L'intervention des hygiénistes   

 

1) Inefficacité des anciens conseils d'hygiène

Etude de base : Franck Séroul, La politique hygiéniste de la ville de Saumur ( 1890-1940 ), mém. de maîtrise, Angers, 2003, travail monumental de 337 pages, A.M.S., M 083
 
 
Dr F. Bontemps, SAUMUR. Ses ressources hygiéniques et sanitaires. A propos d'un bureau municipal d'hygiène, Imprimerie Moderne L. Picard, juin 1890, B.M.S., A br8/245. 

  Mis en place le 19 septembre 1831, le Conseil de salubrité publique de Saumur réunit des membres bénévoles, des médecins, comme Gaulay, Toché père ou Bineau, des pharmaciens, comme Hippolyte Bianquin, le vétérinaire Louis Raimbault et d'autres personnalités qualifiées, comme un médecin militaire. Ce conseil n'a qu'un rôle consultatif et se réunit rarement.
 Le 9 juillet 1849, il est remplacé par le Conseil d'hygiène et de salubrité de l'arrondissement de Saumur, un organisme pleinement officiel qui se voit attribuer un large champ d'action, depuis la prévention des épidémies et des épizooties jusqu'à la surveillance des installations industrielles et des lieux publics, en passant par les secours aux malades indigents. Les objectifs généreux que lui assigne la Deuxième République ne sont guère mis en application, car ce conseil est réuni à l'initiative des sous-préfets, qui ne se préoccupent guère de ce secteur d'intervention. Le docteur Bontemps constate que depuis 1870, il n'a été réuni que 36 fois en 20 ans et qu'il n'a traité que 72 questions, que les médecins réputés qui en forment l'ossature ne sont jamais allés inspecter les hôpitaux et les hospices. Dans la réalité, les autorités administratives ignorent tout des problèmes d'hygiène publique ; elles ne réunissent ce conseil qu'à l'occasion d'enquêtes de commodo et incommodo. Et nous avons vu dans un dossier précédent quelle complaisance il avait manifestée envers la machine à vapeur de l'entreprise Mayaud.
   

 2) Le docteur Peton et le bureau municipal d'hygiène

Dr Peton, Conférence d'inauguration de la Société L'Union des Femmes de France. Comité de Saumur. Hygiène, désinfectants, désinfection, influenza,, imp. E. Roland, 7 janvier 1890, B.M.S., A br8/276.
 
 
 
 
 
Dr Peton, L'Hygiène à Saumur, imp. Roland, 1890, B.M.S., A br8/244.

  Joseph-Henri Peton, médecin formé aux règles de l'asepsie, est un hygiéniste militant. Chirurgien en chef de l'hôpital général, médecin des Chemins de fer de l'Etat, il avait aussi, en 1882, été nommé par le préfet médecin des épidémies de l'arrondissement de Saumur. En 1890, il prononce la conférence inaugurale de l'Union des Femmes de France sur la prévention des maladies et des infections.

 Devenu secrétaire du Conseil d'hygiène et de salubrité, il ne peut que constater l'inefficacité de cette institution. Elu conseiller municipal en 1882, il veut doter la ville d'un instrument plus interventionniste : « l'organisation de l'hygiène publique par la municipalité pourrait conserver la vie à plus de cent personnes tous les ans ». C'est en ces termes qu'il s'exprime au cours de la séance du Conseil du 26 novembre 1889, où il propose la création d'un Bureau municipal d'hygiène. Il assigne à cet organe des tâches très concrètes : « La réfection des égouts, la construction d'un petit hôpital des épidémies en dehors de la ville, l'alimentation de tous les quartiers en eau potable, l'analyse des eaux et des substances alimentaires dans un laboratoire municipal, l'inspection médicale des écoles, la surveillance des enfants en nourrice, la désinfection des habitations où surgissent des maladies épidémiques ou contagieuses, comme le croup ou la variole, l'acquisition d'une voiture spéciale pour le transport des malades à l'hôpital, l'envoi des enfants scrofuleux à l'hôpital maritime de Pen-Bron, etc. ». Toutes mesures qui nous paraissent évidentes aujourd'hui et qui ne l'étaient nullement à l'époque. Peton résume son projet dans Le Courrier de Saumur et il le fait imprimer l'année suivante.
 Un autre jeune médecin de Saumur, Frédéric Bontemps ( né en 1855, petit-fils du général ) lui répond par l'opuscule cité plus haut, en forme de lettre à M. X..., conseiller municipal. Il y admet que le Conseil d'hygiène de l'arrondissement remplit bien mal sa mission, mais il affirme qu'un Bureau communal serait inutile  « par cette raison que nous sommes déjà dotés de tous les services qu'il y centraliserait ». Il ne croit guère à l'utilité d'un hôpital des épidémies et il se montre bien optimiste sur l'état sanitaire de la ville ( notre dossier sur les maladies les plus répandues le prouvera ). Ce docteur Bontemps s'intéresse à l'histoire et est à coup sûr un homme cultivé et un bibliophile ; je doute qu'il se soit mis au courant des récentes découvertes médicales... Il est aussi possible que sa réponse soit dictée par des rivalités personnelles entre les deux praticiens ou par des divergences politiques : aux élections municipales de 1896, Bontemps se portera candidat sur la liste conservatrice, contre la liste de gauche emmenée par Peton.

