Notes sur Etienne Bouvet-Ladubay

 

 Aucune étude fouillée n'étant parue sur ce personnage étonnant, ces notes doivent être considérées comme provisoires. Dans " Ogmius ", Geoffrey Ratouis en donne une biographie romancée.

1) Des débuts modestes

 Etienne-François Bouvet ( né à Saint-Hilaire-Saint-Florent le 10 janvier 1828 - décédé à Moc-Baril le 25 avril 1908 ) est issu d'un milieu modeste. Son père, Etienne, est à la fois vigneron et tonnelier. Sa mère, Renée Renault, est la fille d'un talilleur de pierres de Saint-Mathurin. Il reçoit néanmoins une certaine instruction et, bien qu'il se proclame illettré, il souhaite se lancer dans l'enseignement primaire. Il est frappé par la scarlatine et devient sourd, ce qui l'oblige à changer d'orientation. Il devient représentant en vins chez Ackerman.Buste de Bouvet-Ladubay, d'après "l'Anjou" n° 27
 Le 17 février 1852, il épouse à Saint-Hilaire-Saint-Florent Célestine Ladubé, qui descend de plusieurs dynasties de meuniers, apparemment plus au large ; des Ladubé possèdent le moulin de la Galère ; son père, Mathurin, s'est d'abord installé à Saint-Just-sur-Dive ; sa mère, Marie Mollay, est apparentée aux propriétaires du moulin de ce nom à Saumur et a transmis en dot le moulin de Saint-Florent. D'après des sources que je n'ai pu vérifier, Célestine Ladubé apporte à son mari la cave des Moines, dont l'entrée est située de l'autre côté de la rue, ainsi que l'ancien cachot de l'abbaye, transformé en cellier. C'est seulement après son mariage et l'entrée en possession de cette vaste cave ( qui passe sous l'abbaye et qui s'étend jusqu'au Marsoleau ) que Bouvet a pu se lancer dans l'élaboration de vins effervescents. Lors de son mariage, il se disait encore tonnelier. Je retiens donc la mention « fondée en 1853 », qui était portée sur les anciennes publicités, plutôt que la date de 1851, indiquée par la maison actuelle.
 Comme il existe de nombreux Bouvet dans la région, Etienne accole à son nom le patronyme de son épouse, pour lequel il adopte la forme " Ladubay ", une variante assez fréquente. Sorti du peuple, il entre dans la petite bourgeoisie et abandonne son ancien patron Jean-Baptiste Ackerman.

 

2) L'expansion rapide de la maison

Le nouvel établissement de Moc-baril, aujourd'hui Besombes

 Sa maison de vins connaît un essor exceptionnel et dépasse toutes ses rivales du Saumurois.

 

 

 Ses établissements s'étendent sur l'entrée orientale de Saint-Florent. A partir de 1905, il ouvre une vaste cuverie à Moc-Baril, ayant acheté la majorité des terrains s'étendant depuis l'avenue de Saint-Florent et remontant jusqu'au Marsoleau, Terrefort et les Romans.

 

Vue de l'ensemble de Moc-Baril, quand il est passé aux mains de J. Besombes :

Etablissements Besombes

 

 

Etablissements avant 1900

 La cave principale est située à l'entrée de la rue Basse ; elle est précédée par des bâtiments imposants qu'on peut voir sur cette vignette publicitaire de la fin du XIXe siècle. Un effet de perspective exagère la profondeur des cours et la rue est élargie. Les constructions présentent des façades en tuffeau et des tourelles d'escalier dans la tradition des maisons du Saumurois.

 

 

 

 

 

 

 

 

Magasin de remise des vins de Bouvet-Ladubay

 

 

 Vers 1900, Bouvet ajoute un magasin de remise des vins ( à gauche ). Désormais, la structure métallique n'est plus cachée. L'architecte en tire des effets décoratifs et s'efforce de l'harmoniser avec les pignons et les frontons de type traditionnel.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La cour des écuries, ancienne mairie de Saint-Hilaire-Saint-Florent, d'après un cliché de la Maison Bouvet-Ladubay

 

 Tout l'espace situé entre la rue et le Thouet est remodelé dans les premières années du XXe siècle, par l'adjonction d'une usine électrique, par l'aménagement de vastes écuries fermées par une élégante verrière du côté du Thouet.

 

 

 

 

 

L'intérieur de l'usine électrique

 

 

L'intérieur de l'usine électrique.

 

 

 

 

 

 

Les nouvelles constructions vues du Thouet, d'après une carte postale

 

 

 

 Sur la rivière, un petit port est aménagé, le nouvel ensemble présente une façade harmonieuse.

