Les maisons du mousseux
et l'essor de Saint-Hilaire-Saint-Florent

 

 Au XIXe siècle, l'appellation " champagne de Saumur " est courante, mais elle est interdite par la loi de 1908 qui protège les vins de terroir ( alors que les grandes firmes champenoises achètent couramment du vin dans le Saumurois ). La dénomination de " vin mousseux " est la plus habituelle ; la marque " Saumur Brut " n'est déposée qu'en 1936.

1) Ackerman-Laurance

 La maison Ackerman a tout inventé ; elle fait aussiPublicité pour le Dry-Royal de la Maison Ackerman naître une petite verrerie artisanale formée de trois fours dans les caves voisines de la Chipaudière. Cependant, elle perd progressivement sa suprématie. Parmi les explications, il faut mettre l'accent sur les choix du fils et successeur de Jean-Baptiste, Louis-Ferdinand Ackerman, né à Saumur le 14 février 1838. Ce dernier, comme beaucoup d'autres chevaliers d'industrie français, se comporte comme un aristocrate campagnard ; il achète le château du Goupillon à Neuillé et surtout, en 1886, l'important château de Jalesnes, à Vernantes, entouré de plusieurs fermes. En outre, de son mariage avec Louise-Marguerite, fille du docteur Jacques Bineau, il n'a pas de garçon, mais trois filles, si bien qu'avant son décès ( 27 décembre 1914 ), la maison et devenue une société anonyme.

 Louis-Ferdinand fait preuve d'une grande hardiesse. Il lance de grandes campagnes publicitaires, notamment sur le Dry-Royal, offert par un chasseur britannique, publicité déclinée dans toutes les langues. Il prend des parts appréciables sur le marché anglais.

 

 

 

 Devenue la Compagnie Générale des Vins Mousseux de Saumur, prise en mains par Raymond de Luze, la maison se recapitalise en émettant des actions, comme celle-ci en 1921 :

Action au porteur du 22 février 1921

Voir historique de l'établissement sur le site Wikipedia.

 

2) Bouvet-Ladubay

 Etienne Bouvet-Ladubay fonde sa maison en 1853. Il a droit à un dossier particulier.

 

3) De Neuville

 François-Eugène Moreau fonde une maison de mousseux à Saint-Florent en 1856. Sa fille, Juliette, épouse en 1869 l'avocat Jules-Benjamin Coquebert de Neuville, qui a donné son nom à la maison et est devenu maire de Saint-Hilaire-Saint-Florent de 1882 à 1887. L'entreprise passe finalement dans l'orbite d'Ackerman Rémy-Pannier.Buvard publicitaire de la Maison G. Tessier

 

4) Tessier, caves de Grenelle

 En 1859, Georges Tessier implante sa maison dans le site original de Grenelle, en pleine ville, un peu au-dessus de la rue du Pressoir. On accède à ses galeries peu profondes, non pas en pied de falaise, mais par une courdoire, le plan incliné traditionnel desservant les caves de la ville.
 La maison Tessier et Compagnie a continué à commercialiser des vins tranquilles sous l'appellation de " Vins de la Couronne ". Ses publicités en faveur des vins effervescents évoquent souvent un vieillard contrôlant ses trésors, ici, sous forme de buvard.

 

 

5) Gratien et Meyer

 Fils d'un restaurateur de Richelieu, Alfred Gratien s'installe à Saumur comme marchand de vins et comme liquoriste. En 1864, il tente sa chance dans les mousseux en achetant les galeries souterraines du Petit Puy. Cette implantation présente une double originalité : elle est située à l'est de la ville, sur la route de Dampierre ; l'entrée des caves est perchée à mi-hauteur de la falaise de craie, ce qui obligera l'entreprise à d'énormes travaux dans les années 1930.
 Pour l'heure, les affaires de Gratien vont bien ; il ouvre une seconde maison à Epernay. Il possède un important vignoble, qui lui assure le 1/10 ème de ses besoins. Il décède jeune, en 1885. Son ami, Albert-Jean Meyer, réfugié d'Alsace, devient l'associé de sa veuve et l'affaire reste dans la famille.

