L'anticléricalisme politique ( 1892-1915 )

 

 Après une offensive anticléricale particulièrement vigoureuse dans les années 1879-1882, les édiles municipaux ont à peu près réalisé leurs ambitions dans ce domaine et, de plus, le docteur Peton est nettement moins ardent sur la question. C'est l'Etat qui prend le relais par ses mesures contre les congrégations et par la loi de Séparation et ses conséquences. Ces événements majeurs sont présentés en tête. Cependant, quelques escarmouches locales se produisent, provoquées par l'un ou l'autre camp, habituellement quand la majorité municipale est en crise.

1) Les nouvelles mesures contre les congrégations

 La loi Waideck-Rousseau du 1 er juillet 1901 sur la liberté d'association vise en réalité les congrégations religieuses enseignantes, qui doivent obtenir une autorisation. Les conseils municipaux sont invités à donner leur avis sur ces demandes. Au Conseil de Saumur, le 20 décembre 1901, Peton déclare que dans l'exercice de sa profession, il peut apprécier les Petites Soeurs de Saint-François ( installées rue du Temple ). Les conseillers se rangent à son avis, mais se déclarent défavorables à l'autorisation des Pères de Chavagnes et des soeurs de Saint-André de la Croix ( Geoffrey Ratouis, p. 392 ). Le gouvernement les suit. Ces dernières religieuses ont donc connu trois statuts différents en un quart de siècle : d'abord institutrices congréganistes tenant des écoles publiques et rétribuées par la commune ; ensuite, institutrices dans de nouvelles écoles libres, toujours en habit religieux, mais rétribuées par les familles ; en 1902, elles se sécularisent, c'est-à-dire qu'elles portent un costume civil, comme si la congrégation s'était dissoute, cela tout en continuant de vivre en communauté.
 Les dames de la Retraite se sécularisent également et rebaptisent leur établissement le Cours Dacier en octobre 1904. Les Pères de Chavagnes sont pour la deuxième fois expulsés de leur maison, le 25 avril 1903 ; comme précédemment, l'aumônier du pèlerinage, le Père David, s'installe parmi les pensionnaires de la Maison de l'Oratoire. Le liquidateur judiciaire de la congrégation vend la propriété du quai de Limoges à la ville, qui y construit deux écoles.

2) Les inventaires

 La loi de Séparation des Eglises et de l'Etat du 9 décembre 1905 prévoyait, avec un réel libéralisme, que les édifices du culte seraient confiés gratuitement à des associations cultuelles, après un inventaire des lieux. Le pape condamne la loi avec véhémence. Dans le diocèse d'Angers, Mgr Rumeau, plutôt libéral, recommande à son clergé d'éviter les incidents.
 A Saumur et dans ses environs, les inventaires se déroulent suivant un même scénario. Quand le sous-inspecteur de l'Enregistrement se présente, en compagnie de deux témoins, il est attendu dans les églises par le clergé, les marguilliers et les fidèles les plus réactionnaires, mais les portes sont ouvertes. Le président du Conseil de fabrique lit une protestation solennelle et le fonctionnaire procède à la hâte à son inventaire, pendant que les fidèles chantent des cantiques. Les événements se déroulent ainsi à Saint-Nicolas et à Nantilly. A la Visitation, l'agent de l'Enregistrement a procédé par surprise : alors qu'on l'attendait devant la grande porte, il a pénétré discrètement par un moyen détourné ; reconnu, il est injurié. A Saint-Hilaire-Saint-Florent, le 7 mars 1906, c'est la douairière du château, Alix de La Frégeolière, qui s'interpose devant la porte de l'église en criant au sacrilège ; deux gendarmes l'écartent et la porte est brisée à la hache.