 

 

 Bouvet-Ladubay fonde aussi, en 1886, une importante succursale à Epernay, l'Union champenoise, qui est dirigée par son fondé de pouvoir, Fernand Mérand. Bien vite, ce dernier vole de ses propres ailes, il rachète la marque " de Castellane " et il construit l'une des plus remarquables usines d'Epernay.
 L'Union champenoise est toujours considérée comme liée à Bouvet-Ladubay. Selon des statistiques qui me paraissent optimistes, ce dernier, en 1900, produirait sept millions de bouteilles et serait devenu le premier élaborateur du monde.

 

3) Un grand bâtisseur

La château de Moc-Baril, carte postale La reconstruction complète de ses centres d'exploitation répond à des nécessités évidentes. Bouvet y ajoute des bâtiments plus ostentatoires. Pour lui-même, il fait édifier, en 1878, l'imposant château de Moc-Baril. Cette réalisation de prestige est confiée à l'architecte saumurois Ernest Piette, qui avait travaillé avec Joly-Leterme, qui avait construit le café de la Paix et le collège Saint-Louis. D'inspiration classique, cette gentilhommière se caractérise par le relief vigoureux de ses pavillons et par son décor chargé dans les parties hautes. A l'arrière, est aménagé un parc à l'anglaise, orné par un dolmen et des menhirs construits à partir de blocs erratiques ( le docteur Gruet était formel sur cette "forgerie", ce qui n'a pas empêché les Monuments historiques de les inclure à leur inventaire supplémentaire en 1997 ). Etienne Bouvet apprécie l'architecture métallique, qui forme la charpente de ses bâtiments industriels ; il ajoute une marquise, qui protège l'escalier d'entrée : à gauche, il aménage une vaste serre, qui lui apporte l'agrément d'un jardin d'hiver. Dans le parc, il fait élever l'eau grâce à une éolienne du type Bollée n° 2, remontant à 1882 ( à l'extrême gauche, sur la photo )...

 

Maison du fondé de pouvoir, rue Amiot

 

 

 Son fondé de pouvoir a droit à une grosse maison de maître édifiée à l'entrée de l'établissement de Moc-Baril et attribuée, elle-aussi, à Ernest Piette, en raison de son décor de couronnes qui caractérise cet architecte.

 

 

 

 

 

 

 

Cité de la place de la Sénatorerie

 

 

 Non loin, Bouvet fait édifier sur ses terrains de vastes cités ouvrières à destination de son personnel. En 1897, il ferme la place de la Poterne ( aujourd'hui de la Sénatorerie ) par un ensemble architectural soigné, composé d'appartements assez vastes, vraisemblablement destinés aux cadres.

 

 

 

 

 

 

 

 

Lotissement de Bouvet-Ladubay

 

 Il voit plus grand en 1906 par cette réalisation de deux grands corps de bâtiments le long du Thouet et le long de l'avenue de Saint-Florent, tous deux aux lignes horizontales fortement scandées. Les appartements, plus petits, sont dotés de jardins potagers.
 Le long de la cité, il ouvre la " rue du Commerce ", non pas destinée à recevoir des boutiques, mais à créer un raccourci pour transporter ses productions de Moc-Baril.

 

 

 

 

 

 

Le petit théâtre de Bouvet-Ladubay

 Ces imposantes réalisations sont dans la tradition des grands patrons paternalistes de l'époque. Plus rare : pour les loisirs de son personnel, Bouvet-Ladubay aménage un charmant petit théâtre de 160 places, aux chapiteaux de stuc arborant fièrement des bouteilles de mousseux.

 

 

 

 