 La proposition de créer un Bureau municipal d'hygiène rencontre peu d'écho. Le maire, James Combier, confie son étude à une commission, ce qui, en l'occurrence, sera une manière élégante de l'enterrer. Si l'on examine les aspects juridiques du dossier, ce projet s'inscrivait bien dans l'esprit de la loi municipale du 5 avril 1884, qui, en son article 97, proclamait la responsabilité des communes en matière d'hygiène et de lutte contre les fléaux, mais les lois postérieures rendent obligatoire le bureau municipal d'hygiène seulement pour les villes dépassant 20 000 habitants. Sa création était donc facultative à Saumur.
 Alors qu'il est élu maire en 1892, Peton ne fait pas grand chose dans l'immédiat. Franck Séroul, qui a scruté les délibérations municipales, constate qu'il faut attendre le 10 août 1897 pour le voir affecter un crédit de 1 600 francs à l'analyse des eaux de la Loire et à l'installation d'une étuve de désinfection à l'hôpital. Le 22 décembre 1900, il précise ses intentions en demandant au Conseil municipal la création d'un bureau d'hygiène publique, qui recevrait chaque année une dotation de 1 600 francs. Dans la pratique, le nouvel organisme n'est pas créé dans l'immédiat et ses crédits sont transférés sur l'assistance publique.
 Le docteur Peton revient à la charge le 18 mars 1913 et obtient du Conseil municipal unanime la création d'un " Bureau facultatif d'hygiène publique " doté d'un crédit de 1 050 francs. Le nouveau service est pris en charge par le docteur Lafosse, directeur du Bureau d'hygiène de la ville d'Angers, qui se déplacera deux jours par mois à Saumur. Placé sous ses ordres, un inspecteur vient lui aussi deux fois par mois, afin de procéder à des contrôles sanitaires. Il est à remarquer que cette structure est légère et commandée par du personnel étranger à Saumur.

 En même temps qu'il est hygiéniste, le docteur Peton est un municipaliste, c'est-à-dire qu'il estime que la ville doit gérer directement les grands services publics ( dans le chapitre sur l'urbanisme, nous verrons son action dans le domaine du service d'eau ). Il apparaît comme relativement isolé, faiblement soutenu par sa propre majorité, qui, sans doute, comprend mal les enjeux, et critiqué par ses collègues, médecins libéraux, qui voient d'un mauvais oeil la mise en place d'un service fonctionnarisé.
   

3) Le rôle des médecins-majors de l'Ecole de cavalerie

 
Dr Gandar, Organisation et fonctionnement du Laboratoire de Bactériologie, imp. Roland, 1er juin 1901.
 
 
 
Docteur Simon, Etude médicale sur la ville de Saumur et l'Ecole d'application de cavalerie. Saumur, sa topographie, sa population, son état sanitaire, son hygiène, ses réformes sanitaires, Saumur, S. Milon Fils, 1898, B.M.S., A 271.
 
Jean des Cilleuls, « Contribution à l'étude de la Démographie et de la Nosographie de la ville de Saumur depuis 1896 »,  S.L.S.A.S., janv. 1923, p. 45-62 et avril 1923, p. 5-11.

  Il est épaulé par un autre corps du service public, les médecins de l'Ecole de cavalerie. Ces derniers se disent fiers du bon état sanitaire de leurs 1 300 soldats ; ils disposent d'une infirmerie de 60 lits et, à partir de 1910, d'une vaste infirmerie-hôpital. Ayant reçu une solide formation, ils se préoccupent de l'état sanitaire de l'ensemble de la population, comme dans bien d'autres villes. Les médecins chefs de service ne se manifestent guère, mais leurs adjoints sont très présents à Saumur.

- Paul-Emile Gandar est entré en 1890 à l'Ecole du Service de Santé militaire de Lyon. Arrivé à l'Ecole comme aide-major en 1897, il quitte l'armée en 1901 pour ouvrir un cabinet à Saumur. Il est aussitôt chargé du laboratoire de bactériologie de l'Hospice général, puis il y succède au docteur Seigneur comme médecin.

- Le docteur Marie-Désiré Simon, major de 2 ème classe, est médecin en second de l'Ecole de 1893 à 1899. En liaison avec le docteur Peton et avec la collaboration des services statistiques de la ville, il se lance dans un énorme travail d'enquête, afin, ainsi qu'il l'écrit, d'apporter une première contribution au bureau d'hygiène publique. Il étudie le climat et les caprices de la Loire ; il examine l'état civil depuis 1801, établit des statistiques détaillées sur la période 1887-1896 et met en fiches les recensements de 1886, 1891 et 1896. Il applique les méthodes et reprend le langage de Jacques Bertillon, frère du créateur de l'anthropométrie et véritable fondateur de la démographie scientifique. Il parle ainsi d'oliganthropie à propos de la chute des naissances. On lui pardonne aisément quelques excès de jargon, car il apporte une masse considérable de renseignements sur peu de pages. Il dresse un bilan des grandes épidémies, évalue le nombre des logements insalubres et termine par des conseils de prophylaxie. Cette remarquable étude de 190 pages, très dense et bourrée de tableaux statistiques, constitue la source essentielle de ce chapitre.

- Jean Lambert des Cilleuls, aide-major en 1913, médecin en second en 1914, passe sa retraite à Saumur comme médecin général. Il prend la relève du docteur Simon pour les années 1896-1920. Moins ambitieux, il se concentre sur l'hygiène et sur les maladies. Il publie de nombreuses autres études, en particulier sur les suicides et sur la protection des populations civiles contre les dangers aériens.
    

 

 Cette brillante équipe de médecins hygiénistes n'a pas seulement produit de solides publications. En dépit d'un entourage peu coopératif, elle a fait progresser l'équipement médical de la ville et amélioré l'état de santé de ses habitants.