Le mouvement démographique

 

1) Le mouvement naturel de la population

 Taux de natalité, de mortalité et de nuptialité pour 1000 habitants ( moyennes quinquennales pour Saumur-ville de 1831 à 1915 )

Indicateurs démographiques de 1831 à 1915

D'après les données des docteurs Simon et des Cilleuls

2) De légères corrections nécessaires

 Les éléments portés sur le graphique sont des données brutes, c'est-à-dire le nombre réel des naissances, des décès et des mariages déclarés à l'état civil rapporté aux habitants enregistrés au dernier recensement. Les démographes actuels apportent de légères modifications et travaillent sur des données corrigées. Le nombre des naissances peut être exagéré à cause des femmes des environs venues accoucher dans la ville, comme c'est le cas aujourd'hui et comme on le constatait déjà au XVIIIe siècle. Conscient du problème, le docteur Simon avait opéré des vérifications pour la décennie 1887-1896. A l'époque, à Saumur, 82 % des accouchements ont lieu au domicile des parents ; parmi ceux qui se produisent à la maternité de l'hôpital, une majorité provient de couples légitimes résidant à Saumur. Pour les enfants naturels, qui naissent à 70 % à l'hôpital, le nombre de mères venues d'ailleurs est relativement faible. Finalement, sur cette décennie, 37 mères sont déclarées sans domicile connu et 42 comme résidant hors de Saumur, soit au total 2,5 % des naissances enregistrées. En raison de ce pourcentage relativement bas, il n'est pas nécessaire de corriger la courbe.
 Le problème est plus épineux pour la mortalité. L'hôpital de Saumur accueille des malades gravement atteints des communes voisines, depuis Allonnes et Longué jusqu'à Saint-Cyr-en-Bourg ; ils représentent 168 décès dans la décennie étudiée. L'hôpital reçoit aussi « un certain nombre d'individus de passage ( chemineaux, ambulants ), la plupart pauvres hères arrivant dans un état de misère physiologique très avancé et n'entrant dans cet établissement que pour y mourir » ( Dr Simon ). Ces errants comptent pour 29 décès, car Saumur est situé sur un important axe de circulation des personnes sans domicile fixe. Cette fois, le total dépasse 5 % des décès ; il faudrait donc abaisser d'un point la courbe de mortalité pour la faire correspondre à la population résidente. Autrement dit, le taux corrigé de la mortalité tombe au-dessous de 20 ‰ dans les années 1896-1910. Il convient d'avoir à l'esprit cette légère rectification, encore que la signification globale des courbes n'en soit nullement affectée.

3) Les phases du mouvement démographique local

- Une première étape correspond aux années 1831-1850. La démographie est encore de type ancien. Les deux lignes sont élevées, aux environs de 30 ‰, les accidents sont fréquents et la population se renouvelle tout juste.

