La prostitution de 1814 à 1946

 

Etudes de référence :
- Jacques Termeau, Les Prostituées et la vénalité sexuelle dans le Centre-Ouest de la France..., au temps du réglementarisme ( du Consulat au milieu du XXe siècle ), thèse de Troisième Cycle, Tours, 1985, A.D.M.L., BIB, n° 7 749. Edition allégée : Maisons closes de province, Editions Cénomane, 1986.
- Charles Gilbert et Jacques Termeau, « Les maisons closes », L'Anjou, n° 5, été 1989, p. 3-16.
- Pour comparaisons : Véronique Douesneau, « La prostitution à Angers ( 1800-1946 ) », Archives d'Anjou, n° 3, 1999, p. 117-140.

 Les sources trop fragmentaires, malgré un examen approfondi, ne permettent qu'un survol. Des rares documents à notre disposition se dégage une impression de relative stabilité, qui invite à une étude thématique.

1) Le réglementarisme

  Aucune loi nationale ne régit la prostitution. L'opinion estime que cette activité doit être libre et qu'elle présente une utilité sociale ; elle doit seulement être surveillée pour des raisons d'hygiène et d'ordre public. L'article VI de la loi des 19-22 juillet 1791 confie aux polices municipales le soin d'arrêter les personnes convaincues de favoriser la débauche. La loi du 18 juillet 1837 confirme les pouvoirs de police des conseils municipaux. C'est tout ce que dit le législateur.
 Il revient donc aux maires de réglementer la chose. Ils ne s'en privent pas, en prenant une multitude d'arrêtés qui se recopient les uns sur les autres. Pour la ville de Saumur, le maire Persac signe un premier texte, avant tout hygiéniste, le 18 octobre 1814 ( A.D.M.L., 54 M 1 ). Le 13 juillet 1839, l'adjoint Marc-Thabis Gauthier, maire par intérim, signe un arrêté plus détaillé, en 24 articles, réglementant en particulier les « maisons de débauche » ( A.M.S., 1 I 536 ). Charles Louvet ajoute des articles additionnels à trois reprises, le 3 janvier 1845, le 9 juillet 1852 et le 9 septembre 1864. L'adjoint au maire Paul-Emile Abellard réorganise les contrôles médicaux le 7 juillet 1871 ( A.M.S., 5 I 367 ). Avec le docteur Peton, le réglementarisme atteint un sommet de méticulosité. Le maire fait imprimer les cartes de visite sanitaire suivantes ; le code est rappelé sur le recto ; au verso, des cases sont prévues pour les quatre visites mensuelles ( A.M.S., 1 I 367 ).

Carte de visite sanitaire, partie du recto, impr. Roland, A.M.S., 1 I 367

Carte de visite sanitaire, partie centrale du verso

 Le 10 avril 1901, le docteur Peton signe un nouvel arrêté particulièrement restrictif ( A.M.S., 1 I 538 ). La réglementation en 48 articles prise par le maire Louis Mayaud le 22 juin 1917 s'explique par la flambée de la prostitution pendant la guerre.

 Comme dans toutes les autres villes, le corpus réglementaire mis en place à Saumur est de plus en plus contraignant, sans présenter aucune originalité. Soit par démarche volontaire au commissariat, soit par décision d'office, les prostituées régulières sont mises " en carte " - " en brème ", selon l'argot du milieu. Elles doivent porter en permanence cette nouvelle pièce d'identité, sur laquelle la police peut vérifier le rythme des visites médicales. Elles doivent se déclarer au commissariat, quand elles arrivent dans la ville, quand elles changent de domicile ou quand elles demandent un passeport pour partir ailleurs. Elles ne peuvent habiter où elles veulent, pas auprès des églises et des établissements scolaires, pas dans certaines rues. Elles doivent être « rentrées dans leur demeure aussitôt après le coucher du soleil », n'ayant pas le droit de passer la nuit ailleurs et la police pouvant contrôler leur présence. Elles ne sont pas autorisées à se rendre au théâtre ou au café-concert. Tout racolage est proscrit : il leur est interdit « d'aller et venir au-dehors dans un espace peu étendu » ou d'interpeller les passants depuis leur fenêtre. Abandonner le trottoir n'est pas si facile, il faut une démarche au commissariat appuyée par trois « personnes domiciliées à Saumur, majeures, mariées et connues pour être de vie et de moeurs irréprochables ». La radiation du fichier des moeurs est prononcée par le maire.
 Pas plus sévère qu'ailleurs et moins tatillonne qu'à Angers, la réglementation saumuroise maintient la « fille soumise » dans un statut inférieur dans la catégorie déjà mineure de la gent féminine. Puisque vendre ses charmes ne constitue pas un délit, ces dispositions sont manifestement contraires aux principes du droit français ; c'est pourquoi elles ne sont pas définies dans une loi nationale, mais laissées à l'initiative des maires et à l'arbitraire des polices locales.

