Les liquoristes saumurois

 

 Etudes de référence :

- Richard Gasnier, Les liquoristes saumurois de 1830 à 1910, mém. de maîtrise, Angers, 2000, B. U. de l'U.C.O., 15 747 ;
- François Bouyssi et Isabelle Emeriau, « James Combier ( 1842-1917 ). Essai biographique... », S.L.S.A.S.,, 1992, p. 46-89 ;
- Alain Mariez, « Un zeste d'orange, deux doigts d'ambition », L'Anjou, décembre 1995, p. 70-77 ;
- Christelle Couvreux, Marie Bardisa, La Distillerie Combier. Saumur, Itinéraires du Patrimoine, 1999.

 Le terroir saumurois produisait massivement des fruits variés et distillait d'énormes quantités d'eaux-de-vie. Par la Loire remontaient les oranges, les fruits exotiques et le sucre brut. Ces facteurs facilitent l'expansion d'une industrie des liqueurs, qui n'a pas de racines locales, mais qui naît du dynamisme de migrants venus s'installer dans la ville.

1) Le précurseur, Jean-Baptiste Combier

 Né dans une famille de vignerons du Mâconnais, Jean-Baptiste Combier choisit le métier d'ouvrier-confiseur. En 1834, au lendemain de son mariage, il s'installe à Saumur et ouvre une confiserie, 61 rue Saint-Jean. Dans son arrière-boutique, il fabrique lui-même des liqueurs destinées à fourrer ses chocolats et ses bonbons, de même que le font ses collègues. On ne lui connaît pas alors de spécialisation dans la distillerie. La situation change en février 1847, quand il vend sa boutique à l'un de ses employés. En 1848, il acquiert avec son épouse l'actuel terrain allongé entre la rue Beaurepaire et la rue Saint-Nicolas ( l'entrée s'opère alors par ce côté ). Il y construit ses premiers bâtiments et achète des alambics.
 Le premier succès commercial de la société Combier-Destre est l'Elixir Raspail. François Raspail, chimiste et militant républicain, publie à partir de 1845 un Manuel-annuaire de la santé ou Médecine et pharmacie domestiques..., souvent réédité sous forme d'almanach et destiné aux milieux populaires. Il y propose une recette de liqueur hygiénique de dessert, qui assurerait une longue vie. Combier fabrique cet élixir, mais ne le juge pas fameux en raison du camphre, que le chimiste considère comme une panacée. En 1852, il améliore la recette en remplaçant le camphre par des zestes d'orange, et il envoie le breuvage ainsi modifié à Raspail, qui répond par une lettre de félicitations. L'élixir Raspail est commercialisé à un prix assez bas ; ces militants républicains le présentent comme une réalisation philanthropique. Raspail, puis sa famille découvrent les modifications et intentent un procès. La liqueur doit changer de nom. Rebaptisée " élixir Combier ", elle fait la fortune de la maison, qui pratique toujours des activités diversifiées, en se faisant le diffuseur commercial de la Grande Chartreuse et de Pernod et en pratiquant la vente en gros des eaux-de-vie.
 Le 15 janvier 1866, Jean-Baptiste Combier associe son fils James, alors âgé de 23 ans, dans la nouvelle société Combier père et fils, qui prend alors un nouvel essor.

2) Angelo Bolognesi

 Une cinquantaine de républicains italiens, fuyant la Romagne frappée par la répression autrichienne, sont accueillis à Saumur en 1845. Angelo Bolognesi paraît le plus dynamique d'entre eux et il se fixe définitivemenet sur place. Il y est d'abord cafetier, puis, en 1848, associé à Jean-Baptiste Combier, il fabrique avec lui l'élixir Raspail et dirige l'apprentissage du jeune James ( Jérôme Hervé, « Du passage des réfugiés romagnols à la naissance d'une petite communauté : les Italiens à Saumur de 1845 à 1900 », Archives d'Anjou, n° 6, 2002, p. 156-171 ). Bolognesi quitte la maison Combier, apparemment en bons termes, pour fonder sa propre distillerie en 1858. Il vend la même liqueur, qu'il rebaptise " élixir Angelo " en 1863.

