache. les Pères sortent alors munis d'un modeste sac et se réfugient dans l'église Saint-Pierre, où ils entendent plusieurs messes.
 L'affaire est plus spectaculaire qu'efficace, car un Père s'installe tout près, dans la Maison de l'Oratoire, chez les soeurs de la Providence, et les autres reviennent discrètement. La population ne s'émeut guère. Selon L'Echo saumurois, les habitants de Fenet auraient témoigné de la sympathies envers les religieux, mais il ajoute qu'on a crié « Vivent les décrets ! » et que quelques gamins du quartier sont venus chanter La Marseillaise sur leur passage.

5) La difficile déconfessionnalisation de l'assistance et de la santé

 James Combier modifie la structure du bureau de bienfaisance et remercie les religieuses qui s'occupaient de l'ouvroir municipal et de la distribution des secours [ on n'a guère de renseignements sur ce point ].

 Beaucoup plus importante est la question de l'hôpital. Installé dans ses nouveau locaux, il regroupe l'ancien Hôtel-Dieu et l'hospice, l'essentiel du personnel étant formé de religieuses de Sainte-Anne. En avril 1882, Combier affiche son objectif de laïciser l'ensemble des employés. Il a commencé l'année précédente par l'hospice recueillant les vieillards et les orphelins. Il a renvoyé l'aumônier de l'établissement ; trois pensionnaires, qui protestaient ont été expulsés. Quant aux religieuses, remerciées en principe, je constate qu'elles restent dans les lieux.
 Au début de 1882, le maire remplace par un pharmacien civil les deux religieuses qui tenaient la pharmacie de l'hôpital. Il n'a pas expliqué cette décision. Les médecins du temps, le docteur Bury en tête, se lamentaient sur l'incompétence médicale des religieuses hospitalières et sur leur entêtement à recourir à des remèdes de bonne femme. Cette réalité pourrait constituer une justification, mais, dans ce cas, Combier aurait dû se concerter avec le docteur Victor Besnard, chirurgien en chef de l'Hôpital. Or, ce dernier, non consulté sur la réorganisation de ses services, proteste et donne sa démission à grand bruit.
 Il se lance dans la politique, afin de nuire à Combier. Le 16 avril 1882, se déroulent des élections municipales partielles, dans le but de pourvoir quatre sièges, opération préalable à l'élection du maire. Besnard se porte candidat, soutenu par les conservateurs. Il est élu au premier tour, en compagnie d'un autre opposant, Le Blaye. S'estimant désavoués, Combier et ses amis adressent une lettre de démission au sous-préfet, tout en mobilisant leur électorat pour le second tour ( qu'ils remportent - A.D.M.L., 3 M 708 ).
 [ Victor Besnard, classé comme républicain modéré, se maintient dans son siège de conseiller municipal et se fait élire conseiller général de Saumur-Sud, jusqu'à son décès en 1896. ]
 Sur cette affaire de la pharmacie, Combier a agi avec maladresse ; il se fait un ennemi d'un notable influent et il est sanctionné par l'opinion. Cet avertissement le rend circonspect sur la question des religieuses hospitalières. Des civils sont progressivement recrutés, mais ils demeurent minoritaires. En 1901, on compte dans le personnel soignant 22 soeurs, 8 infirmiers ou serviteurs, 8 infirmières ou servantes.

 Dans la pratique, Combier et sa majorité ont mené une politique anticléricale militante dans les années 1879-1882. Pendant les dix années suivantes, ils ne prennent plus guère d'initiatives dans ce domaine. A une exception près : en 1890, le maire veut refuser une concession à perpétuité au cimetière pour l'abbé Mérit, son vieil adversaire, récemment décédé. Finalement, la concession est accordée le 3 avril 1890 ( carré AA3-123 ) . C'est la droite qui relance l'affaire des processions.

6) Les processions, arme à répétition

 Electoralement faible ( en août 1881, le docteur Bury est élu député de Saumur ), la droite locale utilise l'affaire des processions pour mobiliser au-delà de son petit cercle royaliste et réactionnaire et pour se parer des vertus de la tolérance. Quand la gauche est en difficulté, elle ressort ce dossier.
 En 1889, les radicaux sont aux prises avec la crise du Boulangisme et Combier en froid avec ses amis. Le 8 juin, une délégation composée de deux bourgeois, deux commerçants et deux ouvriers vient présenter au maire une pétition en faveur du rétablissement des processions : ils affirment que leur texte est appuyé par 4 100 signatures. C'est à l'évidence Gaston de La Guillonnière qui est à l'origine de l'entreprise ; il est le leader local de l'opposition ( mais il ne siège pas au Conseil municipal, se faisant élire à Saint-Martin-de-la-Place ). Il donne d'ailleurs la parole au commerçant Sainton, qui affirme bravement que l'interdit sur les processions coûte au négoce local 45 000 francs par an. D'après le compte rendu qu'en donnent les pétitionnaires ( B.N.F., Lk 7/26 649, imprimé chez Godet ), il n'y a pas eu débat philosophique ou juridique. Combier s'est placé sur le seul terrain politique : « Quand même vous m'apporteriez dix mille signatures, je suis décidé à n'en tenir aucun compte. Faites des élections et changez la municipalité, vous n'avez pas d'autre moyen ».
 Ainsi qu'il s'y est engagé, le maire évoque la pétition au cours du conseil municipal suivant. Il la juge peu sérieuse, car parmi les 4 100 signataires apparaissent « des femmes et des enfants. On trouve même des noms étrangers à la commune. D'aucuns ont signé plusieurs fois » ( A.M.S., 1 D 35 ). La liste électorale de la ville comptant alors 3 160 inscrits, il en ressort que La Guillonnière et ses amis ont été très accueillants... Le 14 mars 1890, le Conseil municipal se prononce à nouveau contre le rétablissement des processions.

 Dans le dossier suivant, on verra de nouvelles relances de l'affaire des processions au cours des crises municipales de 1906-1907 et de 1914.