2) L'application des arrêtés

 L'historien ne doit pas s'en tenir aux règles édictées, mais doit vérifier si elles ont été appliquées. Il ne fait aucun doute que ces interdits draconiens sont loin d'être mis en pratique. La police perd la trace de péripatéticiennes très mobiles, qui souvent ne font que passer et négligent de se faire enregistrer. Les faits divers relatés dans la presse regorgent d'histoires de filles qui font du scandale la nuit ou dans des cafés-chantants. Quoique interdit, le racolage est permanent, et indispensable pour appâter le chaland.
 Cette codification hypocrite place les femmes publiques en marge des lois et à la merci du commissaire de police, à la tolérance plus ou moins grande. Ce dernier dispose de deux armes redoutées, qu'on le voit brandir à plusieurs reprises : l'expulsion pure et simple hors de la ville de tapineuses qui font du scandale ; pour les prostituées occasionnelles ( très nombreuses ), leur inscription au fichier des moeurs, c'est-à-dire leur mise en carte, avec toutes les obligations qui en découlent. Celles qui pratiquent le plus vieux métier du monde ( après celui de sage-femme ) sont aussi sous la dépendance du corps médical, qui en cas de contamination ou de simple suspicion peut les enfermer dans les salles vénériennes de l'hôpital, jusqu'à guérison complète. Celles qui entrent en maison de tolérance y vivent recluses sous la totale dépendance de la tenancière, qui détient leurs papiers, qui gère leur argent et qui contrôle leurs rares sorties. La splendide description de la maison Tellier est sûrement enjolivée.

3) Les quartiers chauds

 La distinction entre les garnis accueillants et les maisons closes structurées et tolérées apparaît assez tard dans les archives. De toutes façons, à Saumur, les prostituées isolées s'installent en général non loin des lupanars. Toujours dans des quartiers anciens et populaires, dans des rues jadis huppées qui tombent en décrépitude, un peu à l'écart des grands axes de circulation, les mieux éclairés. Du nord au sud :
- Sur les Ponts, dans la rue de la Visitation ( aujourd'hui rue Waldeck-Rousseau ) et dans les venelles adjacentes ; huit filles y opèrent en 1814 et, en outre, trois pratiquent dans la prée d'Offard.
- « En Fenet », dix-sept filles sont recensées en 1814, soit 38 % de celles dont la demeure est connue. Avec une remarquable constance, Fenet est le principal quartier chaud de la ville ; déjà, aux XVIIe-XVIIIe siècles, des visiteurs et des pèlerins y étaient abordés par des gourgandines, dont certaines résidaient au Petit Puy. En 1824, le 24 février, le commissaire Guillet, qui tient à se valoriser, présente le lieu comme une zone d'insécurité ; des détenus sortis de Fontevraud viennent s'y installer. « Ce faubourg est un cloaque pestiféré, les filles publiques n'étant plus visitées sont atteintes de toutes les maladies liées au libertinage. Ce qui augmente encore le désordre, c'est que les soldats en garnison en cette ville, trompant sans doute la vigilance de leurs supérieurs, se répandent chez ces malheureuses et souvent les font contribuer ; on a vu même des patrouilles de ce régiment [ les carabiniers ], faites pour rétablir l'ordre, augmenter le désordre en se faisant ouvrir de vive force les portes des maisons et violer ce qui n'est pas violable. Des rapports ont déjà été faits, et tout est resté « in statu quo » ( A.H., 1948, p. 134 ). La dame Eveillard, née Jeanne Robert, tient une maison de tolérance au 109 de la rue de Fenet ; en 1842, le maire ferme l'établissement pour un mois, parce que la tenancière a accueilli un mineur de 15 ans et un autre de 19 ans ( A.M.S., 3 D 4 ).
- La montée du Fort hébergeait cinq prostituées en 1814. Plus tard, on n'entend plus parler de ce site.
- Dans la rue Saint-Nicolas et « près l'église Saint-Nicolas » - vraisemblablement, petite-rue Saint-Nicolas -, en 1814, opèrent sept filles, renforcées par une collègue venant de Fontevraud. C'est le troisième point chaud permanent de la ville.
- Seulement dans des rapports du XXe siècle, apparaissent les estaminets situés près de l'Ecole de cavalerie, sur l'avenue du Breil, la rue des Ecuries et la rue du Pavillon.

 Les autres rues citées comportent un faible nombre de pratiquantes. Au milieu du XIXe siècle, la Grande-rue, perdant sa splendeur passée, devient un lieu de prostitution, ce qui explique l'arrêté du maire Louvet du 9 juillet 1852, dont voici l'essentiel : « Considérant que la Grande-rue est habitée depuis quelque temps par un grand nombre de femmes publiques soumises à la visite, ...
 que cette rue est journellement parcourue par les enfants des deux sexes...,
que c'est également par cette rue que les convois funèbres sortis de l'église Saint-Pierre passent pour arriver au cimetière...,
arrête ce qui suit :
Art. 1er - L'habitation dans la Grande-rue est interdite aux femmes publiques soumises à la visite... ».
 Cet arrêté donne carte blanche au commissaire de police pour procéder à des expulsions. A-t-il beaucoup sévi ? Revenant sur les années 1920, Pierre Goubert, Un parcours d'historien. Souvenirs 1915-1995, Fayard, 1996, p. 48, évoque la maison en face du n° 37 de la Grande-rue, habitée par Madame Jeanne, qui « détenait comme pensionnaires trois ou quatre « belles dames » ( disais-je, paraît-il ) aux atours abondants et multicolores, chargées de bijouteries probablement en toc. Madame Jeanne ... m'invitait parfois à déguster le reste des sucreries et chocolats fins que des messieurs bien mis apportaient le soir, après avoir manié le heurtoir et s'être fait identifier à travers une sorte de judas ». Ce lieu de rendez-vous, qui présente les caractéristiques de la maison close, n'est nulle part officialisé comme telle.

