La symbolique républicaine

 

 1) Les premières célébrations républicaines ( 1871-1879 )

 Première ville du Maine-et-Loire à voter en masse pour les républicains, Saumur est fière de se situer à l'avant-garde, et ses édiles savent bien qu'il faut en permanence réchauffer la ferveur populaire par des cérémonies enthousiasmantes et par des symboles éloquents. Rien de bien original dans cette démarche, à part que Saumur commence tôt, à une époque où la République est encore bien fragile.

 Dès le 24 août 1871, le Conseil municipal décide que la statue de la République sera placée dans tous les établissements appartenant à la commune et que  « les mots République française seront écrits en gros caractères au-dessus de la porte principale intérieure d'entrée des dits établissements avec cette devise : L.E.F. ». Le Conseil appuie sa décision par un crédit de 100 francs. Il s'agit d'une intéressante décision de principe et d'un acte de foi dans l'avenir de l'idée républicaine ( alors que l'Assemblée de Bordeaux était dominée par des royalistes ). Toutefois, le crédit de 100 francs apparaît comme insuffisant pour acquérir les statues et pour lancer une opération de gravure sur les monuments.
 Je pense qu'on n'a rien fait, car la ville demeure curieusement avare en inscriptions "République française " et "  Liberté - Egalité - Fraternité ", qu'on voit s'étaler sur quelques mairies-écoles des environs. Est-ce par conservatisme architectural ? On craindrait de surcharger des monuments comme l'Hôtel de Ville ou le Théâtre. Cependant, le collège de Garçons est reconstruit à cette époque, et il porte seulement l'inscription " Lettres - Sciences ". Plus tard, le docteur Peton fait décorer les entrées des écoles qu'il bâtit ; le sigle " R. F. ", seulement, est gravé au-dessus des armoiries de la ville. Peut-être le mot " Egalité " fait-il peur ?

 Quant au buste de la République ( le nom méridional de Marianne n'est pas alors employé, bien que la société de la Marianne soit fort connue à Saumur ), Marianne, par Théodore Doriotil est acquis, seulement le 7 septembre 1875, en un seul exemplaire de plâtre pour 68, 60 francs. Cette date est intéressante : on peut y voir un défi en face de l'offensive de l'Ordre Moral. La ville a choisi le premier modèle exécuté par Théodore Doriot, un élève de Rude qui s'est spécialisé dans ces oeuvres patriotiques.
 Sur cette version, qui précède la représentation classique de 1879, Marianne ne porte pas le bonnet phrygien, mais elle est couronnée par des épis de blé, encadrant une étoile à cinq branches, chargée de guider le peuple. Elle est revêtue d'une cuirasse guerrière. Sur son collier sont suspendus des médaillons représentant les secteurs d'activité du gouvernement.
 Ce buste a été placé dans la salle des séances du Conseil municipal, puis il a été transféré au musée du Château. Peut-être à la suite de l'ordre d'enlever les bustes de la République donné par le préfet de Vichy le 4 décembre 1942
( cf. Jean-Luc Marais, « Marianne à la mairie : géographie d'une absence », Cultures et folklores républicains, C.T.H.S., 1995, p. 263-274 ). Depuis, Marianne est revenue siéger au Conseil, mais elle est haut perchée et on la voit mal. La photo ci-contre provient de l'excellent site Internet de la région Poitou-Charentes.

 Tout naturellement, les milieux avancés souhaitent aussi célébrer une fête de la République. Mais quelle république choisir ? Pour la troisième du nom, le 4 septembre s'imposerait comme anniversaire de fondation. Cependant, cette date correspond davantage à l'écroulement d'un régime plutôt qu'à des événements glorieux. En outre, il rappelle trop l'année terrible ( voir I. Emeriau, p. 296-300 ). Célébrer le 22 septembre 1792, date de la proclamation de la première république ? Les plus révolutionnaires tiennent pour cette date, en particulier Jean-Baptiste Coulon, qui prononce le discours dans un banquet commémoratif tenu le 22 septembre 1872.
 Cependant, la date du 14 juillet rencontre un meilleur écho, comme célébration de la prise de la Bastille, plutôt que comme rappel de la Fête de la Fédération de l'année suivante. La révolte du peuple souverain s'emparant de la citadelle de l'absolutisme plaît davantage. Un imposant banquet est organisé dans la villa Pallu au Pont-Fouchard, le 14 juillet 1872. Il réunit plus de 300 convives. Louis Blanc avait été convié à le présider ; c'est finalement Coulon qui s'en charge et qui discourt. Le maire, Bodin, et ses deux adjoints sont présents, mais il ne s'agit pas encore d'une fête municipale ; les monuments publics ne sont pas pavoisés. Il s'agit de réjouissances entre républicains engagés, où viennent de nombreuses personnalités des environs, y compris des départements voisins.

