Les comités de la Croix-Rouge

 

 Le Comité international de la Croix-Rouge naît de la bataille de Solférino en 1859, les comités angevins naissent de l'état dramatique des ambulances militaires pendant la Guerre de 1870. Les armées, si promptes à envoyer leurs troupes au combat, ont pendant longtemps fait preuve d'une grande insouciance dans les soins apportés à leurs blessés, ce qui explique l'essor des sections saumuroises rattachées à la Croix-Rouge ( voir article d'Anne Faucou, dans Ville de Saumur, Journal, mars 2005 ).

1) La Société française de Secours aux Blessés Militaires

 Le 5 octobre 1889, se déroule la première réunion du comité de Saumur de la Société de Secours aux Blessés Militaires ( SSBM ), succursale d'une association fondée en 1864. La nouvelle organisation songe à créer des ambulances mobiles et accumule du linge destiné à un hôpital auxiliaire local ( A.M.S., 15 Z 1 ). Le lancement s'opère dans l'enthousiasme : 300 personnes assistent à la première assemblée générale tenue à l'hôtel de la Paix le dimanche 24 novembre 1889. La nouvelle structure prend aussi parfois le titre de " Comité de l'arrondissement de Saumur de la Croix-Rouge française ".
 Les dirigeants mis en place sont des hommes appartenant à quelques familles influentes de la ville, les docteurs Besnard et Renou, le conseiller général Gaston de La Guillonnière, Alphonse Poisson, le vicomte de Massacré, Paul Mayaud. Tous se retrouvent dans les associations nationalistes et conservatrices ; ceux qui sont élus siègent parmi les opposants à la municipalité républicaine. Leurs attaches avec la hiérarchie militaire sont étroites, ils ont été acceptés par le maréchal de Mac-Mahon ; le général de division à la retraite Michel devient président d'honneur. Leurs orientations cléricales sont affichées : Monseigneur Freppel est président honoraire, les membres du clergé de la ville sont inscrits comme aumôniers et les messes fréquentes.
 La SSBM ne pratique pas l'Union sacrée. Alors que les milieux de gauche sont souvent tout aussi patriotes et nationalistes, ils ne reçoivent pas le moindre strapontin dans le nouveau comité. C'est pourquoi ils répondent aussitôt en lançant une société parallèle.

2) L'Union des Femmes de France

 Ils créent le Comité de Saumur de l'Union des Femmes de France ( UFF ), une organisation d'inspiration laïque, fondée en 1881, à la suite d'une scission dans l'Association des Dames de France ( ne pas confondre non plus avec l'Union des Femmes Françaises créée par le PCF en 1944 ). L'association se manifeste d'abord par une conférence inaugurale donnée par le docteur Peton, le 7 janvier 1890, sur son thème favori " Hygiène, désinfectants, désinfection, influenza ". Le médecin annonce les buts de la société en s'adressant en ces termes aux dames présentes : « Du reste, à la formule de la guerre nouvelle : « Tous les hommes à la frontière », votre patriotisme ne vous commande-t-il pas de répondre : « Toutes les femmes aux ambulances » ? ». Le docteur Frédéric Bontemps donne les trois conférences suivantes, qu'il fait imprimer.
 Le comité se structure au cours d'une réunion tenue à l'hôpital général le 29 juin 1893, avec l'appui des notables républicains de la ville, accompagnés de leur épouse : Peton, Baudry, Coutard, Seigneur, Milon, Gratien ( A.M.S., 15 Z 2/1 ). La nouvelle association diffère de sa rivale sur les aspects suivants ; sous la présidence de Madame Bodin, les femmes y tiennent les postes dirigeants et semblent disposer d'une certaine indépendance, sauf sur le plan de la trésorerie, tenue par un homme, comme la loi l'exige ; l'UFF est plus proche du Comité international de la Croix-Rouge ; elle félicite Henry Dunant, quand ce dernier reçoit le prix Nobel de la Paix en 1901 ; dans un discours, le docteur Peton, devenu maire, explique les principes des Conventions de Genève.