4) Les maisons de tolérance

 Le statut de ces maisons n'est pas aussi rigide que semblent l'indiquer les arrêtés municipaux. A l'évidence, les autorités saumuroises ont improvisé dans ce domaine et conservé une marge de souplesse. Première intervention, l'arrêté du 13 juillet 1839 ordonne au commissaire de police de dresser un état des « maisons de débauche » et prescrit aux tenanciers de tenir un registre de leurs pensionnaires. Ces documents ne nous sont pas parvenus. Les maires, à cette époque, n'autorisent pas l'ouverture de « maisons de tolérance » ( c'est la formulation qui l'emporte ), ils se contentent de constater leur existence et laissent au commissaire de police le soin d'exercer un contrôle. Finalement, trois maisons, bien localisées, fonctionnent au moins temporairement :
- Au 7 et 9 Petite-rue Saint-Nicolas est constamment ouvert un établissement qui est plus souvent un café montant, plutôt qu'un bordel organisé. Clients et filles se rencontrent au bar de l'Etoile ; ils peuvent ensuite poursuivre la conversation dans l'immeuble contigu, qu'un commissaire décrit comme une « cour des miracles ». Connu et surveillé par la police, ce lieu de rendez-vous n'est officialisé que le 13 juillet 1940, par décision de la Kommandantur, qui réserve l'Eden aux troupes allemandes.
- Au 96 rue de la Visitation ( aujourd'hui, rue Waldeck-Rousseau, maison détruite par les bombardements ), une authentique maison a fonctionné au XIXe siècle. En octobre 1899, la tenancière écrit au maire pour lui signaler sa fermeture. Par la suite, on n'entend plus parler de ce bobinard.
- En réalité, la tenancière déménage au n° 3 de la rue du Relais et ouvre Façade rue du Relais avant restauration, photo COBATsa maison en novembre-décembre 1899. Plusieurs indices donnent àL'Eden avant sa destruction, cliché J. Termeau penser qu'une maison de plaisir fonctionnait déjà à cet endroit ou tout près. Les locaux sont refaits à neuf. Les photos ci-contre, prises avant restauration, montrent que la façade sur rue remonte à la fin du XIXe siècle.
 Une description de 1947 ( A.M.S., 1 I 547 ) dresse l'inventaire des lieux. Comme dans toute bonne maison bourgeoise, tout le rez-de-chaussée est réceptif, composé d'un bar, d'un grand salon et d'un petit salon. Une décoration bariolée, dont on voit à gauche des traces avant la restauration des lieux. Au premier étage, trois pièces et un cabinet de toilette ; au deuxième étage quatre pièces mansardées ; Cour de la rue du Relais3 rue du Relaisau troisième étage, une chambre déclarée inhabitable. En arrière, de l'autre côté d'une petite cour, une maison des années 1780-1820 ( à droite ) comprenant une cuisine, une salle à manger et quatre chambres. Chauffage central et eau à tous les étages [ l'ensemble de ces maisons peut accueillir beaucoup de monde ; au lendemain de la loi Marthe Richard, les locaux réquisitionnés hébergent 11 personnes, 7 ouvriers travaillant aux ponts et deux familles de sous-officiers ].
La maison porte le nom d'Eden, fait attesté en 1904. Elle fonctionne sans interruption jusqu'en 1946, étant réservée aux troupes allemandes durant l'Occupation. Jusqu'en 1920, elle est dirigée par au moins cinq tenancières successives, qui défilent rapidement, effectuant une sorte de cursus honorum à travers les maisons de l'Ouest, surtout dans les ports ( A.M.S., 1 I 542, 544, 545 ). Grande stabilité ensuite : la tolérance est concédée pour la première fois à un homme en 1920, puis à sa veuve, Madame Marcelle, de 1939 à 1946. ( A.M.S., 1 I 546 ).
 Selon des témoignages oraux, l'Eden est une maison vivante et joyeuse ; selon un rapport de police, elle est fréquentée par « des militaires et des fêtards ». On comprend pourquoi ; les règlements, pourtant minutieux, ne lui imposent aucune heure de fermeture, alors que les cafés doivent cesser leur activité très tôt et que cette clôture est vérifiée par une ronde nocturne des agents. L'Eden reste ouvert jusqu'au départ du dernier client, il est le seul endroit où des noctambules puissent s'amuser à une heure avancée, sans forcément monter avec une pensionnaire. Le champagne y coule à flots, au son des flonflons des musiciens. L'établissement est bruyant. Jadis, Pierre Dupuis-Charlemagne, incommodé par le tintamarre, avait fait doubler le mur mitoyen par une " folie ", une fausse ruine pittoresque élevée au fond de son jardin.

5) Maires et maisons closes

 Les maires sont responsables, avec le commissaire, de la police des moeurs, le législateur et le gouvernement leur abandonnant le contrôle de la prostitution. Les Conseils municipaux n'y sont pas associés et n'en discutent pas. Sur ces questions, les maires de Saumur - comme la plupart des autres - ont une position claire et unanime : ils freinent autant que possible les activités des professionnelles indépendantes, à leurs yeux, incontrôlables, scandaleuses et sources de maladies honteuses. Ils préfèrent ouvertement accorder par arrêté une simple « tolérance temporaire, révocable à tout moment » à des maîtresses présentant des garanties de bon professionnalisme. Les maris de ces dames, d'une belle écriture, respectant l'orthographe de « relais », alors que les services municipaux s'obstinent à employer la forme médiévale « relai », adressent au maire une demande, accompagnée d'un extrait vierge de casier judiciaire et d'une attestation favorable du commissaire de police de leur précédent lieu d'exercice, souvent si élogieux qu'on se demande si ce fonctionnaire n'a pas bénéficié de quelque avantage en nature ! L'arrêté de tolérance ne précise pas à Saumur le nombre de pensionnaires autorisées, à la différence de certaines grandes villes. Sa délivrance s'accompagne d'un don substantiel en faveur du bureau de bienfaisance. Il s'élève à 1 500 francs en 1899, versés comme don manuel par un " anonyme ". Le maire colle soigneusement le reçu sur son projet d'arrêté ( A.M.S., 1 I 542 ).

