Remarques sur les finances municipales
( 1869-1914 )

 

  Peu de chiffres seront avancés, les centimes supprimés, afin de ne pas rendre ce dossier trop rébarbatif. Le plus souvent, on préférera recourir à des ordres de grandeur.

1) La flambée des budgets sous la municipalité Peton

  Le budget primitif, voté obligatoirement en excédent et au plus tard en décembre, correspond aux prévisions financières pour l'année à venir. Le compte administratif, dressé après coup, établit la réalité des opérations. Les deux types de budget s'éclairent l'un l'autre, le premier révélant les ambitions de la municipalité, le second donnant les résultats exacts.

   Budget
primitif
1891
 Compte
administratif
1901
 Budget
primitif
1902
 Compte administratif
1905
 Budget
primitif
1914
Recettes  426 599 1 002 201  709 748  930 258  884 170 
Dépenses  426 593  782 261 708 964 880 437 883 521 

 Les derniers budgets de la municipalité Louvet se montaient aux alentours de 350 000 francs ( voir l'étude détaillée sur ces finances ). Au cours de la décennie suivante ( 1869-1879 ), les municipalités sont instables, la ville subit une crise économique, les dépenses progressent peu. Ensuite, James Combier se révèle un gestionnaire avisé ; il réalise de nombreux chantiers, mais il parvient à faire payer par l'Etat l'essentiel des travaux du collège de Jeunes Filles, l'un des plus luxueux de France. Il émet plusieurs emprunts, qui sont d'un faible montant. Le budget primitif de 1891 est son dernier exercice financier. On constate que sur les trente dernières années, les nombres ont assez peu augmenté.
 La municipalité Peton se révèle plus ambitieuse et nettement plus coûteuse, puisqu'elle double la masse budgétaire, ce qui appelle des explications.

2) Le poids des charges scolaires

  Dans les budgets, les frais de personnel représentent toujours le principal secteur des dépenses. Ils progressent cependant peu ; malgré des demandes insistantes motivées par la montée de la délinquance, la ville n'augmente pas le nombre des agents de police. Les dépenses en faveur des ministres du culte baissent, la ville ne donnant plus que 600 francs pour loger le pasteur protestant à l'époque du régime concordataire. Les aides au bureau de bienfaisance augmentent, tout en demeurant à une échelle modeste, 8 000 francs en 1896.

 Ce sont les dépenses scolaires qui expliquent surtout la flambée des budgets. Le docteur Peton fait construire de nouvelles écoles ; il les dote de cours spacieuses, qui remplacent des taudis, réalisant en même temps une opération hygiéniste. L'achat préalable de maisons vouées à la destruction augmente leur prix de revient. Les instituteurs sont rétribués par l'Etat, mais logés par la ville ( il en coûte une somme de 5 600 francs en 1891). La municipalité engage des fonds importants en faveur de la Caisse des écoles, des cantines scolaires, des écoles communales de dessin et de musique, de l'école de viticulture...
 Les budgets des deux collèges sont curieusement intégrés dans les comptes de la ville, puisqu'ils sont municipaux. L'apparition du collège de Jeunes Filles, la mise en régie du collège de Garçons viennent gonfler les recettes et les dépenses du budget. Saumur rachète à Rigolage son école industrielle. La municipalité accorde aussi un complément de salaire à six professeurs du collège de Garçons. Tous comptes faits, comme le remarquait déjà le docteur Bineau au temps de Louvet, les élèves de seconde, première et terminale, de l'un et l'autre sexe, coûtent une fortune à la ville...
 La flambée de ces dépenses scolaires réparties dans divers chapitres, autant en dépenses de fonctionnement qu'en dépenses d'investissement, est la cause principale de l'inflation budgétaire. Se situant dans la droite ligne des pères fondateurs de la IIIe République, ce fort investissement n'est-il pas justifié ?