 Saumur s'affirme ainsi comme la capitale des milieux progressistes de la région. Après ces deux célébrations en 1872, on ne sait si les cérémonies ont été renouvelées les années suivantes, ce qui serait logique.

2) Le 14 juillet 1880

 La loi du 6 juillet 1880, instituant le 14 juillet comme fête nationale, et se référant formellement à l'anniversaire de la Fête de la Fédération, ne peut surprendre personne à Saumur. Dès la séance du 17 juin, le maire ( depuis un an ) James Combier fait voter l'importante somme de 3 000 francs « pour donner tout l'éclat à cette fête patriotique ». Coulon, Neveu et l'ancien maire Bodin sont chargés de la préparation des festivités. Ils récupèrent dans la salle de réunion du Conseil la pierre de la Bastille que le saumurois Aubin Bonnemère et le député Cigongne avaient offerte à la ville ( voir le récit de la cérémonie du 5 décembre 1790 ). La pierre, portant un beau plan légendé de la forteresse, complété par une figuration du sabre d'honneur offert à Bonnemère et par des vers de ce dernier, est scellée à une hauteur modérée sur la façade de l'Hôtel de Ville ( voir photo ).
 La plaque est inaugurée au cours de la cérémonie du 14 juillet au matin, en présence de 4 000 personnes. Trois discours sont prononcés, l'un par le maire, un autre par le publiciste Eugène Bonnemère, auteur d'une étude sur Aubin Bonnemère, quoique sans rapport de parenté proche avec ce dernier, le troisième discours par le sous-préfet Demangeat. Ce dernier note : « De nombreux cris de « vive la République ! » se sont fait entendre. En somme, bonne, excellente journée pour la République. Les illuminations du soir ont été fort remarquables ; toute la ville était dehors » ( A.D.M.L., 1 M 2/16 ). Le sous-préfet souligne toutefois des absences remarquées :

- le clergé. Nous sommes loin de 1848 et en pleine lutte anticléricale. De toutes façons, Mgr Freppel a interdit toute sonnerie de cloches ; selon lui, le 14 juillet est la « fête des têtes coupées », une seule messe pourrait être dite... une messe de requiem.

- la magistrature. Les juges ne cachent pas leur hostilité massive à la victoire de la République, au point que le gouvernement devra prononcer des révocations.

- l'armée. Des autorités militaires sont présentes sur l'estrade officielle, on ne connaît pas leur grade. A Longchamp, une grande revue a marqué la renaissance de l'armée. Pas à Saumur, faute d'ordre du général commandant le corps d'armée de Tours. La cérémonie est purement civile. La revue des troupes et la retraite aux flambeaux emmenée par les pompiers n'apparaissent que les années suivantes.
 De toutes façons, les élèves de l'Ecole ne dissimulent pas leur hostilité. Ils sont accusés d'avoir arraché des drapeaux tricolores et détruit des lanternes vénitiennes accrochées dans les rues. Bon nombre de boutiquiers républicains n'ont pas osé pavoiser par crainte de leur déplaire, « mettant la pièce de cent sous à la place de leur conscience politique », selon le sous-préfet.

 Malgré ces limites; cette première fête nationale est une réussite. Seulement trois communes du Maine-et-Loire la célèbrent alors.

3) La liturgie des fêtes nationales

 Au cours de la décennie 1880-1890, se met en place le rituel du 14-Juillet ( Marcel Appeau, « Le 14 juillet et les Saumurois », Anciens Elèves des Récollets, avril 1989 ). Le maire Combier ne lésine pas sur la dépense : 5 000 francs en 1881, 5 700 en 1882, 7 900 en 1889. Les distributions de vivres aux pauvres y figurent pour une petite part ( 300 francs ). En 1882, sont organisées de nombreuses attractions : une ascension en montgolfière et le lâcher de douze ballons grotesques à partir du Chardonnet, un feu d'artifice, l'embrasement du château et du théâtre par un procédé assez sophistiqué. Une entreprise couvre la ville de drapeaux et de lanternes. Elle est autorisée à en poser sur les presbytères ( qui sont propriété municipale ) ; en 1883, elle pavoise même l'église Saint-Pierre : Monseigneur Freppel menace de lui intenter un procès.
 L'armée prend l'habitude de défiler sur le Chardonnet. Ici, l'artillerie fait du spectacle en présentant au grand galop ses canons et ses fourgons.