Quittance du versement de 1500 francs, A.M.S., 1 I 542.

 Par la suite, le chèque s'élève à 1000 francs, ce qui demeure élevé. Cette curieuse pratique n'est pas signalée dans d'autres villes. En tout cas, elle s'institutionnalise à Saumur : le don devient une patente particulière, qui s'élève à 1000 francs, chaque année, à partir du 1er janvier 1926. La ville tire donc profit de la prostitution et devient donc marginalement proxénète. La maison lui procure surtout de la tranquillité, grâce à la tenancière et à la sous-maîtresse. On comprend la préférence des maires, même les plus puritains, quand on ne trouve pas trace d'un incident ou d'une plainte, alors que les filles de noce isolées se révèlent beaucoup plus turbulentes.

 Déjà, le très prude Louvet préconisait dans son arrêté du 9 septembre 1864 : « Tout propriétaire ou principal locataire d'une maison en laquelle résidera une femme publique sera soumis aux règlements, prescriptions et responsabilités qui atteignent les personnes tenant des maisons de tolérance ». En obligeant les simples loueurs à tenir un registre et à contrôler leurs pensionnaires, cette disposition, vraisemblablement peu appliquée, tendait à la généralisation du système des maisons closes.
 Peton va plus loin le 10 avril 1901 : « art. 1er - Il est défendu à aucune femme publique de s'établir dans l'intérieur de la ville ». Ce texte mal rédigé n'a pas davantage été appliqué, mais il permet de pourchasser les indépendantes dans la vieille ville.
 Les maîtres de maison sont au contraire mieux traités. La tenancière installée 3 rue du Relais écrit au maire le 18 janvier 1900 pour se plaindre d'une de ses protégées qui l'a quittée pour se rendre à Angers, mais qui, en réalité, après six heures d'absence, s'est installée dans la Petite-rue Saint-Nicolas ; elle lui demande d'éloigner son ancienne pensionnaire. Par une note portée en bleu sur la lettre, Peton ordonne au commissaire de faire partir les filles sortant des maisons de tolérance. Cette disposition est confirmée dans l'arrêté du 22 juin 1917 : « Aucune fille ou femme sortant d'une maison de tolérance ne peut résider en ville qu'après une absence de trois mois ».
 Dans une réponse au préfet du 20 février 1936, Robert Amy explique sans fard sa position, qui est certainement celle de tous ses prédécesseurs :
 « mieux vaut tenter de localiser le vice par le maintien des maisons de tolérance. La surveillance, tant au point de vue réglementation générale que sanitaire, est infiniment plus facile à exercer, alors qu'elle échappe presque totalement dans la prostitution libre.
 Les pensionnaires des maisons de tolérance constituent une infime minorité comparativement à la quantité de femmes exerçant la prostitution libre ou clandestine. La majeure partie de ces dernières ont été ou sont encore ( volontairement dans la plupart des cas ) soumises ou plutôt « soutenues ou protégées » par des trafiquants de la " Traite des Blanches ".
 ... En plus de la population civile, l'Ecole de Cavalerie de Saumur comprend un effectif militaire de 2 000 hommes environ, dont 500 indigènes ( nord-africains ).
 Là encore, il ne saurait être question de freiner à outrance les débordements de ces tempéraments ardents - des indigènes en particulier . Les maisons de tolérance en sont l'exutoire, qu'à défaut ils rechercheraient parmi la population et en usant, peut-être, de moyens dangereux.
 Au cours de l'année écoulée, un seul cas de maladie contractée dans la maison publique ( blennoragie [ sic ] ) a été constatée à l'Ecole » ( A.M.S., 1 I 538 ). Et le commissaire Eprinchard d'ajouter trois ans plus tard, à propos de l'Eden : « Cet établissement est actuellement aussi bien tenu qu'il peut l'être ».
 Nous supposons que, selon la pratique habituelle, le produit des passes est partagé en deux parts égales entre la maison et l'exécutante, que cette dernière verse une pension assez élevée à la tenancière, en sorte qu'elle est habituellement endettée et qu'elle ne peut partir vers un nouvel établissement que si ce dernier règle sa facture. Nous ne disposons d'aucune précision locale sur ces pratiques.