3) La question de l'octroi

 Depuis son établissement en 1800, déjà remis en cause par le républicain Charles Delaunay en 1864, l'octroi engendre de continuelles critiques. Maxime Piéron, un comptable proche de Combier et de Peton, relance le débat au nom de la commission des finances : « Rapport sur la suppression des octrois à Saumur, présenté par M. Piéron, conseiller municipal, à la séance du Conseil Municipal du 5 février 1889 », imp. E. Roland, 23 pages ( B.M.S., A br4/84 ). Le rapporteur déclare que « l'institution des octrois est vexatoire, immorale, arbitraire et injuste ». Il s'efforce de démontrer que la population la plus pauvre de Saumur paie 82 % des taxes d'octroi. Cependant, ce prélèvement constitue de loin la principale ressource de la ville, rapportant alors environ 330 000 francs bruts, 266 000 francs nets, une fois déduits les frais de perception et autres charges.
 Comment le remplacer ? Piéron n'est pas favorable au relèvement des centimes additionnels. Il préférerait une taxe de 32 francs sur les 300 chevaux de luxe recensés ; c'est à peu près la somme qu'ils versent actuellement sur les entrées de fourrages. Il réduirait la taxe à 28 francs sur les 280 chevaux de travail. Afin de compenser l'usure des routes, il propose un autre impôt communal de 30 francs sur les 207 voitures de luxe et de 10 francs sur les 181 voitures ordinaires. Il envisage aussi une taxe sur l'hôtellerie, 6 388 nuitées ayant été déclarées en 1888 ( soit une moyenne de 17 voyageurs par jour ). Il ajouterait des droits sur les constructions nouvelles et sur la valeur vénale de la propriété bâtie et non bâtie.
 Malgré ces prélèvements, à l'évidence plus en rapport avec la richesse des foyers, le compte n'est pas encore bon. En effet, le principal contributeur de l'octroi est l'Etat, qui paie 38 839 francs sur les entrées du fourrage destiné aux 1 210 chevaux de l'Ecole de cavalerie. Piéron veut réclamer aux pouvoirs publics les 32 francs par cheval qu'il verse actuellement. L'absence de garantie sur cette question affaiblit son exposé. De même, son système de taxe sur la propriété n'est pas au point. En tout cas, malgré cette déclaration d'intention, le remplacement de l'octroi par un impôt plus juste n'a pas été réalisé à cette époque, mais seulement en 1928 sur décision nationale.

4) Le poids croissant des grands emprunts

 Charles Louvet avait déjà contracté d'importants emprunts pour un montant total de 1 121 000 francs, ce qui correspondait à un peu plus de trois années de recettes. En 1891, huit emprunts sont en cours, ce qui exige un service annuel de la dette de 87 000 francs, ce qui est encore tout à fait supportable.
 Le docteur Peton voit plus large. Dans son « Exposé présenté par le Maire de Saumur au Conseil Municipal à la session budgétaire de 1895 » ( imp. Roland fils, A.D.M.L., n° 1918 ), il justifie par les travaux du service des Eaux le premier emprunt de 500 000 francs contracté en novembre 1894, et il déclare son intention de poursuivre les grands chantiers ( le marché couvert, les écoles ). Au total, il a contracté trois emprunts égaux ou supérieurs à 500 000 francs. En 1914, 12 emprunts sont en cours pour un montant total de 3 010 963 francs. Comme le franc est à peu près stable, on peut calculer qu'il a emprunté trois fois plus que Louvet et que la dette en cours de la ville équivaut à 3 années et demie de recettes. Aux élections municipales de 1914, l'opposition ne manque pas de souligner la lourdeur de cette charge financière.

5) Les finances municipales sont-elles bien gérées ?

  Elle parle en outre d'une gestion désastreuse. Parmi les attaques longuement développées par la presse conservatrice, voici les plus pertinentes :

- Les maires de transition n'ont pas su contrôler leurs finances ; Louis Vinsonneau doit démissionner à deux reprises pour des anomalies comptables ; Léon Voisine ne fait voter que quelques chapitres pour l'année 1906 et n'a pas établi de budget primitif pour 1907. La ville semble avoir navigué à vue pendant deux ans.

- L'affaire du gaz ( voir explications en urbanisme ). La ville a constamment payé ses fournitures de gaz trop cher. Un traité mirifique passé en 1887 lui accorde l'éclairage urbain presque gratuit ; les chausse-trapes dissimulés dans ce cadeau empoisonné aboutissent à des procès, définitivement perdus en 1902, et au versement d'une forte indemnité à la veuve Stears et à sa famille. Sur cette affaire compliquée se greffe une question de fourniture de charbon au service des Eaux ; les attaques de l'opposition obligent le directeur Rottier à donner sa démission.

- Les impressions officielles sont constamment confiées à la famille Roland ; l'opposant Godet est tenu en marge.

 Ces réserves posées, sans qu'on puisse établir des malversations, les finances de la ville paraissent bien tenues et claires, dans leur rédaction artisanale. Deux comptables surtout s'en occupent, l'élu Maxime Piéron et le receveur municipal Henri Roland, apparenté à l'imprimeur, qui gère les deniers publics jusqu'à sa retraite en 1906. Les budgets primitifs sont prudents, si bien que les recettes des comptes administratifs présentent un fort excédent. Les subventions municipales sont rares et sentent rarement le copinage. Heureusement, pas d'appels à des sociétés d'études qui vendent au prix fort des rapports bâclés...
 Rappelons encore une fois que les élus municipaux ne reçoivent pas la moindre indemnité, si bien que Combier et Peton sont sortis appauvris de leur charge.