La veuve Amiot, entourée de son équipe dirigeante en 1893

6) Veuve Amiot

 En 1869, Alexandre-Armand Amiot fonde une maison de vins en société avec Armand-Jules Lecluse. Quand il décède le 6 décembre 1882, l'association éclate. La Veuve Amiot, née Elisa Corbe, fille d'un tailleur d'habits de la rue Saint-Jean, mère de quatre enfants, dirige sa nouvelle société d'une main énergique, en association avec son fils aîné Maurice et son gendre Girard-Amiot. Ci-contre, les dirigeants de l'entreprise photographiés en 1893 : de gauche à droite, au second plan, MM. Bompas, Poirier et Picharles, au premier rang, Taugourdeau, Maurice Amiot, la Veuve Amiot et Taquet, chef de cave.

 

 

 Après le décès de Maurice en 1902, son frère, Jules Amiot, quitte l'armée et prend en main la maison, qui s'agrandit rapidement. Voici l'ensemble de ses installations, atteignant le Thouet et la rue Haute, sur une carte postale postérieure à la Guerre 14-18.

Bâtiments de la maison veuve Amiot

 

7) Langlois-Chateau

 Edmond Langlois, fils d'un vigneron de Saint-Hilaire-Saint-Florent, époux de Jeanne Chateau [ sans accent circonflexe ], fonde sa maison en 1885, d'abord à Munet, sous le nom de " Maison Delandes ", puis il s'implante à Saint-Hilaire-Saint-Florent en 1912. Il est associé à la famille de Bodman, qui lui apporte les fruits d'un important vignoble. C'est d'ailleurs l'ampleur de ce vignoble et la part appréciable des vins tranquilles qui caractérisent cette société. Langlois est tué à la Guerre 14-18. La maison est dirigée par sa veuve, puis par son gendre, Maurice Leroux et son fils Alexis.

 

8) Les maisons éphémères

 De nombreux aventuriers disposant de quelques fonds se sont lancés dans la commercialisation de vins mousseux. Une vingtaine de maisons fonctionnent dans l'agglomération saumuroise en 1912. Parmi celles qui ont un peu survécu, on peut retenir :

- La maison Alexis Chaussepied, cave des Rochettes, qui devient Despas et Compagnie.

- Armand-Jules Lecluse, fils d'un bottier-cordonnier de la rue Saint-Jean, associé un temps avec Amiot, s'installe à l'écart des autres maisons dans les caves du Bois Brard, louées en 1871 à Baptiste Fouquet. En 1901, l'affaire est reprise par Etienne Charbonneau et son ami Emmanuel Lehou. Elle est prospère jusqu'en 1922 et décline ensuite ( intéressante étude détaillée dans Etienne Charbonneau, Etienne Charbonneau, 1870-1945, 1990, p. 230-254 ).

 

9) Hors de l'agglomération saumuroise

 Bien que n'hébergeant que deux caves, la commune de Saumur demeure la capitale de ces activités ; elle donne son nom générique au mousseux de la région ; ses banques sont partie prenante ( cet aspect financier est mal connu ) ; ses gares expédient le plus gros de la production, grâce à de bonnes liaisons, améliorées encore par la création du tramway.

 La production de vins effervescents s'étend dans les environs immédiats :
- à Varrains, Louis Duveau s'associe avec son neveu Edmond Chapin dans les caves du Château ;
- à Chacé, Louis Chapin et Emile Landais fondent le vaste établissement, appelé un temps Landais-Cathelineau ; Jamain et Compagnie a vite disparu ;
- à Souzay, les caves du château de Villeneuve se sont lancées dans le pétillant ;
- à Brain-sur-Allonnes s'implante la maison A. de Marconnay ;
- au Vaudelnay, la maison Marcheteau.

 

10) Une réussite exceptionnelle

La "maison anglaise" de Flines, construite vers 1891-1894 L'expansion des mousseux constitue la grande réussite locale de la Belle Epoque. L'élaboration valorise des vins, somme toute, ordinaires et atteint la qualité du champagne. Un sens aigu des affaires permet d'exporter près de la moitié de la production à la fin du XIXe siècle. Les grands acheteurs sont les Britanniques, qui se révèlent très présents à Saumur ( cf. l'usine à gaz de Stears ) et annoncent les cohortes actuelles d'Anglis installés à demeure. Lemon Hart, un négociant en vins de Londres, apprécie particulièrement la région. Il se fait bâtir une maison à Flines, " la maison anglaise ", à bien des égards remarquable : elle est perpendiculaire au coteau et à la Loire, elle présente une grande fantaisie dans ses ouvertures, elle est surmontée par des créneaux rappelant le style Tudor. Par ailleurs, brillant champion cycliste, Lemon Hart comptait s'installer à demeure dans la région, quand il décède d'une maladie incurable, à 45 ans, en 1902.