6) Les contrôles sanitaires

 Les arrêtés des maires nous renseignent au contraire très bien sur les contrôles sanitaires, qui apparaissent comme leur souci permanent et qui constituent le signe distinctif de la prostituée professionnelle.
 A la fin de l'Empire, les unités en stationnement, le 17 ème Dragons, puis les Chasseurs à cheval de la Garde, sont ravagés par le mal vénérien ( Archives des Saumurois, n° 179 ). Le 18 octobre 1814, le maire Persac institue deux visites mensuelles devant un officier de santé et ouvre une infirmerie spéciale annexée à la prison de la tour Grenetière. Selon un rapport du 1 er mai 1815 établi par les quatre médecins et chirurgiens des hôpitaux civils et militaires ( A.M.S., 5 I 366 ), la mesure est peu efficace ; beaucoup de filles échappent aux visites ou encore présentent à leurs clients de faux certificats.
 Sous le régime de l'arrêté du 13 juillet 1839, les visites ont toujours lieu deux fois par mois, mais des examens supplémentaires sont exigés pour les filles de noce qui arrivent dans la ville, pour celles qui sollicitent un passeport de départ ou qui sont l'objet d'une plainte d'un client contaminé. Désormais, l'examen se déroule à l'Hôtel-Dieu, dans un pavillon construit à cet effet, complété par des cabanons où sont retenues et soignées celles qui sont infectées. La venue à la même heure de toutes les prostituées de la ville cause du scandale dans le quartier. Les médecins se plaignent également de la présence du commissaire de police lors des examens ( A.M.S., 3 Q 1 ).
 L'arrêté signé par Abellard le 7 juillet 1871 cherche à atténuer les perturbations engendrées par cette grande visite. Désormais, les femmes publiques entretenues iront consulter chez un docteur, au moins deux fois par mois ; un médecin viendra chaque semaine dans la maison de tolérance : dans une salle aménagée, il contrôlera les pensionnaires, moyennant un franc par visite, payé par les tenanciers ; seules les filles isolées se rendront au dispensaire chaque semaine, à 6 heures du matin en été et à 8 h en hiver. Le docteur Peton généralise le système de la visite hebdomadaire.
 Le contrôle se renforce à partir de l'arrêté du 28 septembre 1932, qui impose à tout le monde deux visites hebdomadaires à l'hôpital, plus six prélèvements par an en vue d'un contrôle bactériologique et sérologique. Le propriétaire de l'Eden proteste contre ces nouvelles dispositions, en affirmant qu'il n'y a qu'un seul contrôle par semaine à Angers et à Cholet, qu'on a fait passer la visite de 5 à 10 francs et qu'il doit louer une voiture pour conduire ses protégées au dispensaire. En 1937, les visites ont lieu dans la maison même ; elles durent de 5 à 6 minutes. Deux médecins de la ville les assurent pour une somme fixe de 1000 francs chacun par an.

7) Les effectifs enregistrés

 Nous ne disposons pas de listes assez détaillées pour établir une sociologie de la prostitution, encore qu'on la devine aisément. Il est seulement possible de reconstituer les effectifs, tels qu'ils sont officiellement enregistrés.
 Un état de 1814-1815 ( A.M.S., 1 I 535 ), plutôt mal tenu, nous permet une première approche. Beaucoup de filles ne font que passer, l'une est reconduite dans son pays, telle autre s'est « retirée du vice », celle-ci abandonne pour accoucher, deux autres pour maladie, celles-là sont inscrites par erreur. Si l'on retient seulement celles qui ont subi au moins un contrôle sanitaire, on aboutit à un total de 54 prostituées, exerçant surtout dans les trois quartiers cités plus haut ; 35 d'entre elles sont nées à Saumur, 6 viennent des environs immédiats. Il s'agit donc alors d'un recrutement surtout local. Quatre d'entre elles sont mariées, une autre veuve ; pour l'une, sans doute la doyenne, il est indiqué qu'elle a 48 ans. Ce recensement correspond à une période de hautes eaux, explicable par la présence des Chasseurs de la Garde. Ce sont des filles à soldats, l'une est d'ailleurs cuisinière à la caserne. Les conditions sanitaires sont déplorables ; 29 d'entre elles, soit plus de la moitié, ont été admises à l'infirmerie au moins une fois, après avoir laissé des souvenirs cuisants aux soldats.
 Dans une période moins agitée et après l'établissement des cartes sanitaires, on dispose d'un répertoire plus fiable. Le 19 décembre 1837, le commissaire de police Petiteau dresse un état nominatif des femmes publiques qui sont dans la ville de Saumur ( A.D.M.L., 54 M 1, n° 32 ) ; il en compte 42 réparties sur 16 maisons ou appartements ; l'établissement le plus important, « chez Meschine », loge 6 pensionnaires ( le commissaire ne le localise pas ). La doyenne des filles a 36 ans et la plus jeune 18. Cinq d'entre elles ont moins de 21 ans, ce qui pose un problème au sous-préfet, qui demande s'il doit engager des poursuites contre les logeurs auprès du procureur du Roi ( la réponse n'est pas connue ). Le sous-préfet ajoute qu'il n'y a pas d'autres filles connues dans son arrondissement, ailleurs qu'à Saumur, qui détient une forme de monopole.
 Au dénombrement de 1866 ( A.M.S., 1 F 33 ), la récapitulation des professions indique 10 filles publiques ; ce total, probablement minoré, pourrait correspondre au nombre des prostituées en maison.
 Dans une étude fortement documentée à partir d'une enquête nationale de 1878, le docteur Armand Després, La Prostitution en France : études morales et démographiques, 1883 ( B.N.F., microfiche 6 293 ), compte pour Saumur 15 filles réparties sur trois maisons et 28 filles en carte. Avec 43 professionnelles, on retrouve le total précédent. Saumur se situe au 27 ème rang national avec une prostituée pour 325 habitants, avant Angers ( 48 ème ). Després estime que la présence d'une garnison nombreuse explique partiellement ce résultat assez élevé ( toutefois inférieur à Lourdes ) ; il ajoute que ce sont surtout les matelots qui font fleurir les maisons borgnes ( Caudebec aurait une fille libre pour 23 habitants ). Il émet des observations originales ; la prostitution augmente, non pas en fonction de la pauvreté, mais en fonction de la richesse des départements. Le nombre des viols progresse avec la densité des péripatéticiennes, et non l'inverse, comme il est souvent affirmé. Le docteur Després ajoute ( p. 57 ) au nombre précédent de 43 professionnelles 28 filles libres, apparemment non-encartées. On ne sait pas bien comment ce dernier total a été établi. Faute de mieux, retenons ce nombre de 71 prostituées, qui correspond à l'apogée qu'on relève dans la plupart des villes vers la fin du XIXe siècle. Une approche plus impressionniste vient renforcer cette affirmation, les faits divers de la presse regorgent de récits mettant en scène des filles de joie : injures à agent de la force publique, crêpages de chignons, robes de soie déchirées, etc.
 Passé 1900, les totaux baissent rapidement, hormis les poussées des deux guerres mondiales. En avril 1930, 10 isolées sont encartées et 7 pensionnaires résident à l'Eden, où les effectifs varient de 6 à 10. La chute se poursuit en février 1937, où l'on tombe à 4 isolées et 5 filles en maison. En dépit des descriptions qui la présentent comme un lupanar géant, Saumur est plutôt classée parmi les villes de prostitution moyenne. Il n'est nulle part fait allusion à une prostitution masculine.