D'après Archives d'Anjou, n°6, p. 164

 Installé au hameau de Beaulieu, Bolognesi se lance également dans les vins mousseux. A sa mort en 1880, il laisse une fortune considérable. Sa veuve, une ancienne couturière saumuroise, et son gendre, Charles Carichou, précédemment bijoutier, reprennent la distillerie et s'associent avec d'autres Transalpins apparentés venus s'installer à Saumur. Charles Carichou fonde même un journal, L'Idée moderne, qui célèbre les bienfaits de la liqueur. La marque de fabrique est finalement revendue avant 1897 à Léon Bloudeau.

3) Une floraison de firmes

 La réussite éclatante de migrants venus sans fortune s'installer à Saumur suscite de nombreux émules. Une vingtaine de liquoristes sont recensés dans la ville vers 1860-1865 ; certains semblent être de simples marchands. Voici les mieux connus :

- Myrtil Menier, confiseur tenant boutique au n° 20 de la rue Saint-Jean, est vraisemblablement le plus ancien de la ville. Il pourrait être apparenté avec la célèbre famille de chocolatiers, qui a des racines à Bourgueil.

- Les Sprecher-Kalb s'installent à Saumur en 1847. Originaires du canton des Grisons en Suisse, ils y étaient persécutés en raison de leur religion catholique. Ils se spécialisent d'abord dans la bière, puis deviennent pâtissiers-distillateurs. Louis Sprecher est installé 109 quai de Limoges.

- Alfred Gratien et son frère Frédéric, venus de Richelieu, sont d'abord négociants en vins. On les retrouve en 1869 installés 2 place de l'Arche-Dorée, où ils fabriquent et vendent des liqueurs. Par ailleurs, Alfred Gratien fonde en 1864 la maison de vins effervescents du Petit Puy et celle d'Epernay.

- Eugène Guédon est un important épicier-liquoriste, très proche de James Combier, dont il est l'adjoint à la Mairie dans les années 1881-1885.

- Maximilien ( dit Maxime ) Piéron, lui-aussi adjoint au maire dans les années 1892-1900, est d'abord comptable chez Combier, pour lequel il a inventé un système de bouchage de sûreté. En 1883, il s'émancipe et fonde sa propre distillerie en association avec le limonadier Edmond Grellet et le bijoutier Louis Léger.

- Alexis Gallé, d'abord teinturier, fonde une distillerie en 1891.

- Chaussepied Fils et Gendre, distillateurs à Saumur, diffusent des bouteilles publicitaires à la gloire de l'Elixir Chaussepied.

  On a pu remarquer que plusieurs de ces liquoristes ont un lien avec la famille Combier, qui semble s'accommoder de cette nébuleuse. Ils ne sont pas vraiment des concurrents, car, à l'exception de Bolognesi, ils restent des artisans, cantonnés dans un rayonnement local. Ils font cependant de bonnes affaires, aucune faillite n'est signalée. Mais, seule la maison Combier parvient à mettre en place une structure industrielle de production et un réseau de distribution à l'échelle internationale, alors que la concurrence est rude ( pour le seul Anjou, Cointreau et Giffard à Angers, Frémy à Chalonnes ).

4) L'expansion de la maison Combier

 James Combier est un chef d'entreprise hardi, trop sans doute, car il se lance dans des spéculations boursières aventureuses. En 1901, son beau-frère Jules Cazal l'évince de la direction de la société. L'affaire continue néanmoins à se développer.
 Même si l'élixir Combier demeure le produit représentatif de la maison, des fabrications variées sont lancées. Un premier apéritif, à base de brou de noix, le Tonic Malaga, est créé en 1878. L'absinthe apparaît sous le nom de Blanchette en 1899 ; Combier cultive cette plante, ainsi que l'anis, dans sa propriété du Ruau, au Coudray-Macouard, et il la récolte au moyen d'une moissonneuse-faucheuse importée d'Amérique.
 En 1906, la firme dépose définitivement la marque du Parfait Guignolet, une liqueur obtenue à partir de la macération dans l'eau-de-vie de guignes, des petites cerises récoltées localement. Des documents prouvent que l'entreprise Combier a acheté la brevet de fabrication à un certain Georges Gautron. Ce dernier affirme que cette recette est un secret de famille remontant à son arrière-grande-tante, la Mère Madeleine Gautron, prieure du couvent de la Fidélité de Saumur de 1634 à 1676. Ce dernier point n'est pas bien prouvé ; la Mère Gautron, d'une austérité et d'un jansénisme intransigeants, n'était guère du genre à élaborer des liqueurs...

