1) La conquête de l'air
Dans les premières années du siècle, quelques Saumurois intrépides effectuent des ascensions sur un ballon sphérique de 600 m3, gonflé au gaz de ville. Ainsi s'envolent Maurice Chapin, Alfred Partant, Albert Meyer, Eugène Perrault, Albert Delaunay, Victor Boret et Madame Frémont. Ce cliché de Voelcker pourrait avoir été pris sur le Chardonnet le 14 juillet 1903 ; on remarque deux dames dans la nacelle.
En Anjou, les premiers vols d'un avion sont réussis
en septembre 1908 par un aérostier, René Gasnier
du Fresne, dans la prairie de la Haie-Longue, près de Chalonnes
( Charles Gilbert, « Vol au-dessus de l'Anjou »,
L'Anjou, n° 2, septembre 1988, p. 5-20 ).
Cet événement suscite l'enthousiasme des esprits
férus de modernité. Le Comité d'Aviation
de l'Anjou est fondé en octobre 1909 par René Gasnier
et Maurice de Farcy ( l'année suivante, il prend le
nom plus clinquant d'Aéro-Club de l'Ouest ). Il décide
aussitôt d'organiser un « meeting d'aviation »,
terminé par une course de vitesse entre Angers et Saumur.
Les collectivités apportent leur soutien en dotant richement
l'épreuve : les municipalités de Saumur et de Saint-Hilaire-Saint-Florent
offrent le premier prix, d'un montant de 10 000 francs, le
syndicat des vins mousseux le second prix de 3 000 francs.
Un actif comité local - président, l'industriel
en chapelets Albert Delaunay, vice-présdent, l'élaborateur
de vins mousseux Alfred Gratien - réunit de nombreux
responsables d'associations et émet des souscriptions à
25 francs ( A.M.S., 1 I 406 ). Le docteur
Peton, maire de Saumur, et Jules Amiot, maire de Saint-Hilaire-Saint-Florent,
présidents d'honneur, sont étroitement associés
aux préparatifs.
Les pouvoirs publics débloquent des fonds pour l'organisation.
L'armée, qui, depuis Clément Ader, s'intéresse
de près aux avions, fournit les terrains, c'est-à-dire,
Avrillé pour Angers et le Breil pour Saumur, ce dernier
terrain étant situé sur la commune de Saint-Hilaire-Saint-Florent.
A l'entrée du champ de courses, une piste est délimitée,
apparemment sans aménagements particuliers, mais une tribune
est construite. Une grande fête est organisée sur
le thème de l'air : lâcher de pigeons, course
entre deux ballons montés, concours de cerfs-volants, tout
cela accompagné par les airs de l'Harmonie municipale de
Saumur et de la Fanfare de Saint-Hilaire-Saint-Florent.
Des vols d'essai et un concours d'altitude se déroulent du 3 au 5 juin 1910 à Avrillé.

Legagneux, qu'on voit plus haut, étonne le public en faisant des acrobaties autour du clocher de l'église. Cependant, le biplan Farman de Robert Martinet chute et est provisoirement endommagé. Voici ce biplan, astucieusement équipé :

2) La course Angers-Saumur ( lundi 6 juin 1910 )
La course de ville à ville est une première nationale. Neuf pilotes se sont inscrits ; ils sont placés en ligne, comme des cyclistes. Les voici au départ, les biplans étant plus nombreux :

A 5 heures, le départ est donné par un coup de canon. Ceux qui ont pu prendre l'air volent en suivant la Loire. Robert Martinet arrive le premier ; il se pose sur la prairie du Breil, noire de monde, au bout de 31 minutes, 36 secondes, ce qui représente une vitesse d'environ 86 km à l'heure. Le voici photographié juste après son atterrissage, si l'on en croit la légende de ce cliché.