8) Des proxénètes ?

  Même limité, le commerce du sexe engendre logiquement l'apparition de rabatteurs et d'intermédiaires. Les maisons se renouvelleraient en s'adressant à des bars parisiens et en rachetant des pensionnaires chez les collègues. Jacques Termeau estimait que le réseau des proxénètes était peu fourni dans le Centre-Ouest et il est certain que le crime organisé n'existant pas à Saumur, la police n'avait pas besoin du concours d'indicateurs. Cependant, quelques prostituées sont mariées, leur époux peut être considéré comme tirant profit de leur activité.
 Marie-François Goron, longtemps chef de la Police de Sûreté et considéré comme un auteur sérieux, quoique polygraphe surabondant, rapporte une curieuse anecdote dans Le Marché aux Femmes, 4 vol., Flammarion, 1899, t. IV, p. 69-72 ( B.N.F., microfiche 8 337(4) ) :
« Les souteneurs de Saumur, ville où la garnison attire un grand nombre de filles, se réunirent un jour en assemblée plénière, formèrent un syndicat et élaborèrent le curieux règlement qu'on va lire :

CHAMBRE SYNDICALE DES M...
Séance du 21 septembre 1892

« La commission des M... s'étant réunie, hier, sous la présidence de M. La Pêche, a décidé, à l'unanimité, qu'un nouveau tarif serait appliqué, à partir du 20 septembre 1892, à toutes les gonzesses en brème qui font le tas, le soir.
« Elle a décidé que :
« Article 1er - Toutes les gonzesses voulant turbiner le soir, à partir du 25 septembre 1892, devront être munies d'une carte de circulation.
« Article 2 - Cette carte ne sera valable qu'un mois, et sera renouvelée le premier dimanche de chaque mois contre le versement de cinquante centimes... »
 Après avoir prévu des amendes et des sanctions, le règlement stipule que le syndicat devra « aide et protection » à ses gonzesses.
 Ce règlement signé « La Pêche » et « La Loche » ressemble à une lourde plaisanterie. Cependant, des filles qu'on veut rançonner portent plainte pour coups et les deux apprentis maquereaux sont jugés au Palais de Justice en présence du Tout-Saumur hilare. « Une nommée Jeanne avait reçu une furieuse taloche... parce qu'elle avait refusé de payer cinquante centimes sa carte de circulation.
 Deux autres, Lucie, dite la Folle, et Marie la Blonde, à la Fête de Saint-Lambert, avaient reçu, l'une des coups de pied dans le derrière, l'autre des gifles... toujours pour la même raison ». Pour ces faits, les deux individus s'en tirent avec trois mois de prison seulement, parce qu'ils n'ont pas d'antécédents judiciaires.
 Proxénètes débutants sans doute, mais dans sa réponse de 1936, citée plus haut, Robert Amy confirme bien la présence de souteneurs.

9) Les femmes légères

 Au-delà d'une prostitution professionnelle et encartée, finalementHenri-Désiré Charpentier, Grisettes de Saumur, 1831 plutôt réduite, existent des formes clandestines ou occasionnelles de cette activité, que le niveau des salaires féminins suffit pour expliquer, puisqu'ils sont insuffisants pour faire vivre une ouvrière seule, surtout si elle est chargée d'enfants. Cette pratique est vraisemblablement fréquente, mais nous ne disposons d'aucun moyen statistique pour l'évaluer.

 Des formes plus souriantes de galanterie sont souvent évoquées par les mémorialistes et par les dessinateurs. Cette charmante lithographie de 1831 est tirée de la Suite de costumes d'Henri-Désiré Charpentier. Intitulée " Grisettes de Saumur, promenade sur le pont ( Départemt de Maine-et-Loire ) ", elle figure de coquettes demoiselles, arpentant le pont Cessart et suivies par de fringants militaires se frisant la moustache. Comme leur attitude, le mot "grisette" est ambigu ; à l'origine, il désigne des femmes pauvres habillées d'une modeste étoffe grise ; puis, selon Littré, une « jeune fille qui a un état, couturière, brodeuse, etc. et qui se laisse facilement courtiser par les jeunes gens » ; par l'attraction du mot "lorette", elles peuvent être soupçonnées de racolage, à cause de leur liberté d'allures, en un temps où les jeunes filles sont étroitement surveillées.