  Six cartes postales racontent l'événement. Voir un montage Flash - autoriser le contenu bloqué 

 A Saint-Pierre, la résistance est plus dure, en raison de l'activisme de Gaston de La Guillonnière, conseiller général du canton de Saumur N.O., soutenu par les chefs royalistes de la droite locale : Alphonse Poisson, Vidal-Poisson et Paul Godet, nettement plus combatifs et plus politiques que le vieux curé Brisset. Le fonctionnaire de l'Enregistrement, après avoir prévenu, se présente le 27 janvier 1906 ; il trouve porte close et des hommes à l'intérieur qui refusent d'ouvrir. Il renonce et revient par surprise le 6 mars dans un grand déploiement de troupes. Des défenseurs, alertés par le bruit, sonnent le tocsin, qui suscite des renforts. Une porte est enfoncée à coups de hache et il faut ensuite dégager une barricade élevée en arrière. Le clergé refuse toute coopération, et le tabernacle est crocheté. Les journaux cléricaux donnent une dimension épique à cette résistance, en particulier La Croix de Saumur du 11 mars. Ils forcent la note, si l'on en croit les autres documents. Toute cette gesticulation sent la politique spectacle. D'après le sous-préfet Cordelet, les manifestants se situent entre 250 et 300 personnes.
 La région n'est pas au bord de la guerre civile. « Non, 1906 ne fut point à Angers une résurgence de 1793, tout juste une parodie ». Ce jugement de Claude Petitfrère ( A.B.P.O., 1979, p. 79 ) peut aussi s'appliquer à Saumur. L'inventaire musclé du 6 mars est l'un des derniers de la région, car le lendemain, un ordre ministériel suspend les opérations qui risquent d'engendrer des incidents.

3) Le sort des presbytères

 Avec l'abolition du Concordat, les communes ne logent plus leurs curés. Cependant, la loi leur impose de faire une proposition de location, cette fois contre loyer. La ville de Saumur, qui possède trois presbytères, aimerait apparemment les louer, mais pas gratuitement comme essaient de le faire certaines communes des Mauges et du Segréen. Il fixe le montant à 1 200 francs pour le presbytère Saint-Pierre, à 600 francs pour le presbytère de Nantilly, à 400 francs pour le presbytère de la Visitation, l'ancien parloir des religieuses, particulièrement délabré et dépourvu du service d'eau. Ce sont les curés qui refusent, en appliquant la consigne imprimée de Monseigneur Rumeau, qui leur enjoint d'accepter de payer seulement des frais d'entretien.
 Le nouveau curé de Saint-Pierre, Jules Bouvet, précédemment économe de Saint-Louis, répond au maire le 8 janvier 1908 qu'il a « un droit imprescriptible à la jouissance gratuite, puisque le presbytère a été construit et donné par un de ses prédécesseurs pour être l'habitation du clergé paroissial de Saint-Pierre » ( A.M.S.,  P I, culte catholique ). Cette lettre comporte deux inexactitudes historiques. Pierre Guitaut a fait construire ce presbytère de 1757 à 1763 aux frais de la ville, qui a dû lever une taxe spéciale sur tous les habitants. Il n'y avait alors qu'un seul curé à Saumur, le curé de Nantilly, c'est lui qui s'est installé dans ces locaux constamment disputés. La réponse comparable du curé de Nantilly est plus pertinente.
 En réalité, des notables généreux ont préparé un terrain de repli pour leur curé, au n° 9-11 de la rue Fourier pour la paroisse Saint-Pierre, au 23 de la rue du Pressoir pour le curé de Nantilly. L'abbé Désiré Dufresne, résidant cour Saint-Laud à Angers, achète à l'amiable le presbytère de la Visitation pour 8 000 francs seulement, en juillet 1909 ; il semble agir pour le compte de l'évêché. Quant à l'ancien presbytère de Nantilly, il sert de pavillon d'isolement pour les malades contagieux de l'hospice, qui le rachète à la ville pour 5 000 francs en 1919.
 La ville rencontre des problèmes plus complexes avec l'ancien presbytère Saint-Pierre. Sur sa demande, en juillet 1908, le curé Bouvet est renvoyé en correctionnelle sous l'accusation d'avoir soustrait, lors de son déménagement, un meuble appartenant à la ville ; il l'a revendu pour 10 000 francs à un antiquaire parisien, qui, en plus du prix, lui a fourni un mobilier de salon moderne ( A.D.M.L., O 1057 ). L'abbé a effectivement été condamné à une amende. On aimerait surtout savoir ce qu'était ce meuble de très haut prix et ce qu'il est devenu. Peut être une oeuvre d'art provenant de l'église, mais les archives n'en disent pas davantage. La ville est plutôt embarrassée par ce vaste presbytère dont elle n'a pas l'usage. Elle parvient à le louer à l'administration des contributions indirectes, qui y installe le service des tabacs. Au préalable, elle y effectue pour 24 771, 23 francs de travaux, dirigés par l'architecte Bouchard-Bayle ( A.M.S., 5 M 6, juillet-août 1909 ).
 En raison de l'élasticité des concepts juridiques de Louvet, le presbytère de Saint-Nicolas se trouve sous un statut différent. Il avait été construit en 1854-1857 par Joly-Leterme, avec l'aide d'une subvention de la ville de 9 000 francs, qui représentait la moitié du coût, mais il était la propriété de la fabrique de la paroisse. Avec la nouvelle loi, il est dévolu à l'hospice, qui le loue au curé Renou, qui lui-même finit par le racheter le 1er avril 1920. Autrement dit, deux presbytères sur quatre sont restés en place.
 Le seul incident sérieux éclate aux portes de la ville : à la fin de 1908, le maire de Bagneux fait expulser le curé, qui s'incruste dans son presbytère, ce qui provoque un tollé de la presse conservatrice.