Georges Legagneux se présente en second au-dessus
du terrain sur son biplan Sommer ; comme il comprend qu'il
n'est pas le vainqueur, il se montre beau joueur. Selon L'Echo
saumurois, « le célèbre aviateur
ne va pas descendre. Après avoir fait deux fois une majestueuse
circonférence à des hauteurs variées, le
hardi vainqueur de l'air va survoler Saumur. Sa seconde arrivée
sera un triomphe, car le public lui est reconnaissant de sa délicate
attention. Ceux de nos concitoyens qui ne pouvaient se rendre
au Breil ont pu, en effet, de la sorte, voir voler un aviateur ».
Voici les deux vainqueurs, Martinet à gauche et Legagneux à droite, arrosant leur succès, en compagnie d'un organisateur, qui est équipé de trois paires de jumelles et qui ressemble à Julien Bessonneau.
Un troisième biplan, celui du capitaine écossais Bertram Dickson, finit par se poser avec 8 minutes de retard sur le premier. Seuls trois avions ont réussi la course.
Du haut de son ballon, Maurice de Farcy les photographie
rangés devant la tribune.

Voici le commentaire de la carte postale : « SAUMUR - Le Bray - Les trois Biplans montés par Martinet, Legagneux et Dickson, qui ont fait, le 6 juin 1910, la première course d'aéroplanes de ville à ville. Près d'eux se projette l'ombre du vieux sphérique ( Vue prise en ballon à 200 mètres, par M. de Farcy ) ». Remarquer aussi les automobiles à droite. Toute la modernité est réunie.

Ce tirage d'une plaque négative Blanchaud, aimablement communiqué par Régis Bassière, correspond aux années 1910-1911. J'ai d'abord pensé qu'il s'agissait de l'arrivée de la course du 6 juin 1910. Cependant, l'avion est un monoplan ( on voit l'hélice au-dessus de l'aile ), alors que seulement trois biplans, aux aspects différents, ont rejoint Saumur. L'entourage militaire est prédominant et l'appareil est piloté par un lieutenant. Renseignements pris auprès d'une spécialiste de l'aviation, il s'agit d'un Blériot piloté par René de Malherbe, lieutenant au 14 ème Dragons, qui s'est posé au Breil en août 1914, à l'occasion du Carrousel.

Bien qu'adroitement truquée, cette carte postale est certainement un montage postérieur. Figurant l'entrée du Jardin des Plantes d'Angers, elle veut évoquer la course de 1910 en représentant des aéroplanes filant sur Saumur. Mais les appareils représentés ne sont pas exacts. On reconnaît, à gauche, un biplan Sommer, mais, au centre, un monoplan Blériot.
3) Le 1er Grand Prix d'Aviation de l'Aéro-Club de France ( dimanche 16 juin, lundi 17 juin 1912 )
L'avion fait des progrès rapides et devient d'un usage fréquent. Le photographe saumurois Blanchaud opère en 1912 un intéressant cliché, au centre duquel un biplan, à l'hélice arrêtée, est en train de se poser sur le Chardonnet, devant les écuries de La Moskova.

Dans un courriel aimable et érudit, Klaas Jan
Sijsling me signale que l'appareil est du type Goupy et qu'il
est piloté par le néerlandais Siebrand Koning. Ce
biplan appartient à la catégorie des avions militaires.
Le 13 juin 1912, le jeune pilote René Vidart, qui
avait gagné la première étape du Circuit
européen, se pose également sur la place du Chardonnet,
à bord d'un monoplan Deperdussin, selon les dires de la
presse ; dans l'opération, il brise une pale de son hélice.
Vidart
rejoignait le point de départ du 1er Grand Prix d'Aviation
de l'Aéro-Club de France, qui s'avère bien plus
exigeant que la simple course organisée deux ans plus tôt.
Les avions devront accomplir sept fois le " Circuit
d'Anjou ", soit Angers ( Avrillé ),
Cholet ( la Papinière ), Saumur ( le Breil ),
puis retour à Angers - trois fois le dimanche 16 juin et
quatre fois le lendemain, ce qui représente le total impressionnant
de 1 101, 877 km. Ils feront des escales de 15 minutes pour
faire le plein. Une vitesse minimale est imposée. Telles
sont les conditions draconiennes de la course la plus ambitieuse
de l'époque.
Des milliers de spectateurs sont attendus. A Avrillé,
une tribune de 182 mètres de longueur est construite ;
des lignes télégraphiques et téléphoniques
sont installées ; de gigantesques hangars en toile
Bessonneau sont montés.
Saumur n'est pas en reste ( Véronique Flandrin,
« Saumur au temps des " faucheurs de marguerites " »,
Ville de Saumur, Journal, mai 2004 ). Le 6 ème
Génie d'Angers vient poser une passerelle sur le Thouet,
un peu en aval de l'actuelle, afin de faciliter l'accès
des piétons. Le chemin des Huraudières est réservé
aux voitures, qui disposent d'un garage en face de la ferme du
Breil. Un pylône peint en blanc signale le point de virage
pour les avions arrivant de Cholet par le sud, puis repartant
vers l'ouest en direction d'Angers. Une zone est signalée
comme dangereuse. Les architectes V.-P. Brunel et H. Jamard ont
dressé le plan du terrain, qu'on voit ci-dessous.