 Les grisettes sont sûrement nombreuses à Saumur. Sont-elles pour autant dissolues ? Dans la presse locale, on annonce fréquemment des épousailles entre un cavalier de manège et une modiste de Saumur.

 Si l'on passe aux dessinateurs du début du siècle suivant, on n'a que l'embarras du choix pour évoquer les filles coquettes qui rôdent autour de l'Ecole.

 La Consigne à l'Ecole  Type d'ordonnance

 LEGENDE : La Consigne à l'Ecole
- J'peux pas laisser passer les chiens, les
fournisseurs et les blanchisseuses,
à moins qu'vous n'auriez une carte !

LEGENDE :
Type d'ordonnance
- Mon lieut'nant, faut-y astiquer aussi
les godillots à la fumelle ?...

 En vers, cette fois, un certain Henri Follavoine reprend le même thème :

« Ah ! s'il nous fallait, dans la ville folle,
Compter sur nos doigts tous les oisillons
Qu'on voit voltiger autour de l'Ecole,
On en formerait trente bataillons.
Sans parler encor du grand arrivage
Qui fait chaque mois changer, c'est l'usage,
Pour de plus nouveaux, les vieux cotillons. »

Les Ecuyères, Silhouettes et croquis saumurois à la plume et à la cravache, Saumur, Librairie militaire S. Milon, fils, 1888 ( B.N.F., 8° Ye. Pièce. 1892 ).
L'allusion finale se réfère à la rotation mensuelle des pensionnaires de la maison close. Rituellement, des connaisseurs vont jauger le nouvel arrivage qui descend du train de Paris.

 Des officiers subalternes et des sous-officiers cohabitent avec des salariées de condition modeste, qui continuent à travailler. Cette forme de concubinage à frais partagés semble assez courante. Ainsi, le lieutenant Emile de La Roncière loge chez les dames Rouault. A propos des deux filles Rouault, le maire Cailleau-Grandmaison affirme qu'elles sont de moeurs légères, qu'elles ont toujours " un bon ami ", mais qu'elles ne font pas métier de leur déshonneur ( A.M.S., I III 148 - cote maintenue ).

 On entre dans le demi-monde avec les « artistes lyriques », très nombreuses dans les cafés-concerts des années 1900. Le 20 octobre 1904, un brigadier de police en dresse un tableau ( A.M.S., 1 I 492 ) : 5 artistes à la Cigale ( café du Commerce, 17 rue d'Orléans ) ; 7 à la Renaissance ( 45 rue d'Orléans ), dont Maignan, dite Blanche de Flandre ; 6 au café des Arts ( à l'entrée droite de la rue Beaurepaire ) ; 10 à la maison de tolérance l'Eden, dont Combeaux, dite Ninon de Guerville. Ces 28 chanteuses vivent en théorie du produit de leurs quêtes. Le commissaire de police n'a aucune illusion sur les moeurs de certaines d'entre elles ; il demande que les artistes lyriques soient tenues de quitter la ville dans la huitaine suivant la fin de leur engagement, sans quoi il pourrait les inscrire sur le fichier des moeurs. Le maire signe le 10 mars 1905 un arrêté encadrant strictement les " caf'-conc' ", y interdisant en particulier les manifestations bruyantes et la présence de prostituées notoires. Malgré une pétition en leur faveur, ces établissements déclinent rapidement ; en 1913, seule la Renaissance est encore ouverte.

10) Les filles entretenues

 A un niveau encore plus élevé dans la courtisanerie, on arrive aux « femmes entretenues ». Théo-Critt' ( Théodore Cahu ) et Louis d'Or ( Louis Picard ), dans leurs souvenirs répétitifs et misogynes, décrivent inlassablement le même processus. Voici les passages les plus caractéristiques de Théo-Critt' à Saumur, 1899, p. 184-185 : « Ainsi que l'on se donne des questionnaires annotés où les réponses sont excellentes pour les examens, on se passe, d'année en année, une douzaine de joyeuses filles, pour lesquelles le pantalon rouge est un revenu de père de famille...
 Elles débutent par être blanchisseuses... Après quelques six mois d'une étude naturaliste dans les chambres des sous-officiers ou des Saint-Cyriens, elles délaissent le panier et, fatiguées de blanchir les autres, se font blanchir à leur tour.
 Des imbéciles les mettent dans leurs meubles, leur achètent des bijoux, leur louent des deuxièmes loges au théâtre de la ville et les conduisent en voiture dîner à Montsoreau ou au Chapeau-Rouge, puis, enfin, dans des cabinets particuliers des hôtels à la mode.
 C'est là le terminus de leur éducation. Le haut de l'échelle est atteint. La métamorphose est complète ».
 Au hasard des textes, on rencontre bien quelques hétaïres. Urbain Fardeau ( p. 198 ) raconte qu'il fréquente quatre tendres amies, qui sont soeurs. En janvier 1870, le principal du Collège de Garçons porte plainte, parce que dans l'actuelle rue Duruy, devant l'entrée des externes, viennent de s'installer deux filles entretenues, dont l'une par le banquier de Fos. Toutefois, dans les souvenirs d'anciens militaires de l'Ecole, il faut faire la part du fantasme et de la vantardise.
 Dans une petite ville, tout se sait. Entretenir une fille dans ses meubles est sévèrement jugé, pas tellement pour des raisons morales que pour des motifs de saine économie domestique. Un nombre limité d'officiers a les moyens de s'offrir une demoiselle en exclusivité ; en 1924, quelques écuyers du Cadre Noir s'associent pour entretenir une dame galante ( J. Termeau, p. 149 ). La jouissance collective est probablement la pratique la plus répandue. En tout cas, une Saumuroise au moins a réussi une brillante carrière.