 L'importante maisons de vins Gilbey commercialise en abondance les pétillants de Saumur. Elle diffuse des médailles publicitaires portant son curieux dragon enfermé dans une tour. En voici un exemplaire fortement agrandi :

Médaille publicitaire de Gilbey    Médaille publicitaire de Gilbey

 

 Sur les données chiffrées ci-dessous concernant tout le Saumurois, on note l'apogée des années 1900-1910 et l'optimisme des maisons qui stockent des bouteilles en quantités croissantes :

   Nombre de bouteilles
prises en charge
 Bouteilles exportées  Bouteilles expédiées
en France
 Total du mouvement
en bouteilles
 1891  5 494 044 2 438 515  1 937 814  4 376 329
 1895  6 016 775 2 195 466  2 704 484 4 935 348
 1900  9 311 214 2 611 857 4 350 374 7 302 526
 1905 11 632 275 2 257 359 4 321 596 6 630 602
 1910 10 656 459 2 248 786 4 148 716 6 541 204
 1915 10 608 776 1 558 036 2 801 131 4 591 617

D'après Dr P. Maisonneuve, L'Anjou, ses vignes, ses vins, Angers, t. 1, 1925, p. 200.

 Comptant 792 salariés en 1912, les sociétés du mousseux sont devenues le premier employeur du Saumurois.

 

11) Un paternalisme familial

 Les grandes maisons du mousseux pratiquent un paternalisme plus méthodique qu'ailleurs ; elles embauchent, non pas un ouvrier, mais une famille entière, le mari, l'épouse et les enfants. Les salaires restznt bas. Dans ses souvenirs manuscrits intitulés " la Belle Epoque ", A... C..., un florentais à la mémoire précise, né en 1894, rapporte : « Avant 14, un manoeuvre caviste gagnait 3 francs par jour, un ouvrier qualifié 3,5 à 4 francs par jour, et cela, nous l'avons dit, pour 10 h 30 de présence, y compris deux quarts d'heure pour casser la croûte. Les femmes étaient payées 2 fr par jour.
 On entrait dans les caves à 12 ans, si l'on avait son certificat d'études, à 13 ans dans le cas contraire. Les gosses étaient quelquefois menés durement par les anciens, qui nous prenaient pour des larbins ». Ces jeunes garçons gagnent un franc par jour. Pour tous, une présence de 63 heures hebdomadaires dans l'entreprise, dont 60 heures de travail effectif dans une atmosphère fraîche et humide.
 Les salariés ont droit à une bouteille par jour. « Quant au vin, poursuit A... C..., il ne nous montait pas souvent à la tête. Quelques caves autorisaient les ouvrières à emporter un litre de boisson chez elles, car on considérait qu'elles ne consommaient pas leur attribution accordée aux ouvriers. Notons que cette boisson était infecte. Elle était faite avec des bas vins de dégorgement, ce qui engageait les ouvriers à boire du vin mousseux en cachette. Les ouvriers se lavaient les mains avec leur boisson quelquefois ».
 En contrepartie de ces conditions de vie très rudes, les maisons s'efforcent de loger à bas prix leurs employés. Veuve Amiot possède de nombreuses maisons ; Bouvet-Ladubay fait construire deux vastes cités, que nous présenterons dans le dossier suivant.Photo souvenir de 1899 chez Bouvet-Ladubay, d'après Archives d'Anjou, n° 2

 L'entreprise est une grande famille, qui communie dans des fêtes annuelles, qui dispose d'un petit théâtre ( chez Bouvet-Ladubay ), qui pose chaque année pour des photos souvenir, comme celle-ci remontant à 1899 : la figure tutélaire de Bouvet-Ladubay apparaît à la fenêtre du premier étage de la tourelle, au-dessus de son personnel fort de près de 150 personnes.