4) Une fortune trop soudaine

 De loin le plus grand bâtisseur de la commune, Bouvet-Ladubay étale sans complexe sa réussite. Il possède en outre l'île de Trêves sur la Loire, il subventionne les oeuvres paroissiales, il est l'un des actionnaires qui rachètent le collège Saint-Louis en 1892. Il est un mécène qui aide à la réalisation du bureau de poste de Saint-Hilaire et du vélodrome des Huraudières. Il aurait un énorme portefeuille d'actions dans les chemins de fer. En tout cas, il n'est pas douteux qu'il a accumulé une fortune colossale.
 Quelques explications évidentes apparaissent : il a été le premier à reprendre la méthode champenoise mise au point par Ackerman ; il a sû profiter de l'ascension continuelle des mousseux saumurois jusqu'à l'apogée des années 1900-1910 ; il a privilégié les investissements dans ses entreprises et dans ses logements, à la différence de nombre de ses concurrents, qui réorientent trop de capitaux vers la rente foncière. Faut-il en outre lui reconnaître un véritable génie dans les affaires ?
 Il est certain qu'il a su saisir la conjoncture. Philippe Wachet me communique aimablement cet extrait des souvenirs de son grand-père, qui avait travaillé chez Bouvet et dont la fille avait épousé André Girard : « Peu de temps avant 1870, Mr et Mme Bouvet, tous deux employés de la maison Duveau, devenue par la suite la maison Chapin, avaient quitté leur emploi pour créer une petite affaire de vins mousseux ; leur affaire s'était développée de manière extraordinaire pendant la guerre et la période d'occupation qui suivit, pendant laquelle les affaires des vins de Champagne furent sérieusement gênées. Il eut l'idée d'embarquer des vins mousseux à Nantes et d'aller les vendre en Angleterre : ce fut le début d'une fortune qui grossit très rapidement. » Cette explication par la Guerre de 70 et ses suites, ainsi que par la pénétration du marché britannique, est tout à fait convaincante.
 Il est certain que ses successeurs n'ont pas manifesté la même habileté, dans un contexte à vrai dire plus difficile. Son fils, Jules, et Ludovic Girard-Bouvet, le mari de sa fille Marie-Elisa, décèdent avant lui. Son petit-fils, André Girard-Bouvet, dirige l'affaire, échafaude des projets ambiteux, et aboutit à une faillite en 1932.

 Cependant, les Florentais contemporains de Bouvet-Ladubay ne croyaient guère à ses talents exceptionnels. Selon eux, sa richesse résultait d'une tout autre cause : il a découvert un trésor provenant des moines de Saint-Florent. Si l'on interroge les anciens de la commune, à peu près tous sont convaincus de cette trouvaille. Mais les versions diffèrent selon les traditions familiales. Le trésor aurait été composé de pièces de monnaie pour certains, selon d'autres de vases sacrés ou de statues en or massif. Bouvet l'aurait découvert au fond d'une branche de sa cave, alors qu'il procédait à des travaux d'agrandissement, en compagnie de l'un de ses contremaîtres ( les noms de Montaudon et de Vinsonneau sont avancés ). Cette quasi-unanimité ne prouve pas grand chose, et il y a peu à tirer des récits actuels, qui renforcent plutôt notre scepticisme à l'égard de l'histoire orale.
 Nous n'en ferions pas état, s'il n'y avait deux éléments plus troublants. D'abord, Bouvet a édifié sa fortune à une vitesse exceptionnelle ; il est déjà riche en 1878, quand il fait construire le château de Moc-Baril. En second lieu, les récits sur son trésor ne sont pas des créations tardives ou post mortem ; ils apparaissent très tôt et de son vivant. Dans La Petite Loire du dimanche 6 mars 1892, paraît un long article sous la signature d'A. Monoury, sans doute l'un des nombreux pseudonymes de l'unique rédacteur. Il évoque, sans le nommer, les débuts de Bouvet-Ladubay, « un petit marchand de vins, d'ailleurs fort honnête, intelligent et laborieux ». Puis, « tout à coup, sa position changea de la nuit au jour. On le vit, les fameuses caves une fois en sa possession, grandir ..., acquérir propriétés sur propriétés, terres et maisons, entamer la construction d'un château. Il expédie brusquement ses enfants en Angleterre, afin d'y compléter leur éducation. Bien plus, lui, le stationnaire, le travailleur cloué par la semelle de ses sabots au sol natal, il se donne des airs de voyageur : il traverse la mer anglaise à plusieurs reprises. » ( voir Michel Pateau, « Le trésor de la Maison Bouvet », L'Anjou, n° 27, décembre 1994, p. 51-60 ).
 Ces voyages Outre-Manche s'expliquent aisément. Bouvet y vend beaucoup de " champagne de Saumur " ; le Liverpool daily Courier du 25 novembre 1881 fait l'éloge de ses produits et signale que son Resident Partner est J.L.P. Lebègue, 106, Fenchurch Street, à Londres. L'article de La Petite Loire s'aventure en suggérant que Bouvet aurait passé ses trésors en Angleterre en graissant la patte des douaniers. La tradition ajoute que des objets de culte de l'abbaye de Saint-Florent auraient été achetés par Rockefeller et se retrouveraient aujourd'hui dans les collections du Musée des Cloîtres de New York. Or, les inventaires de ce musée n'y font aucune allusion.