11) Julie Leboeuf, Marguerite Bellanger, Lady Kulbach

  R.-G. Marnot, « Une Saumuroise de petite vertu, Lady Kulbach », S.L.S.A.S., 1953, p. 27-42, compléments par Anne Faucou, conférence du 6 mars 2005.
  Julie Leboeuf est née le 10 juin 1838, rue aux Loups, à Saint-Lambert-des-Levées. Elle devient la maîtresse d'un lieutenant de Saumur, Rives, qui lui ouvre de plus larges horizons. Après avoir été écuyère dans un cirque, Marguerite Bellanger par Carrier Belleuse, d'après l'article de Phyllis A. Floydelle se lance dans le théâtre à Paris, sous le nom de Marguerite BellangeCaricature par Paul Hadolr ( le patronyme d'un oncle ). Son talent serait limité, mais sa rouerie certaine. Elle devient une des cocottes les plus recherchées du Tout-Paris. Elle mène un train de vie princier et, apogée de sa vie galante, dans les années 1862-1866, elle est la maîtresse de l'empereur Napoléon III, qui la rencontre au château de Montretout.

 Le sculpteur Carrier-Belleuse, dans ses élégants bustes en terre cuite, la représente en allégorie du printemps ( à gauche ).

 Paul Hadol, dans sa série de caricatures sur la " Ménagerie Impériale " en fait une chatte ( à droite ).

 Sa célébrité est telle qu'elle devient une figure du monde littéraire et artistique. Zola la cite comme une amie de Nana. Dans son Olympia, peinte en 1863 et présentée en 1865, Manet veut évoquer une fille de petite vertu, qui reçoit un bouquet de fleurs de la part d'un admirateur empressé. D'après l'étude de Phyllis A. Floyd, The Puzzle of Olympia, il lui a donné les traits insolents et vulgaires de Marguerite Bellanger.
http://www.19thc-artworldwide.org/spring_04/articles/floy.shtml

Partie gauche de l'Olympia de ManetPhoto de Marguerite Bellanger en costume d'homme

 C'est du moins ce qui ressortirait de la comparaison avec plusieurs photos de Marguerite Bellanger à cette époque, dont celle de droite, où elle porte un costume d'homme ( pour ce faire, elle avait reçu une autorisation de la préfecture de police ).

 La grande courtisane élève également un fils, Charles Blanc, qui devient officier et sur la filiation duquel on se perd en conjectures.

 Après sa disgrâce, Marguerite Bellanger se réfugie rue de Launay à Villebernier, mais elle touche une pension. A la chute de l'Empire, elle passe en Angleterre et s'y fait épouser par le baronnet William Kulbach, capitaine dans l'armée britannique. Devenue une lady, elle mène une vie rangée et donne dans les bonnes oeuvres, jusqu'à son décès, à 48 ans, en 1886, dans son château de Villeneuve-sous-Dammartin, en Seine-et-Marne.

 Sa famille a tiré profit de son fabuleux destin ; son frère Jules, qui la servait comme jardinier; se fait construire à Brain-sur-Allonnes, une belle maison, qui est aujourd'hui la mairie.

12) Le Bon Pasteur

 Les émules saumuroises de Julie Leboeuf n'ont pas connu une pareille réussite dans le demi-monde. Sur simple décision d'un juge, celles qui sont mineures ou les orphelines en danger peuvent être confiées au Bon Pasteur de Saint-Hilaire-Saint-Florent, qui est ouvert dans des anciens bâtiments abbatiaux achetés en 1835 par soeur Marie de Sainte-Euphrasie Pelletier. Une section particulière y accueille les " pénitentes libres ", qui expient leurs péchés dans une atmosphère de stricte discipline et de piété étouffante.
 Voir le dossier sur l'abbaye de Saint-Florent.

13) Une large tolérance

 Finalement, la société du temps accepte bien le système de la prostitution réglementée, à la condition que les maisons closes soient discrètes et que les filles en carte subissent de fréquents contrôles sanitaires.
 Très active à Saumur dans les années 1907-1910, la Ligue Française de la Moralité Publique, animée par Bernard Le Gouis, professeur au Collège de Garçons, s'insurge contre les pièces de théâtre qu'elle juge pornographiques, comme " Les Femmes collantes " ou " Prostituée ", d'après un roman de Victor Margueritte ( A.M.S., 1 I 531 et 533 ). Elle écrit souvent au maire et au Conseil municipal, qui se révèlent plus libéraux. Jamais elle n'intervient au sujet de la prostitution. Sa pratique n'est pas un problème, à condition de ne pas en parler.
 Il faut attendre 1945 pour voir une nouvelle " Ligue Française pour le Relèvement de la Moralité Publique " réclamer la fermeture des maisons closes. Interrogés par le maire sur cette question, le commissaire de police, le colonel commandant l'Ecole, le président de la Chambre de Commerce et, avec des nuances, le directeur de l'hospice se déclarent favorables au maintien de ces accueillantes maisons.