- L'effondrement du taux de la natalité dans les années 1850-1860 représente une chute de 10 points sur 10 ans. Selon le classique phénomène des ciseaux, la mortalité passe au-dessus de la natalité, et le déficit naturel qui en résulte devient un fait définitif. Ce tournant d'une importance considérable appelle des essais d'explication. Les contemporains entrevoient seulement le phénomène ; ils évoquent surtout les catastrophes sanitaires, comme l'épidémie de choléra de 1849, et les catastrophes naturelles, comme l'inondation de 1856. En démographie, il y a rarement une causalité unique, la crue de 1856 a provoqué des ravages effroyables dans la Vallée, pas tellement dans la ville de Saumur. Ces événements auraient pu produire des accidents sur les courbes, mais ils sont atténués par les regroupements quinquennaux.
  Il est surtout clair que la chute de la natalité est une tendance lourde qui s'inscrit dans la longue durée. Plus globalement, toutes les grandes villes françaises présentent un schéma comparable et deviennent déficitaires, Angers, par exemple, à partir de 1824. Seules les cités ouvrières, à forte population jeune et manuelle, ont un bilan positif. Or, Saumur présente une évolution contraire : le maire Louvet organise de grands travaux d'embellissement urbain, les notables se font construire de spacieuses demeures. A l'inverse, d'après quelques indices, des familles modestes quittent la ville pour s'installer dans les communes périphériques, où les loyers sont moins chers. La ville s'embourgeoise, non seulement dans son décorum, mais aussi dans ses professions et ses mentalités. Elle devient de plus en plus une cité de rentiers, de négociants, de commerçants, d'employés et de fonctionnaires. Or, les études nationales constatent que ces catégories sont les plus malthusiennes du pays, adoptant la politique de l'enfant unique, souvent afin de ne pas partager l'héritage. Cette explication rend bien compte de l'affaiblissement du taux de natalité sur l'ensemble de la seconde moitié du siècle. Il reste à trouver des explications plus ponctuelles pour comprendre la chute brutale des années 1850-1860.
  Il faut tenter de reconstituer les mentalités collectives. Jusqu'ici, la société estimait qu'elle manquait de bras et que le pire danger était la dépeuplement. Désormais, elle pense qu'elle est menacée par le surnombre et que le devoir social est de limiter les naissances. Qu'est ce qui a pu ainsi faire basculer l'opinion ? Je suppose, sans preuve péremptoire, que c'est la crise économique et sociale de 1848, où la majorité des salariés se retrouve sans travail et où la ville est envahie par les manoeuvres licenciés du chemin de fer. Il est également certain que la crise économique de 1848 s'est poursuivie tout au long des années 1850. La municipalité se lamente alors sur ses faibles rentrées d'argent et elle doit repousser quelques grands chantiers. Désormais, la majorité des Saumurois est hantée par le spectre du surnombre et adopte souvent la pratique de l'enfant unique.

- La situation s'aggrave dans les années 1861-1872. Le fort clocher de mortalité est dû à la Guerre de 1870 et à une grave épidémie de variole, accompagnée en bonne logique d'une légère rechute de la natalité. La période 1866-1870 est catastrophique : avec un déficit naturel de 14,39 ‰, la ville subit sa dernière " mortalité ", rappelant la démographie d'Ancien Régime et bien pire que la période 1914-1918. Malgré l'apport d'une masse d'immigrants - sur lequel nous reviendrons -, elle est en déclin provisoire, tombant de 14 505 habitants en 1856 à 12 552 en 1872. Cette chute spectaculaire révèle la face sombre de l'ère Louvet et du Second Empire, trop souvent présentés sous des couleurs chatoyantes. L'amplification des écarts sociaux peut expliquer ce déclin et la montée du mécontentement explique les succès de l'opposition républicaine, victorieuse en 1869.

- Les années 1881-1900 présentent une amélioration grâce à la chute marquée du taux de mortalité. Ce recul peut s'expliquer par la baisse du nombre des décès à tous les âges de la vie, dans une population qui ne vieillit pas ; nous y reviendrons, avec des nuances dans le dossier consacré à la nosographie saumuroise. Selon Isabelle Egron, La société saumuroise autour de 1880, mém. de maîtrise, Angers, 1996, l'âge moyen des décès d'adultes en 1878-1879 se situé à 58 ans, ce qui peut correspondre à la définition d'une espérance de vie à l'âge de 20 ans. En raison de la forte mortalité infantile et juvénile, l'espérance de vie à la naissance se situe toujours très bas, mais on ne dispose pas de relevés statistiques plus précis.
 Finalement, en passant à ce taux de mortalité assez bas et avoisinant 20 ‰, Saumur connaît une sorte de transition démographique, à cette anomalie près que les étapes sont inversées ; la chute de la natalité précède de 35 ans la chute de la mortalité. Tous comptes faits, avec les deux indicateurs stabilisés à un niveau faible, la situation n'est pas si mauvaise vers 1900, surtout si l'on abaisse d'un point le taux de mortalité.

- Les courbes s'écartent à nouveau dans les années 1900-1915. Dans d'autres villes, on explique ces mouvements par le vieillissement de la population, qui meurt davantage et qui fait moins d'enfants. Cette clé ne fonctionne pas pour Saumur, qui présente toujours un exceptionnel pourcentage de jeunes adultes ( voir la pyramide des âges ). Le docteur Simon ( p. 58 ) propose une autre piste : la population de la ville se féminise et présente une part croissante de jeunes femmes qui restent célibataires, employées de maison, vendeuses, petites mains ou religieuses. Même si quelques unes ont des enfants, ce pourcentage croissant des célibataires contribue à la chute du taux de natalité ; au recensement de 1886, le docteur Simon compte 1 749 femmes de 15 à 49 ans célibataires, veuves ou divorcées ; dix ans plus tard, il en dénombre 2 445.