Des tourniquets de sécurité sont placés
aux entrées, qui mènent à des enceintes dont
les prix s'échelonnent de 1 à 20 francs. Plusieurs
stands sont construits pour les officiels.
Vincent Rochais, tenancier
du Café de la Ville, obtient pour 150 francs la licence
d'installer une buvette de 20 mètres sur 10, qui devra
être pourvue d'un urinoir enfermé par des planches.
D'autres cafetiers et traiteurs obtiennent aussi une licence ( A.M.S.,
1 I 447 ). Le comité de Saumur de la Société
de Secours aux Blessés Militaires installe une ambulance
de deux tentes. G. Guénault, le dirigeant de la fabrique
d'engrais et de colle des Huraudières, s'engage à
« atténuer les mauvaises odeurs ».
Des chambres en location pour deux nuits sont proposées
par des particuliers. Le comité local d'organisation regroupe
tous les notables de la région et semble une grosse affaire.

4) Trente-cinq inscrits
Malgré la difficulté de la course, 35 aéroplanes sont inscrits, car les prix s'élèvent à 100 000 francs. La ville de Saumur annonce cet effectif avec quelque imprudence sur une immense affiche. La fête d'aviation sera complétée par un concert et par l'embrasement des quais et du château. Les musiques locales seront renforcées par celle du 66 ème R.I., venue de Tours.
Dans la réalité, des épreuves de sélection sont organisées à Avrillé, et seulement 28 appareils sont qualifiés.
Les plus célèbres chevaliers du ciel sont présents. Roland Garros pilote un monoplan Blériot, en toile et bambou, reprenant le modèle qui avait traversé la Manche en 1909, avec quelques améliorations et un moteur Gnôme de 50 chevaux. Cette carte postale officielle annonce sa venue.

Georges Legagneux revient à bord d'un monoplan
Paul Zens, équipé d'un archaïque moteur Antoinette.
Sur une série de cartes postales publicitaires, l'Automobiline,
carburant et huile d'avion, présente d'autres inscrits,
à l'époque moins célèbres, ainsi René
Labouchère sur un biplan Zodiac ( selon la légende
de la carte postale ; en réalité, le Zodiac
était piloté par Pierre Debroutelle ).


Eugène Renaux sur un biplan Farman.
Pierre Divetain « faisant déjeuner
sa « Colombe » Monoplan Ladougne »,
selon la formulation de la légende.
Juan Bielovucic, d'origine péruvienne, ici sur un monoplan construit par Marcel Hanriot ( plus tard, ce pilote va franchir les Alpes, puis les Andes ).


A ses postes de ravitaillement, l'Automobiline n'offre pas que du carburant et de l'huile. Si l'on en croit cette photo, ses stands réunissent tout un bric-à-brac, notamment une roue de secours.
Une autre série de cartes postales présente des concurrents qui ne feront pas des merveilles, tel Noël, qui n'est pas au départ :