4) Les autres biens ecclésiastiques

  Les biens des fabriques sont dévolus au Bureau de Bienfaisance, pour ceux de Saint-Pierre, et à l'hospice pour ceux des autres paroisses. L'évêché a publié cette " Liste des biens ecclésiastiques dont les Etablissements du culte sont spoliés dans le diocèse " ( Angers, Germain et Grassin, 1909 ). Pour Saumur, l''énumération ( p. 69-70 ) est assez brève et porte surtout sur des legs et des fondations de faible valeur. En matière immobilière, elle donne lieu à des constats surprenants, qui illustrent les paradoxes du système concordataire. Le collège Saint-Louis, racheté par une société civile ( voir paragraphe suivant ), n'est plus propriété ecclésiastique, et n'est pas exproprié, pas plus que le patronage Saint-Pierre. A l'inverse, un arrangement monté par Louvet se retourne contre ses intentions ; l'école des Frères, installée dans la rue Duplessis-Mornay, avait été, le 5 décembre 1856, rachetée par la ville, qui ainsi subventionnait la fabrique et entretenait les locaux ; les républicains victorieux exigent que les Frères paient un loyer et un jugement du 3 juin 1880 condamne ces derniers à verser 450 francs ( A.M.S., P 1, culte catholique ). En application de la loi de Séparation, les Frères sont expulsés, leur école est transformée en patronage laïque géré par une association d'anciens élèves, et ils doivent déménager à nouveau, un peu plus haut dans le quartier, dans ce qu'on appelle l'école du Fort.
 Les pertes ecclésiastiques sont légères, car les milieux cléricaux ont vu le coup venir ; ils avaient fondé des sociétés immobilières, par exemple, la société civile du quartier Saint-Nicolas, créée en juin 1894, qui possède le cercle Saint-Nicolas et des salles d'école.

5) Le collège Saint-Louis transformé en école d'enfants de troupe ?