5) Les fouilles sauvages

 Revenons à notre article, qui affirme que les habitants de la région, convaincus qu'un reliquat du trésor restait enfoui, se sont lancés dans des campagnes de fouilles sauvages très spectaculaires. « Il y a deux ans, on culbutait le sol de Terrefort entre le château et le moulin ». Des habitants de Bagneux ont prospecté les premiers. Des Florentais se sont constitués en société et ont défoncé leurs caves. « Une douzaine de co-intéressés, hommes, femmes, enfants, creuse la terre nuit et jour, monte même la garde de nuit, armée de fusils ». Le journaliste évoque des scènes dignes de la Ruée vers l'Or ; un trou profond de 300 pieds est creusé. On fait venir des voyants de Tours et des devineresses de Saint-Nicolas de Bourgueil. Dans les années 1890-1892, toute la population est convaincue de l'existence d'un magot. La présence d'un lieudit ancien appelé " le Trésor " renforce ces certitudes.
 Le mineur le plus enragé est l'avocat Léon Voisine, qu'on retrouvera comme maire de Saumur. Olivier Desmazières ( Fonds Desmazières, B. M. A., Saint-Hilaire-Saint-Florent ) a retrouvé ces galeries sur la butte du Marsoleau et a pensé, à la suite de Préaubert, que les fouilleurs avaient rouvert d'anciennes mines de silex remontant à l'âge néolithique. Dans une lettre personnelle, André Girard-Bouvet lui affirme que ce n'est pas son grand-père qui a procédé à ces excavations.
 La tradition orale affirme aussi que ces intenses recherches n'ont pas été vaines, qu'un Florentais aurait trouvé un trésor et que sa soudaine fortune lui aurait permis de devenir maire de Saint-Hilaire-Saint-Florent. De même, dans des articles de La Nouvelle République, Jean Thoureil ( René Marnot ) affirme avoir vu des louis d'or, mais qui, eux, auraient été cachés par un émigré.

6) Un trésor des moines ?

 On ne prête qu'aux riches. La tradition séculaire veut que Bouvet ait découvert un trésor que les moines de Saint-Florent auraient caché dans leurs caves. Les abondantes archives de l'abbaye permettent des vérifications. La constitution d'un trésor requiert trois conditions : une immense richesse, un départ précipité, la disparition de l'enfouisseur.
 La richesse de l'abbaye de Saint-Florent au début de la Révolution est bien réelle, on dispose d'inventaires très détaillés ( A.D.M.L., 1 Q 711 ). Les religieux disposaient de meubles luxueux installés dans le bâtiment neuf ; l'avocat J.-Fr. Merlet constate qu'ils les ont revendus à la veille de l'inventaire des biens mis à la disposition de la nation et remplacés par des vieilleries. Il n'y avait sans doute pas là de quoi constituer un important trésor. Le reste est soigneusement inventorié et protégé par des gardiens.
 Les objets du culte en or et en vermeil, en particulier 5 calices, plus 3 calices de l'église Saint-Barthélemy, des croix de procession, un ciboire, un ostensoir sont envoyés à l'Hôtel des Monnaies de Nantes le 25 février 1791. Ils correspondent à un poids total de 127 marcs, 1 once, soit 31,114 kg. L'argenterie de table des religieux suit le 4 mai suivant, pesant 49 marcs, 2 onces, soit, 12,984 kg. Les plus beaux livres de l'abbaye sont aujourd'hui à la Bibliothèque-Médiathèque de Saumur. Quant au moulin des moines, il est racheté par Razin, le meunier. On voit mal quels importants trésors auraient pu être cachés à l'époque révolutionnaire. De plus, le prieur de 1790, Claude-François Bruneau vivait sécularisé dans la région ; il était le mieux placé pour les récupérer postérieurement à la Révolution.
 Au temps des Guerres de Religion, l'abbaye est saccagée par les protestants lors de la crise iconoclaste de 1562. Ses richesses les plus voyantes, la châsse de saint Florent et les autres reliquaires, sont transportées à Saumur et transformées en lingots pour financer l'armée huguenote ; on en aurait tiré 498 marcs d'argent. Les principaux trésors de l'abbaye n'ont donc pas pu être enterrés au cours de cette période mouvementée ; les religieux se sont bien enfuis, mais ils sont revenus peu après. En sens contraire, pendant la Guerre de Cent Ans, l'abbaye, fortifiée, résiste aux Anglais.

 

 Pour conclure, je vois mal à quelle époque les moines de l'abbaye auraient enterré un trésor. Il reste néanmoins des aspects obscurs dans la stupéfiante richesse de Bouvet-Ladubay. Il vaudrait mieux étudier la marche de son entreprise, rechercher s'il n'a pas réussi de juteuses spéculations en bourse, au cas où des documents seraient accessibles.