3) Une culture de guerre

 La Croix-Rouge internationale ne fait pas de distinction de nationalité entre les blessés. Cette optique n'est pas du tout celle de nos deux comités saumurois. Au cours de l'assemblée générale de la SSBM, le 15 mars 1891, le docteur Besnard, président, se préoccupe exclusivement de « notre soldat français et fait ressortir en même temps la nécessité de le secourir en tout temps, et par suite, la nécessité d'être toujours prêt ». Les sociétés locales apparaissent comme des auxiliaires des services de santé de l'armée française.
 Il convient de se remémorer le climat politique de ces années 1889-1890. Dans l'esprit du Boulangisme et de la Ligue des Patriotes, mouvements particulièrement puissants à Saumur, des exaltés souhaitent une guerre immédiate contre l'Allemagne, afin de reconquérir les petites soeurs perdues ( l'Alsace et la Lorraine ). Les premières sections saumuroises de la Croix-Rouge ne sont pas essentiellement philanthropiques, mais surtout nationalistes et patriotiques. Elles s'inscrivent dans la propagande en faveur de la Revanche. Aucun conflit n'a été aussi bien préparé dans l'opinion que la guerre 14-18, même si l'on a préféré prophétiser une guerre courte, offensive, « fraîche et joyeuse ». Bien sûr, il y aura des blessés, mais ils seront dorlotés ! Tel est l'esprit qui inspire la création des comités saumurois. La véritable mobilisation locale annonce déjà une guerre totale, dans laquelle les femmes seront impliquées et de nombreux bâtiments réquisitionnés. L'historien doit aussi rappeler l'inconscience de nos va-t-en guerre, à une époque où la France n'a pas le moindre allié ( l'alliance défensive franco-russe remonte à 1893 ) et son armée n'est pas prête.
 Dans cette perspective de guerre prochaine, les associations collectent des fonds, qu'elles emploient ensuite pour aider les blessés de nos conquêtes coloniales. Dans les comptes rendus, sont cités les aides envoyées aux soldats de Madagascar et les chandails offerts aux troupes combattant au Maroc ( où les nuits sont fraîches ). La SSBM intervient au moins une fois dans un conflit international, dans la guerre hispano-américaine de 1898, au cours de laquelle l'Espagne écrasée par les Etats-Unis doit accorder l'indépendance à Cuba ; le comité saumurois choisit le camp colonialiste et envoie 1000 francs à la reine d'Espagne pour les blessés de son pays.
 Les deux comités préparent activement l'installation locale d'hôpitaux auxiliaires. La SSBM passe un accord avec l'institution Saint-Louis pour y implanter un hôpital de 50 lits, qui est ultérieurement classé en première catégorie et renforcé en 1912 par l'adjonction de la nouvelle clinique de la rue Fardeau. L'UFF prévoit également un hôpital de 50 lits au collège de Jeunes Filles. En même temps, de nombreuses dames et demoiselles, jeunes et âgées, mais toujours de la meilleure société, suivent assidûment des conférences les préparant au rôle d'infirmière. Ces leçons se déroulent 6 rue Lecoy, à l'arrière de la Maison du Roi, pour la SSBM, à l'hôpital pour l'UFF. Elles durent au début deux mois, à raison de deux séances hebdomadaires. Les succès au brevet d'infirmière sont massifs ; on imagine mal la commission médicale d'examen coller la vicomtesse de Massacré, la baronne de Bodman, Madame Weygand ou Madame Peton.
 Ces dames, fières de leur science toute théorique et toute fraîche, rassurées par leurs montagnes de linge et de charpie, attendent de pied ferme leurs blessés, qui n'arrivent pas. Si bien que dans les années 1895-1909, les comités tombent en somnolence.

4) De nouvelles formes d'action

Le docteur Boivin et les infirmières de la SSBM devant le portail de Saint-Pierre (A.M.S., fonds Boivin, 34 Z) En janvier 1909, « ayant constaté la décadence et l'état d'abandon » de la SSBM, de nouveaux dirigeants relancent ses activités, avec l'aide du successeur du docteur Renou, le docteur Boivin, qu'on voit ci-contre photographié avec ses infirmières vers 1911 ( A.M.S., fonds Boivin, 34 Z ).
 La formation semble plus poussée dans les deux sociétés ; les infirmières brevetées peuvent se perfectionner en suivant un stage pratique à l'hôpital civil pour l'UFF, à l'hôpital militaire pour la SSBM.
 Cette dernière société pratique désormais le secourisme : à l'occasion de la grande fête aérienne de juin 1912, elle achète deux tentes et installe une ambulance tenue par des infirmières en tenue réglementaire. Les deux comités se lancent dans l'intervention sociale ; lors de l'inondation de 1910, ils accordent des secours aux sinistrés du quartier des Ponts. L'UFF, qui avait subventionné l'Oeuvre de la Goutte de lait, crée en 1913 une consultation gratuite pour les nourrissons dans son siège du 2 rue Pasteur.

 Les blessés de guerre semblent quelque peu oubliés quand la guerre éclate par surprise. Malgré tout, les comités locaux sont capables d'ouvrir rapidement huit hôpitaux.