 Après avoir traité des problèmes d'envergure nationale, nous revenons en arrière en abordant les incidents d'origine locale. Quand il décède en décembre 1891, Monseigneur Freppel, en raison de son mépris pour les lois de la République, laisse une situation financière confuse, car les biens de la mense épiscopale - à Saumur, le collège Saint-Louis et le patronage Saint-Pierre - doivent être, d'après le décret du 30 juillet 1892, transformés en rente de 3 % sur l'Etat et, au préalable, être mis en vente aux enchères publiques. Avec l'autorisation du sous-préfet, le maire Louis Vinsonneau convoque pour le 21 septembre 1892 une réunion spéciale du Conseil municipal, où tous les élus sont présents ( A.M.S., 1 D 36 ). Il propose l'achat éventuel du collège Saint-Louis par la commune  « pour y installer , soit une école d'enfants de troupe, soit un bataillon d'infanterie de ligne ». Il est avéré que la ville, constatant le gros apport financier de l'Ecole de cavalerie, souhaite l'ouverture d'un second établissement militaire, mais le maire reconnaît qu'il n'a pas obtenu d'assurances de la part des autorités supérieures. Au vrai, la majorité laïque ne serait nullement fâchée de ruiner une oeuvre de Monseigneur Freppel, qui fait une concurrence redoutable au collège communal ; 24 conseillers donnent au maire un mandat illimité pour cet achat ; Charles Poisson, le seul élu d'opposition vote contre ; Eugène Coutard ( républicain modéré ) et Georges Terrien ( radical ) se prononcent pour l'acquisition, sous réserve d'un engagement de l'Etat, redoutant de voir la commune s'encombrer d'un beau bâtiment vide. Geoffrey Ratouis estime que cette consultation municipale est une manoeuvre destinée à faire monter les enchères aux dépens de la société civile qui projette le rachat du collège. En effet, des notables catholiques s'étaient associés dans ce but. Parmi les plus gros contributeurs : le marquis de Dreux-Brézé, Gaston de La Guillonnière, la famille Mayaud et Bouvet-Ladubay.
 Le 9 septembre 1892, le collège est mis aux enchères pour 250 000 francs. Aucun acquéreur ne se déclare. La ville ne bouge pas. Aucune enchère non plus le 21 septembre. Le 7 octobre ( en pleine rentrée ), il est proposé pour 170 000 francs. Un entrepreneur de Saumur lance 180 000 ; la Société Saint-Louis l'emporte ensuite pour 180 050 francs. La commune ne se manifeste pas pour faire monter ce prix très inférieur à l'estimation initiale. Ou bien, Vinsonneau n'a obtenu aucune promesse en haut lieu, mais il l'aurait fait savoir. Ou bien, il a pactisé avec la Société Saint-Louis. C'est l'hypothèse la plus probable, car ses amis le soupçonnent de plus en plus de jouer double jeu et le contraignent à donner sa démission le 20 décembre. De fait, Vinsonneau rejoint par la suite l'alliance des forces conservatrices.

6) Le sort de la chapelle Saint-Jean

 Déjà convoitée par Combier, la chapelle Saint-Jean, qui n'avait pas de statut concordataire, mais était propriété municipale, demeurait à la disposition de la paroisse Saint-Pierre. Sans doute afin de raffermir sa majorité, le 5 décembre 1904, le docteur Peton fait voter un voeu du Conseil municipal demandant au gouvernement de fermer ce lieu de culte. Effectivement, le 9 janvier 1905, le préfet fait poser des scellés sur la chapelle, qualifiée de « non autorisée », et finalement transformée en musée d'art religieux ( compléments dans la présentation de la chapelle Saint-Jean ).