4) Stabilité du taux de nuptialité

 Les remarques précédentes sur la montée du célibat parmi les femmes jeunes semblent contredites par la courbe de la nuptialité, le nombre annuel de mariages célébrés pour 1000 habitants. Cette courbe se révèle assez stable, aux alentours de 7,7 ‰, très proche de la moyenne nationale. Les seuls accidents notables sont faciles à expliquer : les mariages envisagés pour 1870 ont été repoussés sur le quinquennat 1871-1875. La relative stabilité du taux des mariages constitue néanmoins une anomalie, car il devrait monter en raison du nombre croissant de jeunes adultes.

5) Les « funestes secrets »

 La courbe de mortalité est physiologique, la courbe de natalité est beaucoup plus psychologique ou sociologique. Il est évident que les Saumurois, surtout à partir de 1850, sont imprégnés des idées néo-malthusiennes. Ils se marient moins, et, quand ils se marient, ils ont moins d'enfants. Nous n'avons pas les éléments scientifiques pour calculer des taux bruts de reproduction ( nombre total de filles pour cent femmes à l'âge de la fécondité ). Une approche sommaire permet d'affirmer qu'on est loin de l'indice de 2,1 enfants par femme, qui correspond à l'indice de renouvellement. Le recensement de 1896 compte 1 601 femmes de 20 à 29 ans et, en même temps, 1 094 filles de 0 à 9 ans. L'étranglement de la pyramide à sa base suffit pour prouver le non-renouvellement naturel des générations. Des approximations grossières permettent de situer le taux brut de reproduction aux alentours de 68 filles pour 100 femmes à l'âge de la fécondité et l'indice de fécondité aux environs de 1,30.

 Des hygiénistes constatent et dénoncent ce fait, tout en restant peu diserts sur ses explications. Le docteur Simon déplore l'insuffisante « viriculture », la culture virile, des Saumurois, comme si ces questions de natalité n'étaient pas d'abord « une affaire de femmes ». Il est évident que des méthodes contraceptives sont employées, mais les textes restent très discrets sur cette question. Des avortements sont sûrement pratiqués. Peut-être moins nombreux qu'on l'a jadis écrit à propos de la France entière, car l'opération comporte des risques mortels ; les naissances illégitimes demeurent en nombre élevé à Saumur. Les spécialistes de cette question admettent que les avortements sont plus fréquents à la ville qu'à la campagne ; ils citent également des publicités ambiguës dans la presse évoquant les vertus libératrices de certaines plantes. Les herboristes sont souvent sollicités. Dans les périodiques locaux, j'ai souvent trouvé des condamnations sévères pour des mères infanticides, mais pas pour des « faiseuses d'anges ». Ces femmes rendent de si précieux services à toutes les catégories de la population que les autorités semblent fermer les yeux et les tolérer. Il s'agit là d'un fait national ; « la police et la justice n'interviennent guère... Aussi le nombre des affaires évoquées en justice reste-t-il très faible ; et la plupart se terminent par un non-lieu ou un acquittement » ( Agnès Fine, dans Histoire de la population française,s.d. J. Dupâquier, t. 3, 1988, p. 446 ). On est encore très loin de la loi répressive du 31 juillet 1920.

 Les esprits sont toujours dominés par la crainte du surpeuplement. Ce n'est qu'à l'extrême fin du siècle qu'apparaissent les premières campagnes natalistes menées au niveau national par des statisticiens, par Emile Zola et par quelques évêques ( peu écoutés à Saumur, l'examen des tableaux généalogiques prouve que les grands notables catholiques sont peu prolifiques ). Localement, le docteur Simon, seul nataliste déclaré, prêche dans le désert. A quoi bon s'alarmer ? Grâce à une forte immigration, la population de la commune se maintient au-dessus de 16 000 habitants de 1896 à 1911. Grâce aux communes périphériques, l'agglomération dépasse les 22 000 ressortissants. C'est déjà beaucoup par rapport aux emplois proposés et aux logements disponibles.