Le mythe de la Loire navigable
Au XVIIIe siècle, des flottes de gabares apportent à Saumur - à la remonte, du sel, du sucre brut, des produits exotiques, du coton, des noix de coco - à la descente, du bois, du charbon, des faïences de Nevers, du vinaigre d'Orléans ; elles exportent des vins, des produits agricoles, du tuffeau, des objets de piété. Dans les années 1823-1851, les circuits réguliers des bateaux à vapeur transportent des foules de voyageurs. Ces images bien réelles nourrissent l'imaginaire des riverains du fleuve, notamment des Saumurois : pour eux, la navigation sur la Loire engendre abondance et prospérité.
1) Les canalistes
Comment relancer cette navigation
déclinante et partant faire renaître l'âge
d'or ? Aménager un canal latéral à la
Loire reliant Orléans à Nantes, telle est l'option
de ceux qui se déclarent « canalistes ».
Ils se manifestent une première fois en 1842, alors
que le tracé de la voie ferrée Tours-Angers est
en débat ( M. Anis, « Chemin de fer et
canal à Saumur en 1842 », S.L.S.A.S.,
janvier 1924, p. 27-34 ). Prus, l'ingénieur en
chef du Maine-et-Loire, publie une brochure proposant de relier
la Vienne à la Maine par un canal débutant à
Gaure au sud de Varennes, empruntant ensuite le bras de la Croix
Verte et rejoignant à Vivy l'Authion, qu'il suivrait jusqu'au
canal de Sorges. En même temps, les marais bordant les rives
pourraient être asséchés. Dans cette hypothèse,
le chemin de fer longerait la rive sud du canal et les trains
serviraient surtout à traîner des chalands. Ce projet,
qui subordonnait la voie ferrée au canal n'a pas été
approfondi et n'a pas abouti.
Une autre initiative de la même inspiration est lancée
vers le milieu du siècle. Il s'agit d'un projet de canal
reliant Orléans à Angers ( capitaine Stéphane
Lagache, Les tentatives d'aménagement de la Loire et
le Maine-et-Loire, Mémoire de maîtrise, Angers,
s.d., A.D.M.L., BIB 7 245 ). La nouvelle voie d'eau
rejoindrait la Maine par l'intermédiaire du Loir ;
elle passerait donc au Lude et à La Flèche, Saumur
resterait à l'écart. Surtout, la réalisation
est estimée au montant considérable de 40 millions
de francs. Il ne se passe toujours rien, sauf d'autres projets
par le sud du fleuve.
Les canalistes reçoivent un renfort de poids par
la publication de " L'Idée de la Loire navigable
combattue par Auguste Mahaut ", Nevers, 1899 ( B.N.F.,
8° V 28 184 ). Ce dernier est un marinier
du cours supérieur de la Loire ; il a navigué
pendant 57 ans sur tout le fleuve, se trouvant finalement à
la tête d'une flotte de 54 chalands. « J'avais
vingt-deux bateaux de bois carré pour Nantes. J'avais quatorze
bateaux de bouteilles pour Orléans, Tours, Saumur, Angers,
Nantes, dont neuf pour Saumur... Je laissais donc des bateaux
dans tous les ports, avec des hommes pour effectuer les livraisons ».
La brochure apporte d'intéressants détails sur la
navigation dans la seconde moitié du siècle. A la
descente, après Orléans, le trajet est relativement
aisé ; quand le niveau d'eau est trop bas, Mahaut
achète des allèges chez Besnard à Tours ;
les sapines, ne coûtant que 200 à 250 francs, sont
toutes revendues, souvent chez Travaillard à Saumur. Pour
passer sous les ponts, les bateaux manoeuvrent à l'aide
de leur ancre, afin de prendre le bon axe. A l'inverse, Mahaut
décrit la remonte comme une opération très
problématique, faute d'eau ou faute de vent. Les mariniers
ont des attentes interminables, de plusieurs mois parfois, si
bien qu'ils abandonnent leur bateau à un gardien et rentrent
chez eux. Pour cette raison, il conclut ( p. 33 ) :
« La Loire n'a jamais été navigable dans
l'acception du mot ». Selon lui, surnommé « l'apôtre
des canaux », la seule solution est d'aménager
un ensemble de grands canaux, d'abord de Briare à Orléans,
puis d'Orléans à Nantes, se prolongeant par le canal
de la Martinière. La brochure est distribuée dans
toute la vallée, mais les travaux proposés sont
d'un montant considérable.