7) Les nouvelles dénominations des rues : un nouveau panthéon

 L'affaire pourrait se traiter dans la symbolique républicaine, mais l'anticléricalisme et la volonté de resserrer les rangs républicains sont le motif majeur d'une vaste opération de toponymie.
 Le dossier est ouvert au cours de la séance du Conseil municipal des 3 et 4 mars 1905, par une pétition apparemment banale d'habitants de la place du Port-Saint-Nicolas : ils se plaignent de fréquentes erreurs dans la réception de leur correspondance et ils demandent une nouvelle dénomination pour leur place. Il est exact qu'il y a quatre voies publiques dédiées à saint Nicolas dans le quartier. Une sous-commission de cinq membres est mise en place, animée par André Micheau, radical et professeur au collège de Garçons ( A.M.S., 1 D 37 ).
 Cette sous-commission ne tient qu'une seule réunion de travail, mais le maire et le premier adjoint viennent y participer. Ses conclusions, rapportées au cours de la séance du 27 mai 1905, reflètent donc bien la pensée de la municipalité ( A.M.S., 1 D 38 ). Elle propose 34 modifications de noms de rues, soit le tiers de la nomenclature en vigueur.
 Certains changements répondent exactement à l'intention primitive de clarifier les dénominations. La rue de l'Abreuvoir, qu'on confondait avec la rue de l'Abattoir, devient la rue Jules-Ferry ; l'ancienne route de Fontevraud devient la rue Lamartine et la rue de Fontevraud la rue Marceau. La Petite rue Fardeau est baptisée rue Travot. La rue Dupetit-Thouars, renommée rue Jean-Jacques Rousseau, ne fait plus concurrence à la place Dupetit-Thouars. Les avenues de la Gare d'Orléans et de la Gare de l'Etat sont renommées. Le souci de rationalisation est bien réel.
 Cependant, de nombreuses autres modifications répondent à un autre objectif, celui d'éliminer des références religieuses, particulièrement nombreuses en centre-ville ( à peu près le quart de la nomenclature de 1838 ). Le rapporteur André Micheau en convient volontiers : « à une époque plus ou moins reculée, la dénomination de certaines rues a été faite sous l'empire de considérations confessionnelles qui n'ont plus leur raison d'être, dans un temps où la société laïque essaie de rompre les liens qui l'assujettissent à l'obédience cléricale ». Ce sont ces 14 modifications de voies importantes qui entraînent les débats. La plus mesquine touche la rue du Pressoir-Saint-Antoine, qui est raccourcie. En outre, les rues du Portail-Louis et du Petit-Versailles, aux connotations royalistes, sont attribuées à Balzac et à Volney.

 Les noms ainsi supprimés, la sous-commission propose de les attribuer à des célébrités, avant tout nationales ; elle avance donc les noms d'un nouveau panthéon local, intéressant à analyser : 15 écrivains et penseurs sont ainsi promus, Rabelais pour le 16e siècle, Corneille, Madame de Sévigné, Pascal et Molière pour le siècle suivant, mais Racine n'est pas " nominé ", en raison des préférences de l'enseignement littéraire du temps. Le 18e siècle l'emporte avec Montesquieu, Voltaire, Diderot, Rousseau et Volney ; il s'agit là de maîtres incontestables et d'une liste cohérente. Pour le siècle suivant, les promus sont très divers : Lamartine doit vraisemblablement sa nomination à son talent littéraire, Balzac à Eugénie Grandet, Renan à son anticléricalisme, Fourier à son socialisme très apprécié à Saumur et Emile Zola à son action dans l'affaire Dreyfus ( cet hommage arrive très tôt, puisque l'arrêt de la Cour de Cassation innocentant Dreyfus n'est rendu public que le 12 juillet 1906 ). Les cinq hommes politiques promus sont, outre Raspail, des apôtres de la laïcité : Victor Duruy, Jules Ferry, Paul-Bert et Waldeck-Rousseau, qui avait fait adopter la loi sur les congrégations. Quatre généraux de la Révolution ouvrent le cortège des nombreux chefs militaires qui peuplent les rues de Saumur. Moins marqués idéologiquement, Vauban, Pasteur et six célébrités locales, comme Allain-Targé et Trouillebert, complètent le nouveau panthéon républicain des plaques bleues. Evidemment, les désignations topographiques, traditionnelles dans la ville, reculent au profit des grands hommes.

8) Les noms des rues : les résistances

 Personne ne se trompe sur la signification réelle de ces changements. Les rues où sont installées des communautés religieuses reçoivent un nom caractéristique : la rue Notre-Dame devient la rue Rabelais, la rue de la Gueule-du-Loup est attribuée à Diderot, l'auteur de La Religieuse. La très pieuse famille Poisson habite rue de la Petite-Bilange, qui devient la rue Voltaire. Geoffrey Ratouis voit même une malice dans le fait que la rue Saint-Nicolas devienne la rue Emile-Zola ( avec un prénom très exceptionnel ), ce dernier ayant défié la justice militaire ; or, c'est par cette voie que les soldats se rendent en ville ; je ne suis pas si sûr de cette intention malicieuse, car la sous-commission était dominée par des radicaux, qui se montrent habituellement d'un militarisme fort sourcilleux.