Revue du 14-juillet, présentation de l'artillerie, photo Voelcker

 Non seulement la droite catholique boude ces festivités ; elle tente d'organiser un contre-Quatorze-Juillet, en lançant une grande fête en l'honneur de Jeanne d'Arc. Le 8 mai 1894, le curé de Saint-Pierre, Louis-Ernest Brisset, donne un grand éclat à cette cérémonie. Ce n'est pas un succès, car les officiers n'y participent pas. Et Le Courrier de Saumur en profite pour rappeler que Jeanne d'Arc est « une des innombrables victimes du clergé » ( Ratouis, p. 256 ).

4) Le centenaire de 1789

 Pour célébrer le centenaire de 1789, le gouvernement adopte la date relativement concensuelle du 5 mai, l'anniversaire de la réunion des Etats généraux. Les écoliers reçoivent une plaquette reproduisant la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen. La fête tombe en pleine crise boulangiste, si bien qu'il n'y a pas de grandes cérémonies. Le contre-Centenaire organisé par Mgr Freppel ne fait pas non plus beaucoup de bruit.
 A la Roche de Mûrs, un comité maçonnique élève un mémorial en souvenir d'un détachement de l'armée républicaine massacré par les Vendéens. Le Conseil municipal de Saumur participe pour 100 francs à l'érection du monument.
 Le 14 juillet 1889 souffre un peu de cette concurrence. A cette occasion, le docteur Peton, alors simple conseiller municipal, voulait créer un prix en faveur d'une rosière. Il prend des informations auprès de la municipalité de Nanterre. Le 4 juin, le Conseil municipal vote une somme de 500 francs, qui serait distribuée sous forme de deux livrets de Caisse d'épargne remis le 14 juillet. Des jeunes filles volontaires choisiraient les deux lauréates. Le concours est annoncé par voie d'affiche. Saumur ne manque certainement pas de jeunes filles vertueuses et méritantes, mais aucune rosière n'est couronnée, peut-être faute de candidates ou de jurées. En tout cas, la suite des délibérations et des budgets n'en parle plus.

5) Les hommages aux héros républicains

 La mort soudaine de Gambetta bouleverse James Combier, qui lui portait une vive admiration. Au cours du conseil du 2 janvier 1883, il prononce un long éloge du chef de la Délégation de Tours ; trois membres sont envoyés représenter la ville à ses funérailles nationales ( Fl. Baumard, p. 104 ). Une rue en construction, située dans les beaux quartiers, lui est aussitôt dédiée. L'assassinat du président Sadi Carnot cause également une grande émotion dans les milieux républicains. Réuni en séance extraordinaire le 25 juin 1894, le Conseil municipal adresse à Madame Carnot l'expression de sa « patriotique douleur » et se fait représenter aux obsèques par le premier adjoint et par trois de ses membres. Ce type de délégation réapparaît en 1899, à l'occasion de l'enterrement du président Félix Faure. Le choc est cependant moins fort [ le défunt président n'a pas eu droit à un nom de rue ; les circonstances de sa mort, qui nous font aujourd'hui sourire, étaient à l'époque inconnues ].

 D'humbles républicains locaux sont aussi proposés en exemple. Le jeune tambour Etienne Bougouin, massacré en 1798 dans un obscur combat contre des insurgés bernois, reçoit un nom de rue par délibération du 19 août 1892. Même si les récits sont successivement un peu enjolivés, il ne s'agit nullement d'un héros fabriqué de toutes pièces. J'ai pu reconstituer sa biographie.
 Aubin Bonnemère est moins bien connu, à l'exception de son envoi de la pierre de la Bastille. En 1894, il donne néanmoins son nom à une importante rue longeant l'Hôtel de Ville. Ce sont donc de jeunes soldats qui sont proposés en exemple, à une époque où naissent les bataillons scolaires et où des sociétés de tir assurent une préparation militaire... Que ces temps sont lointains !

 Voulant aussi célébrer la génération des Quarante-huitards, le Conseil municipal attribue une voie, en 1895, à Jean-Baptiste Coulon, qui se trouve être aussi le beau-père de Maxime Piéron, adjoint au maire en exercice.