L'expéditeur, qui poste sa carte de Saint-Hilaire-Saint-Florent en direction de Brézé le 17 juin, se déclare déçu par la « fête d'aviation qui n'a pas été très brillante ».
Pour des compléments techniques, voir le remarquable
site de Gérard Hartmann :
http://www.hydroretro.net/etudegh/
la_grande_course_aerienne_circuit_d_anjou_1912.pdf
5) Roland Garros, grand vainqueur
La course, en effet, ne s'est pas déroulée comme prévu, car elle était trop ambitieuse. De plus, un temps épouvantable, mêlant orages et rafales de vent, empêche les plus lourds appareils de décoller. Les abandons sont nombreux en cours de route, des avions se posent un peu partout. Le dimanche, seul Roland Garros parvient à effectuer les trois tours dans les temps exigés. Le lendemain, il reste seul en course à la dernière boucle, remportant tous les prix, alors qu'un nouveau prix d'Anjou est créé en catastrophe. Comme le public est déçu d'avoir vu si peu d'avions en l'air, le 18, où il fait meilleur temps, des vols supplémentaires sont organisés.
Saumur revoit des avions en septembre 1912 ; trois appareils doivent se poser sur le Chardonnet à l'occasion des grandes manoeuvres de l'Ouest.
6) Un premier projet d'aérodrome
L'armée, qui entrevoit l'utilité de l'avion
dans la guerre en préparation, cherche à accélérer
l'équipement du pays. Le 29 mai 1913, une commission militaire
dépendant du Génie dresse procès-verbal de
l'organisation d'une station d'atterrissage, longue de 80 m et
large de 30. Grande nouveauté, cet embryon d'aérodrome
serait installé sur le terrain de Terrefort, appartenant
alors à Jacques Bouvet. Des civils sont présents,
en particulier Girard-Amiot, président du Comité
local d'aviation et un représentant de la municipalité
de Saumur. Toujours exalté, le colonel Picard appuie l'initiative
dans « Un rôle pour Saumur en aéronautique
», S.L.S.A.S., n° 12, juillet 1913, p. 43-47.
Il y évoque le rôle stratégique du pont de
fer et il redoute qu'un dirigeable allemand vienne le bombarder !
On est toutefois encore loin de la création d'un aéroport,
car dans sa séance du 11 octobre 1913, le Conseil municipal
de Saumur n'adopte pas le projet de station d'atterrissage qui
lui est soumis. La guerre interrompt les préparatifs.
7) La fête aérienne du lundi 6 juillet 1914
C'est donc toujours au Breil que le Comité des Fêtes de Saumur prévoit un spectacle aérien le dimanche 5 juillet 1914. Un temps exécrable oblige les organisateurs à repousser les exercices au lendemain ( Jacques Sigot, Saumur par Célestin Port, 1999, p. 116-120 ).
La vedette est le populaire Georges Lagagneux, déjà venu plusieurs fois à Saumur, et qu'on voit à droite, en août 1910, à bord de son biplan Farman. Il avait, à de nombreuses reprises, remporté le titre de champion du vol en altitude et venait essayer un nouvel appareil de type Nieuport. Le voici avant son envol :

Legagneux commence à exécuter les acrobaties
attendues. Brusquement, au-dessus de la Loire, il plonge à
la verticale et ne se redresse pas, comme prévu. L'appareil
se pique dans le fond du lit. Tué sur le coup, Legagneux
est retiré par des spectateurs montés sur des barques
et transporté dans la chambre de l'Hôtel de Londres
qu'il avait retenue. Trois médecins saumurois viennent
constater le décès.
L'avion, récupéré par une barge, est
acheminé vers la cale du quai de Limoges. Un amateur saumurois
a photographié l'arrivée de l'appareil disloqué,
l'avant à gauche, et la queue à droite.


On reconnaît à gauche, les bains chauds, le pont Cessart et les immeubles de la rue Nationale.( D'après un tirage de plaques négatives et avec l'aimable autorisation de Daniel Goguet ).
Le mercredi 8, un service religieux est célébré dans l'église Saint-Nicolas. Le cortège qui accompagne le char funèbre vers la gare est impressionnant, car les autorités locales et de nombreuses sociétés ont tenu à y prendre part. Parmi les photographies éditées à cette occasion, celle-ci représente, au sortir du pont Cessart, la troupe locale de boy-scouts, récemment créée, suivie par une société de gymnastique.


Plus loin, sur le pont Napoléon, défilent les autorités civiles, précédées par une petite soeur de Saint-François et escortées par les sapeurs-pompiers.
Georges Lagagneux est mort à 31 ans. L'autre aviateur favori des Saumurois, Roland Garros, ne lui survit guère. Après avoir franchi la Méditerranée en 1913, il est tué au cours d'un combat aérien le 5 octobre 1918.