 Le débat est violent au sein du Conseil municipal du 27 mai 1905. Anatole Le Baron, seul représentant de la droite au sein de la sous-commission, se désolidarise totalement de l'esprit de ses travaux. Les élus royalistes et cléricaux tentent une manoeuvre d'assemblée, en demandant un vote secret sur les cas des rues Saint-Jean et Saint-Nicolas. Le procès-verbal officiel n'est guère explicite. Il faut consulter La Croix de Saumur pour trouver un récit très détaillé et très exalté. Les élus de gauche ne se montrent pas si homogènes sur la question. L'un fait de la surenchère en menaçant de s'abstenir, parce qu'il va subsister une place Saint-Pierre et une place Saint-Nicolas. Le socialiste Victor Grossein affirme, fataliste, que de toutes façons, on va continuer à employer les anciens noms. Finalement, la discipline de vote l'emporte au moment du scrutin ; 12 pour, 9 contre, 1 blanc.
 « C'est une victoire de la loge ! », écrit La Croix de Saumur, qui invite les commerçants à boycotter les nouveaux noms et qui encourage une pétition hostile des riverains. Effectivement, le 10 janvier 1906, le Conseil municipal est saisi d'une pétition des habitants des deux rues litigieuses demandant à garder l'ancien nom ; l'assemblée renvoie l'affaire à une délibération ultérieure, qui ne semble pas avoir eu lieu. En effet, les nouvelles appellations ont avant tout une portée symbolique. Dans la pratique, le docteur Peton a démissionné en juillet 1905. Dans la crise municipale qui suit, personne ne se soucie de faire poser les plaques correspondantes. La nouvelle nomenclature apparaît dans les textes officiels, mais en partie seulement dans la vie courante et sur les adresses postales ; les plans imprimés alors ne sont pas corrigés, se contentant d'indiquer les nouveaux noms sur la légende. Le poids des habitudes a été plus fort que la volonté des élus. Huit de ces noms ont disparu des listes officielles postérieures, si bien que Voltaire, Diderot, Rousseau, Zola et Renan sont toujours absents des rues de Saumur et que subsistent les rues Saint-Jean, Saint-Nicolas, Basse-Saint-Pierre, la place Saint-Michel, les rues de la Petite-Bilange, du Portail-Louis et de la Gueule-du-Loup. Il s'agit là d'un effet de la longue résistance des usages toponymiques, bien plus que d'un succès de l'opposition cléricale. Une nouvelle délibération du Conseil municipal du 4 août 1922 rétablit officiellement une partie des anciens noms, tout en maintenant en apparence Voltaire et Diderot, ce qui n'a pas été mis en pratique.
 Saumur ne constitue pas un cas exceptionnel dans le paysage politique français. La ville de Dijon, selon les études de Bernard Richard, atteint le record des empoignades sur la toponymie et sur la présence dans l'espace public de statues de saint Bernard et de Garibaldi. A Limoges, est mis en place un panthéon républicain autrement développé. A Saumur, le conflit, tout aussi réel, est resté plus feutré.

9) La résurgence du dossier des processions

 En 1906, le maire Léon Voisine est en position délicate avec ses amis. Plusieurs pétitions appellent au rétablissement des processions et la presse conservatrice se plaît à rappeler que Voisine est un ancien élève de Saint-Louis. Ce dernier se sent obligé de donner dans la surenchère anticléricale. Le 30 juillet 1906, il écrit au curé de Nantilly : « En réponse à votre lettre me demandant de rétablir la procession du 15 août, j'ai l'honneur de vous informer que je n'autorise pas ces exhibitions d'un culte suranné qui jure avec les idées scientifiques de notre époque.
 J'estime que pour la dignité et la sécurité de leurs Dieux, les prêtres doivent les laisser dans les églises et non les traîner dans la rue... » ( cité par La Croix de Saumur du 5 août 1906 ).
 Dans la réalité, le Concordat est aboli par les lois de Séparation. Les processions ne relèvent plus de l'article 45, comme au temps de Combier, elles relèvent d'une loi de 1882, qui réserve aux Conseils municipaux le droit d'autoriser ou d'interdire les manifestations religieuses. Peton étant redevenu maire, le Conseil municipal, le 5 juin 1907 ( A.M.S., 1 D 38 ) vote contre le rétablissement des processions par 16 voix contre 8. La discipline de vote est à peu près totale dans chaque camp, puisque les radicaux comptent 17 élus et les conservateurs 10.