6) La nouvelle nomenclature urbaine

 Ces hommages nous amènent aux dénominations des voies urbaines, question très sensible depuis l'époque de la Révolution. Malgré sa fougue bien connue et son goût pour la provocation, James Combier ne bouleverse rien dans ce domaine. Beaucoup plus attentif aux questions culturelles, le docteur Peton intervient au contraire activement. Le 20 novembre 1894, il lance une première vague de sept dénominations nouvelles : le quai Carnot, dédié à toute la famille et pas seulement à Sadi ; la rue Bonnemère évoquée plus haut. La place de l'Hôtel de Ville, le plus grand espace au coeur de la cité, est rebaptisée " place de la République ", car Saumur est « profondément attachée aux idées républicaines », déclare le maire. En complément, l'avenue de la Butte des Moulins devient l'avenue Victor-Hugo ; la rue Pavée est dédiée à Georges Lecoy, l'ancien maire républicain décédé l'année précédente. La promotion d'Auguste Courtiller et du docteur Georges Bouchard, décédé un mois plus tôt, est moins militante.

Le 27 mai 1905, le docteur Peton lance une seconde opération d'une ampleur exceptionnelle, puisqu'il modifie 34 dénominations, soit le tiers de la nomenclature urbaine. L'hommage aux héros de la République et aux gloires nationales est l'un des objectifs de l'affaire. Cependant l'anticléricalisme en est le ressort principal, l'affaire est longuement traitée dans le dossier sur cette question.
 Le docteur Peton a donc remodelé la toponymie urbaine. Mais il démissionne en juillet suivant et une grave crise municipale paralyse la ville. Personne ne s'occupe de poser les nouvelles plaques. Sur plusieurs voies importantes, le vocable ancien a survécu. C'est ainsi que le panthéon républicain voulu par la municipalité est devenu incohérent et que Voltaire, Rousseau et Zola n'ont pas de noms de rues dans Saumur.

7) Les visites officielles

 Très fréquentes à l'Ecole de cavalerie, la visite du président Mac-Mahon en 1874 et les inspections ministérielles n'ont pas une grande répercussion en ville. A l'inverse, une visite spéciale du chef de l'Etat prend des proportions exceptionnelles et redore le blason des élus qui l'accueillent. Dès 1882, apprenant une tournée présidentielle dans l'Ouest, Combier, accompagné de trois conseillers municipaux, était allé demander de placer Saumur dans l'itinéraire. En vain.
 C'est seulement le 6 juin 1895 que le président de la République Félix Faure débarque à la gare de Saumur. Le landau présidentiel est pris d'assaut par les députés conservateurs de la région, si bien qu'il ne reste plus de place pour le maire, qui est la puissance invitante. Peton doit faire une scène pour arracher la place d'honneur à côté du Président. Le chef de l'Etat parcourt la ville et inspecte l'Ecole de cavalerie. L'événement a duré tout juste deux heures, et il n'a pas laissé un grand souvenir.
 En 1899, Peton, débarrassé de Rigolage, fait inaugurer solennellement l'Ecole industrielle, considérée comme un modèle du genre. Il souhaite la venue d'Alexandre Millerand, ministre du Commerce et socialiste en marge de son parti ( le maire entretient alors d'excellentes relations avec les socialistes locaux ). Le président du Conseil lui envoie le ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, Georges Leygues, qui n'est pas un personnage négligeable. Au terme d'une longue carrière consacrée surtout à la Marine, il est même revenu à Saumur, en 1933, pour inaugurer le monument dédié à Dupetit-Thouars.

 

 La ville de Saumur a le goût des réjouissances et elle célèbre allègrement le 14-Juillet jusqu'à la Guerre 14-18. Le 14 juillet 1914, la société colombophile " le Messager saumurois " lâche ses pigeons voyageurs « destinés à être mis au service de la patrie en temps de guerre ».
 En 1892, la ville décide d'ériger un kiosque à musique dans le square de l'Hôtel de Ville. Elle en projette un second sur la place de la Bilange, sans suite. Ces modestes constructions festives lui suffisent. Elle manifeste moins d'intérêt pour les créations monumentales. Les souscripteurs saumurois font défaut pour payer le monument de Dupetit-Thouars, puis plus tard le monument à la gloire de Delessert. A ma connaissance, au Conseil municipal comme dans la presse, personne ne demande l'érection d'une statue dédiée à la République ou à la Liberté. Après la Grande Guerre, cette indifférence épargnera à la ville une statue de Jeanne d'Arc.