2) Les loiristes
Les loiristes affirment au contraire
qu'il est possible d'améliorer à moindres frais
le cours du fleuve ( Philippe Toureau, « La Société
" la Loire Navigable " », La
Loire et ses terroirs, printemps 1996, p. 55-57, source
principale de cette étude ). L'association, couramment
appelée ainsi, est fondée à Nantes, le 1er
décembre 1893, sous l'appellation plus précise de
" Société d'initiative et de propagande
pour l'exécution d'une voie navigable entre Nantes et Orléans
et prolongements ".
Elle est présidée par l'avocat nantais Louis
Linyer ; le comité du Maine-et-Loire est présidé
par l'industriel d'Angers Max Richard, mais son principal animateur
est Prosper Bigeard, né à Saumur en 1850, directeur
de l'usine à gaz de sa ville natale, puis de celle d'Angers.
Bigeard tient des conférences et publie un long article :
« La Loire navigable. Ce qu'elle était. Ce qu'elle
est. Ce qu'elle devrait être », R. A., 1896
(2), p. 245-306. Il est fortement épaulé par
le comité de Saumur, animé par le conseiller général
Gaston de La Guillonnière et par le premier président
de la Chambre de Commerce, Achille Girard, négociant en
faïences ; le docteur Peton, maire, et son conseil municipal,
la presse locale, tous participent au combat pour la renaissance
de la Loire navigable, apparemment bien suivis par l'opinion.
La société a le sens de la propagande. Elle
publie le périodique " La Loire Navigable "
de 1896 à 1923. En 1896, elle lance une pétition
dans tout le Val de Loire ; elle récolte 105 185
signatures et l'adhésion de près de 800 corps constitués
( conseils généraux, conseils municipaux, chambres
de commerce ) ; elle réunit rapidement la somme
de 120 000 francs.
Les loiristes mettent en avant des thèmes populaires.
Ils réveillent l'idée d'un âge d'or correspondant
à l'apogée de la navigation, thème omniprésent
dans l'article de Prosper Bigeard. Ils cimentent un sentiment
d'appartenance communautaire entre les populations riveraines.
Ils font miroiter une baisse des prix résultant du coût
très bas des transports fluviaux. Ils s'en prennent sournoisement
au chemin de fer, qu'ils jugent trop subventionné par l'Etat
et trop instable en raison des premières grèves
de cheminots. Les arguments patriotiques ne sont pas absents :
au cours de l'inévitable guerre de Revanche contre l'Allemagne,
les locomotives partiront vers le front, la batellerie pourrait
assurer la logistique de l'arrière sur l'axe vital de la
Loire...
De nombreuses réunions et conférences locales
épaulent cette propagande. L'apogée est le XIVe
Congrès de la Loire Navigable tenu à Saumur du 24
au 26 octobre 1909 : grands banquets, discours pompeux du
docteur Peton, excursion à Chinon sur le bateau à
vapeur le FRAM ( abondants documents aux A.M.S., O 32 ).

La présente carte postale
réalisée par le dessinateur et graveur Georges Grellet
( d'origine saumuroise ) appartient à cette propagande :
deux charmantes tenniswomen regardent passer un bateau de croisière
muni de deux mâts, ressemblant au Fram, à part qu'il
est caréné comme un paquebot.
Grâce à son dynamisme, capable d'éveiller
un enthousiasme collectif, la Société de la Loire
Navigable étouffe les efforts des canalistes, au grand
soulagement des Saumurois.
3) Des projets grandioses
Dans ce climat euphorique, des disciples de Jules Verne envoient à la Mairie de Saumur d'ambitieux projets d'aménagement.
- Le beaufortais A. Duveau décrit un plan général de touage du fleuve : une chaîne immergée servirait d'appui pour la progression de bateaux à vapeur munis de treuils ( A.M.S., O 32 ).
