Les Italiens à Saumur au XIXe siècle

 

Etudes de référence :
- Jérôme Hervé, « Du passage des réfugiés romagnols à la naissance d'une petite communauté : les Italiens à Saumur de 1845 à 1900 », Archives d'Anjou, n° 6, 2002, p. 156-171 ;
- Laurent Garino, La Charrette à bras. Les Italiens de Saumur, Cheminements, 2006.

 Les Italiens forment une petite communauté bien typée, variant dans ses motivations et dans ses effectifs.

1) Les réfugiés politiques romagnols

 Après l'écroulement, en 1815, de la domination française sur la péninsule italienne, les idées libérales et nationales survivent dans des sociétés secrètes organisant manifestations et complots. En 1845, des troubles éclatent à Rimini, en Emilie-Romagne, sur la Mer Adriatique ; le Pape, propriétaire de cet état, se fait aider par l'armée autrichienne pour mater ces mouvements. Menacés d'arrestation, des patriotes républicains s'enfuient vers l'autre côte, prennent le bateau à Livourne et débarquent à Marseille, où ils demandent l'aide de la France.
 Finalement, cinquante-quatre d'entre eux arrivent à Saumur entre le 7 novembre 1845 et le 1er juillet 1846. Ils sont vêtus de loques et dans un total dénuement. La municipalité dirigée par Louvet les prend en charge, leur attribue une chemise, une paire de sabots et une allocation quotidienne de 50 centimes ; la moitié d'entre eux est logée dans la vieille hôtellerie du Canard rouge, rue du Petit-Versailles ( rue Volney aujourd'hui ).
 On comprend que les fonctionnaires de Louis-Philippe aient voulu désengorger le Midi de la France d'un trop plein de réfugiés, qui, de surcroît, étaient des militants républicains. Pourquoi envoyer un contingent relativement fourni vers Saumur ? Parce que la ville est réputée libérale et que son maire se dit proche des idées républicaines ? Ces paramètres politiques semblent étrangers à la décision. En réalité, la construction de la voie ferrée Paris-Orléans-Angers débute dans sa partie ligérienne par de grands travaux de terrassement. Les autorités espèrent que les exilés volontaires y trouveront un emploi, et c'est ce que leur propose la municipalité de Saumur. Mais nos réfugiés font plutôt partie des cadres urbains ; neuf se disent " propriétaires ", d'autres sont négociants, ou bien exercent des professions libérales ou des métiers qualifiés dans l'artisanat. Si quelques uns acceptent de devenir terrassiers, les autres renâclent et une trentaine parvient à obtenir un emploi en harmonie avec son métier antérieur. Plusieurs sont envoyés vers Baugé, Longué, Gennes, Beaufort, communes où l'on accueille sans chaleur ces étrangers qui viennent manger le pain des Français.
 La ville de Saumur se montre plus généreuse. Deux manifestations artistiques, à faibles bénéfices, sont organisées au profit des réfugiés italiens. Des commerçants acceptent de leur faire crédit. La société de secours mutuels leur vient en aide et des dons divers sont enregistrés. La municipalité manifeste de la bonne volonté et produit beaucoup de paperasse. Elle ne se montre cependant pas aussi efficace que les édiles de l'an II, qui faisaient face avec énergie à un afflux autrement massif de réfugiés de la Vendée.

2) Un court séjour

 Ces nouveaux réfugiés sont seulement des hommes, en général jeunes. Ils ont dû s'enfuir à cause de leurs idées. En cette période romantique, on s'enthousiasme vite en faveur des combattants de la liberté, surtout quand ils s'inspirent de l'exemple français. Passée cette première ferveur, les réalités quotidiennes prenant le dessus, d'autant plus que s'ouvre la dépression économique et que le travail se fait rare. Heureusement, la plupart des réfugiés n'ont nullement l'intention de s'installer à demeure.
 Pie IX, nouvellement élu pape, se déclare d'abord libéral ; le 16 juillet 1846, il signe un décret d'amnistie en faveur des révolutionnaires des états de l'Eglise. Le 8 août, les réfugiés résidant encore à Saumur écrivent au nonce apostolique pour lui demander un sauf-conduit et promettent de renoncer à toute action politique violente. La plupart quittent la ville dans le courant de septembre. Avant de partir, ils exposent au Conseil municipal qu'ils « ne peuvent se résoudre à quitter Saumur comme des gens mal famés » ( J. Hervé, p. 163 ) et ils le supplient d'acquitter les dettes qu'ils ont contractées auprès de leurs hôtes et qu'ils sont incapables de payer.

3) Angelo Bolognesi et la première communauté italienne

 Trois réfugiés choisissent de rester dans le Maine-et-Loire, cette fois pour des motifs économiques. Le plus connu est Angelo Bolognesi, né près de Ravenne, devenu l'associé de Jean-Baptiste Combier et le maître d'apprentissage du jeune James. S'étant mis à son compte, il crée l'Elixir Angelo et devient un industriel prospère et influent ( voir le dossier sur les liquoristes saumurois ). Il fait venir du pays un frère, un neveu, une nièce, qui tous se lancent dans les liqueurs, sans connaître un égal succès.
 Angelo Bolognesi apparaît comme à cheval sur deux mondes. Il est le chef d'une petite communauté italienne forte d'une trentaine de personnes, qui réussissent plutôt bien leur implantation, car un membre de la famille leur a préparé le terrain. Il est étroitement lié à Philippe Liverani, lui aussi ancien réfugié romagnol, qui s'est fixé à Saumur comme chapelier, rue Saint-Jean. Le 2 avril 1848, lors de la plantation de l'arbre de la Liberté, il prend la parole au nom de ses compatriotes pour célébrer la liberté retrouvée de son pays d'origine et sa régénération future. Il se sent donc encore pleinement italien.
 Ensuite, il se marie avec une couturière française ; leur fille épouse Charles Carichou, un bijoutier saumurois. Habitant à Beaulieu, propriétaire de plusieurs maisons, dont le grand immeuble 20 rue de la Petite-Bilange, naturalisé français, juge au tribunal de commerce, il devient un français parfaitement intégré dans la société saumuroise. Pour cette première génération, le « creuset français » a parfaitement fonctionné.

4) Les travailleurs du bâtiment

 Une deuxième vague transalpine, qui est strictement une immigration du travail, s'installe dans la ville à la suite d'Eusebio Vercelletto. Ce dernier vient de Postua, un village du nord du Piémont ; il fonde à Saumur une entreprise de maçonnerie particulièrement recherchée pour les réalisations en ciment, pour les carrelages et les mosaïques. En 1899, il agrandit sa propre maison du 34 bis rue de Poitiers, en l'agrémentant de balcons et de terrasses d'inspiration méridionale. A mesure que s'accroît son entreprise, Vercelletto fait venir des compatriotes de son village natal. Il aménage un vaste entrepôt près du Pont-Fouchard ( aujourd'hui boulevard Louis-Renault ). On y remarque toujours la curieuse villa à terrasses que son fils Jacques habite en 1913.

 Au recensement de 1896, on dénombre 16 Italiens à Saumur, et 10 en 1901. Ces faibles effectifs sont un peu trompeurs, car Bolognesi comme Vercelletto, ainsi que leurs descendants, ont été naturalisés français. Seuls les nouveaux venus sont toujours Italiens.