 Les bâtiments sont entièrement rénovés. L'hôtel particulier situé 87 rue Saint-Nicolas Lettre commerciale de la Société de l'Elixir Combier, 5 avril 1918est acheté en 1855 et restructuré vers la fin du siècle. Les locaux industriels sont refaits dans les années 1880 et après 1894, à la suite d'un accident et d'un incendie ( voir rue Beaurepaire n° 48 ). De l'autre côté de la rue, la société achète la maison Raguideau et la remplace par un vaste entrepôt construit dans le style des chais de Bordeaux.
 L'en-tête ci-contre, provenant d'une lettre d'affaires du 5 avril 1918, figure les nouveaux bâtiments. Un effet de perspective les rallonge en profondeur et, à l'arrière-plan, les cheminées fumantes et les clochers sont imaginaires.

5) L'art de vendre

 La Maison Combier fait aussi peu que possible appel aux courtiers ; elle préfère rayonner à partir de ses entrepôts installés à Paris et à Marseille. Elle atteint la dimension internationale en exportant aux Etats-Unis, au Mexique, à Cuba.

 Eveiller l'intérêt pour ces produits de luxe passe par des campagnes publicitaires étonnamment modernes. Les insertions dans la presse sont déjà un procédé courant. Plus originales sont de grandes affiches aux couleurs gaies, telle cette représentation de joyeux compères, bedonnants et au teint frais, jouant aux cartes dans un train, sur un tapis offert par l'élixir Combier.

d'après Images du Patrimoine

 

 En effet, la firme distribue gratuitement une masse d'objets publicitaires marqués à son nom. On trouve beaucoup de cendriers, de doubles décimètres en bois et d'intéressants menus, celui-ci pouvant en même temps servir de carte postale : on y voit au recto le château et saint Louis présidant la fête de chevalerie donnée à Saumur, au verso un rappel publicitaire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La courbette par Georges ScottFlacon de liqueur d'abricot de la Maison Combier On repère en bas un écuyer du Cadre Noir. La thématique équestre est souvent utilisée. La courbette figurée par le spécialiste des dessins militaires Georges Scott (1874-1943) devient le logo de la maison, reproduit sur de nombreuses étiquettes ( la position trop courbée du cavalier est contestée par les puristes ).

 Plus tardif, ce flacon reprend cette référence et l'intègre dans un fer à cheval.

 

 

6) Des notables influents

 Les liquoristes de Saumur font de bonnes affaires et jouent un rôle local. Bien qu'ils n'appartiennent pas à de vieilles familles de la cité, ils sont habituellement deux ou trois à siéger au sein du Conseil municipal. Sur l'action de James Combier à la tête de la Mairie, voir chapitre 32, à partir du paragraphe 5. Alfred Gratien, Gabriel Rosset, Eugène Guédon et Maxime Piéron, tous adjoints, sont liquoristes ou associés à ce milieu. Ils sont républicains ; à l'exception d'Alfred Gratien, plutôt modéré, les autres sont d'idées avancées. Ils pratiquent l'anticléricalisme militant des républicains de l'époque. Les ouvrières de Combier feraient le ménage dans l'entreprise le dimanche matin, ce qui les empêche d'aller à la messe. En comparaison des autres patrons saumurois, les liquoristes peuvent être considérés comme sociaux. Combier accorde une pension aux veuves de deux ouvriers tués dans une explosion et il contracte une assurance-accidents pour l'ensemble de son personnel, une cinquantaine de personnes. Il donne congé le jour du 1er mai.

 La société Combier est la seule à survivre et à se développer au cours du XXe siècle. Le comble de la réussite pour une marque est de se transformer en nom commun. Colette, dans Gigi ( 1944 ), en témoigne :
«
- Tu n'as guère mangé, Gigi.
- Je n'avais pas beaucoup faim, grand-mère. Est-ce que je peux ravoir un peu de café ?
- Bien sûr.
- Et une goutte de Combier ?
- Mais oui. Le Combier est souverainement stomachique.
 La fenêtre ouverte laissait entrer les bruits et la tiédeur de la rue. Gilberte trempait le bout de sa langue jusqu'au fond du verre à liqueur.   »