- Jules Allix, personnage pittoresque aux attaches saumuroises ( voir sa biographie ) établit en 1895 un projet de bassin-port, qui mérite la reproduction ( A.M.S., O 30 et O 32 ).

Un canal souterrain creusé sous le tunnel ferroviaire mettrait la Loire en communication avec un bassin aménagé sur le Thouet, surtout en amont du pont Fouchard, et desservi par la voie ferrée ; ce bassin-port aurait 7 à 8 mètres de hauteur d'eau ; le Thouet, encadré par de nouvelles écluses, aurait un tirant d'eau de 6,20 mètres. Ce projet témoigne d'une belle imagination créative.
4) De modestes réalisations
Incomparable dans l'art de la propagande, la société de la Loire Navigable s'avère moins efficace en ce qui regarde les réalisations concrètes, malgré ses appuis haut placés. Surtout, elle ne parvient pas à répondre à deux questions fondamentales.
- Comment améliorer la navigabilité
du fleuve ?
Après des essais préalables, elle obtient
la pose d'épis noyés, des systèmes de pieux
qui retiennent sur les rives de larges plages de sable, laissant
un étroit et profond chenal serpentant au milieu du lit.
Les travaux, exécutes en aval de Bouchemaine de 1903 à
1909 ne donnent pas satisfaction aux mariniers et suscitent la
naissance d'une association hostile ( ces réalisations
ne touchent pas le Saumurois).
- Quel fret transporter ?
Selon Bigeard, il suffit « d'une hauteur
d'eau suffisante en Loire pour que la batellerie soit active ».
Si on le suit, quelles nouvelles marchandises pourrait-elle transporter ?
Les loiristes renversent les rapports de causalité, ils
espèrent que l'outil va faire naître le besoin, que
des industries vont naître sur les rives du fleuve... Le
port pharaonique rêvé par Jules Allix serait resté
vide de marchandises, tout comme l'étaient les deux grandes
cales construites en amont et en aval du pont Cessart.
5) Le déclin de la navigation
Le tonnage transporté par
la Loire, malgré une courte reprise dans les années
1870, va sans cesse en régressant. La statistique dressée
par le Ministère des Travaux Publics pour l'année
1895 apporte des renseignements significatifs ; 486 bateaux
ont navigué entre l'embouchure de la Vienne et l'embouchure
de la Maine. Ce nombre est encore considérable, mais on
en compte 444 à la descente et seulement 42 à la
remonte ; il faut donc supposer que cet énorme déficit
s'explique par la vente et la destruction des sapines. Les bateaux,
qui portent en moyenne 71 tonnes, véhiculent au total 34 353
tonnes, dont 2 746 seulement à la remonte. Le tuffeau,
avec 28 555 t à la descente et 519 à la remonte
représente 85 % du fret ; il est complété
par de très faibles quantités de charbon et de minerai
à la remonte, d'engrais et de bois à la descente.
La Loire et le Thouet canalisé ne sont donc pas encore
totalement déserts. Ils ne transportent plus de vin ni
de produits agricoles. Ils se sont spécialisés dans
un seul matériau et dans un seul sens. On voit mal comment
augmenter les transports de tuffeau et quelle matière pourrait
s'ajouter.
Voici les dernières gabares en activité, photographiées par Francis Voelcker avant le 4 octobre 1905, date de son décès ( certains clichés ont été édités postérieurement ).

Ce couplage de gabares accosté sur le quai de liaison entre les deux cales n'est pas à l'abandon, mais est parfaitement équipé pour la navigation, ses voiles sont au vent. Les bateaux, vides, sont tournés vers l'aval.

Ce ne sont pas les mêmes gabares qu'on retrouve devant Gennes. Celles-ci paraissent plus grandes ; elles remontent le fleuve à vide, apparemment avec difficulté ; l'ancre, à l'avant, est prête à être lancée, afin d'éviter un recul dans le sens du courant.
En même temps, des gabares sont détruites à Saumur, leurs mâts sont transformés en poutres et leurs bois réutilisés dans les constructions. L'espoir de renaissance d'une Loire navigable peut être qualifié de grande illusion.