10) Bis repetita

 Sur le plan municipal, l'affaire est provisoirement close. Les catholiques, par ailleurs, organisent les processions sur des terrains privés. Cependant, dans les paroisses, des manifestations sont périodiquement organisées sur ce sujet devant l'entrée des églises. Plusieurs photographies apparaissent dans des albums de famille, en général non datées, comme celle-ci, prise sur la place Saint-Nicolas. On remarque que les femmes forment les trois quarts des manifestants et qu'au fond, un piquet de cavalerie veille au bon ordre. S'il s'agissait d'une manifestation contre les inventaires, il n'y aurait que des hommes.

Photographie ttirée d'une collection particulière

 Je suppose que cette photo remonte à juin 1914, période où les milieux cléricaux lancent de grands rassemblements extérieurs en faveur des processions ( Echo saumurois des 22-23 juin 1914 ). Ce n'est pas une coïncidence : le Conseil municipal vient d'être dissous et la campagne électorale bat alors son plein. Cette nouvelle mobilisation sur les processions n'a sans doute pas été étrangère à la victoire de la droite.

11) Le rétablissement des processions

 Elu maire, Louis Mayaud prend son temps et dans son discours d'investiture, il repousse toute « revanche mesquine et vexatoire ». En réalité, cette famille a une longue mémoire. Mayaud sait bien que son grand-père, Charles Louvet, a renouvelé la consécration de la ville à Notre-Dame des Ardilliers le 1er mai 1855 et qu'à cette occasion une grande procession avait parcouru la ville. Soixante ans plus tard, le 15 mai 1915, le maire signe l'arrêté suivant :
« Vu l'article 44 de la loi du 9 décembre 1905 abrogeant la loi du 18 germinal an X,
       arrêtons :
Article unique - L'arrêté du 12 juin 1879 interdisant les processions et les manifestations extérieures d'un culte quelconque sur le territoire de la commune de Saumur est rapporté » ( A.M.S., P VI 245 ).
 L'approche est en apparence purement juridique. Le maire constate que la loi de Séparation a aboli le Concordat ; l'arrêté de Combier, qui se référait à ce concordat, est donc caduc. Malgré ce laconisme, le maire prend bien soin d'annoncer sa décision à la ville par une grande affiche.

Arrêté de Louis Mayaud du 15 mai 1915

 Les archives nous apprennent que l'affaire est plus complexe. Le 10 mai 1915, le curé de Saint-Pierre, Jules Bouvet, écrit au maire, lui demandant l'autorisation de porter le Saint-Sacrement en procession les dimanches 6 et 13 juin, d'une église à l'autre ; les cérémonies se dérouleront, cette année, sans faire de reposoirs sur les places publiques et sans orner les rues et les maisons ( A.M.S., P 1, culte catholique ). En raison de l'état de siège, le maire demande l'accord du général Desfaudais, commandant d'armes. Fort de cette entente du sabre et du goupillon, le maire prend son arrêté.
 Il n'y a pas eu de débat préalable au sein du Conseil municipal, alors qu'un vote était nécessaire pour abolir la délibération du 5 juin 1907, citée plus haut. La décision de Mayaud est sans valeur juridique. Après les processions, le 19 juin 1915, Joseph Bacon prend la parole au nom du groupe républicain : « au moment où tous les esprits sont orientés vers un seul et même but, sont confondus dans une seule et même pensée de libération et de victoire, l'heure choisie pour rétablir les processions a semblé inopportune, non seulement aux gens qui se réclament de la pensée libre, mais encore à beaucoup de catholiques fervents et militants ». Louis Mayaud répond en évoquant ses convictions religieuses.
 Comme chacun sait, l'Union sacrée a beaucoup profité aux défenseurs des choses sacrées. Cet incident de séance marque la fin d'un violent conflit qui rebondissait sans cesse depuis quarante-cinq ans.