 Le patronat s'efforce de moraliser son personnel. La veuve Amiot crée en 1904 l'asile Saint-Maurice, qu'elle confie à des religieuses de Sainte-Anne et qui recevra les enfants des ouvrières pendant leurs heures de travail. La plupart des maisons n'embauchent que des femmes mariées à des ouvriers de l'entreprise ; elles n'engagent pas de jeunes filles, afin de protéger leur vertu. Elles épaulent fortement les oeuvres de la paroisse, le cercle de jeu de boules et surtout la Catholique, devenue la Bayard, fondée en 1905 ( gymnastique, musique, football, boxe ). Elles sponsorisent une puissante fanfare, financent le Vélodrome de la Loire à Saumur et soutiennent en permanence le Véloce-Club de Saint-Hilaire-Saint-Florent. Le succès est réel, car ces associations sont dynamiques. A...C..., né dans une famille non pratiquante, devient enfant de choeur et militant catholique. Dans le dossier sur le catholicisme traditionnel, nous présentons Saint-Hilaire-Saint-Florent comme un îlot de vieille chrétienté paroissiale au milieu d'un Saumurois agnostique.

 Dans cette société florentaise, fortement hiérarchisée et fermement encadrée par des contremaîtres tout puissants, il n'y a pas d'espace pour la contestation. Voici les cadres de Bouvet-Ladubay, en 1915, au temps d'André Girard-Bouvet et de Jacques Bouvet :

Les Petits-Fils de Bouvet-Ladubay, contremaîtres et chefs de cave, 1915

 En 1894, devant les premières tentatives d'organisation ouvrière, les patrons du mousseux s'entendent pour renvoyer tout salarié qui appartiendrait à un syndicat ( A.D.M.L., 4 M 6/43 ). Vers 1922, apparaît une première section syndicale affiliée à la C.F.T.C. ; le clergé local se montrant plutôt favorable, le patronat menace de suspendre son aide à la construction en cours de l'école privée. De toutes façons, tout mouvement de grève est inconnu à Saint-Hilaire-Saint-Florent.

 

12) Saint-Hilaire-Saint-Florent, une ville champignon

 En 1861, la commune de Saint-Hilaire-Saint-Florent ne totalise encore que 975 habitants. Son terroir est étendu et elle compte de nombreux hameaux, bien qu'elle ait rétrocédé à Bagneux une partie du Pont-Fouchard en 1854. La population agglomérée est réduite à deux pâtés de maisons auprès des églises de Saint-Hilaire et de Saint-Florent. Ces deux noyaux anciens n'ont guère changé depuis leur apparition vers 1100.
 Longtemps village immobile, la commune sort de sa longue léthargie avec l'apparition des entreprises du mousseux et du vin. Sa population connaît un accroissement spectaculaire : 1501 habitants en 1881, 2 203 en 1901, 2 385 en 1911. Cette multiplication par 2,5 en l'espace de 50 ans s'explique par une forte immigration et par la fixation sur place des nouveaux venus. La plupart des maisons du bourg datent de cette époque.
 Toutes les rues de l'agglomération sont rectifiées à partir de deux ambitieux plans d'alignement, l'un de 1840 pour la rue Basse, l'autre de 1852 pour la rue Haute ( A.D.M.L., O 943 ). Une rue rejoignait le nouveau cimetière en passant tout près du château des Vauverts ; par échange de terrains entre la commune et Mr de La Frégeolière, la voie est déplacée vers l'est ( actuelle rue de Bodman ).
 Les accès à la commune sont transformés. L'avenue de Saint-Florent ( aujourd'hui Georges Pompidou ) est édifiée dans les années 1805-1814 et le Thouet franchi par un pont de fil, puis par divers ponts. La nouvelle route vers Bagneux est aménagée dans la seconde moitié du XIXe siècle et complètement achevée en novembre 1873. En 1903, les Ponts et Chaussées travaillent à rectifier la route de Gennes ; ils obtiennent du préfet l'autorisation de détruire la vieille église Saint-Hilaire, afin de tracer une parfaite ligne droite. Une mobilisation conjointe du Conseil municipal et de la Société artistique des Monuments de la Vallée de la Loire parvient à sauver l'édifice de la fureur de ces vandales.