Les structures familiales

 

 Quelques remarques complémentaires qui cherchent à cerner des aspects originaux de la population saumuroise.

1) Le célibat

 Plus haut, nous avons vu que le taux annuel de mariages pour 1000 habitants était relativement stable et n'augmentait pas. Cependant, dans une ville qui compte un nombre élevé de jeunes adultes, ce taux est anormalement faible. Le docteur Simon a compté dans les recensements de 1886, 1891 et 1896 le nombre de célibataires de plus de 17 ans pour le sexe masculin et de plus de 14 ans pour le sexe féminin ; avec prudence, il a éliminé les 1 300 hommes de l'Ecole de cavalerie, qui sont rarement mariés. Malgré cela, il constate une hausse rapide du célibat, qui représente 211,4 ‰ de la population en 1886 et 251 ‰ en 1896, soit plus du quart de la population. Je sais bien, qu'en appliquant strictement les règles de Jacques Bertillon, il inclut les filles à partir de 14 ans, ce qui est commencer un peu jeune. En tout cas, la progression sur 10 ans est spectaculaire et, corrélativement, la proportion d'adultes mariés chute de 26 ‰.
 Ce célibat est surtout féminin, d'abord pour des raisons structurelles, puisque les femmes sont fortement majoritaires dans la population. En même temps, un bon nombre sont des jeunes filles marinant chez leurs parents dans l'attente du mariage. Cependant, bien des femmes sont également actives : 44,6 % d'entre elles déclarent une profession à leur mariage au cours du siècle, et ce pourcentage va en progressant ( Jérôme Hurel, La jeunesse saumuroise entre 1800 et 1885, d'après les actes de mariage et les actes militaires, mém. de maîtrise, 2 vol, Angers, 1996 ). Il s'agit, à l'époque, d'un phénomène général dans les villes françaises : la domesticité dans les familles bourgeoises ( environ 14 % de la population saumuroise recensée en 1881, les deux sexes mélangés, est classée parmi les " domestiques " ), le travail dans la mode, les magasins, les administrations ou l'enseignement exigent souvent une disponibilité totale et poussent au célibat. En 1896, les femmes non-mariées entre 15 et 49 ans forment 14 % de la population de la cité. Un bon nombre d'entre elles vivent seules, complètement indépendantes d'une famille restée au loin.

2) Le mariage

  L'âge au premier mariage, si élevé sous l'Ancien Régime, tend à s'abaisser. A la fin du siècle, le scénario le plus habituel est l'union d'un jeune homme de 25-29 ans avec une jeune fille de 20-24 ans. Jérôme Hurel a calculé que sur la période 1800-1885, les hommes se marient pour la première fois à 29,2 ans ( 28 ans pour la France entière, 28 ans, 6 mois pour la population urbaine ). Une explication de ce retard est la forte présence des militaires, qui se marient à plus de 33 ans et même à 35,8 ans de moyenne sur la période 1880-1885. Les domestiques convolent également à un âge plutôt élevé. Les femmes se marient à un âge moyen de 26,2 ans ( 24 ans pour la France entière vers 1880, 23,8 ans en 1913 ). Là encore, les domestiques se marient à un âge plus élevé, ce qui pourrait expliquer le résultat élevé constaté à Saumur.

 La différence d'âge entre les conjoints, souvent forte au début du siècle, va en se resserrant. Pour la période 1888-1896, le docteur Simon ne compte plus que 5 hommes célibataires de plus de 40 ans épousant des jeunesses de moins de 30 ans, 9 veufs dans la même configuration et un divorcé entre 40 et 49 ans se remariant avec une jeune femme se situant dans les 20-24 printemps. Les cas inverses sont rarissimes ; on trouve, tout de même, 4 veuves ( sans doute très riches... ) de 35 à 39 ans épousant des jeunes hommes de 25-29 ans.

 La répartition saisonnière des mariages est marquée par un creux en mars ( le clergé refuse de bénir une union en carême ), en août ( période de grands travaux agricoles, auxquels participent de nombreux Saumurois avec leur famille ) et en décembre ( hiver ). Cette courbe est conforme aux rythmes nationaux.

3) La taille des familles

  Selon Isabelle Egron, La société saumuroise autour de 1880, mém. de maîtrise; Angers, 1996, au recensement de 1881, on compte une moyenne globale de 3,1 personnes par foyer. Cette répartition n'est pas égale dans les divers quartiers de la ville ; elle culmine à 3,74 personnes dans le quartier de Saint-Nicolas ( les logements y sont plus grands ) et chute à 2,47 dans le quartier de Nantilly. Ces variations dépendent autant du nombre de personnes vivant seules que du nombre d'enfants par couple. Mais il apparaît à l'évidence que Saumur n'est pas une ville de familles nombreuses, ce que le taux de natalité laissait prévoir.
 Une enquête sur le logement effectuée par les services municipaux en 1897 ( Simon, p. 154 ) confirme ces données, tout en opérant sur des bases géographiques différentes. Les ménages d'une seule personne, célibataires, veufs ou divorcés habitant seuls, sont au nombre de 861 ( soit 21,57 % du total des " ménages de familles " - ce nombre est inférieur aux 25,1 % de célibataires par rapport à la population totale, car nombre de ces derniers vivent chez leurs parents ou dans un foyer ). Les ménages de deux personnes, le plus souvent des couples sans enfant, sont au nombre de 1 435 ( 35,95 % ). Les ménages de trois personnes, habituellement les parents avec un enfant unique, sont au nombre de 1 032 ( 25,92  % ). Autrement dit, plus de 83 % des logements particuliers sont occupés par des foyers réduits à leur expression minimale. A l'inverse, les ménages de 6 personnes et plus ( les parents et 4 enfants au moins, mais il peut aussi y avoir parmi eux des veufs, des vieux parents recueillis ou des domestiques logés ) sont au nombre de 438 ( 10,27 % du total ), une proportion finalement assez basse de foyers nombreux. Cependant, quand on constate le nombre de pièces dont certaines familles disposent, on comprend cette rareté des fratries abondantes ( cette question sera approfondie dans le chapitre sur l'urbanisme ). Ces foyers nombreux sont plus fréquents dans le quartier de Saint-Nicolas et plutôt rares dans le quartier de Fenet, bien moins populeux qu'on le dit.

 Pour conclure sur cette partie, nous mesurons bien le caractère sommaire de ces statistiques, que nous n'avons pas traduites en graphiques à cause de leurs approximations. Cependant, elles nous paraissent globalement fiables, car nous avons procédé à des recoupements à partir de plusieurs séries de données.

4) L'illégitimité

 Un enfant, soit trouvé, soit déclaré à l'état civil comme né de père inconnu, est étiqueté comme illégitime. Avant la Révolution, le taux d'illégitimité est resté longtemps très bas, au-dessous de 1 % des naissances. J'ai été stupéfait de constater sa brusque flambée en 1787-1788, années où il atteint 9,14 % ( voir chapitre 18, § 7 ). Une nouvelle poussée de grande ampleur se produit sous la Restauration ( voir Enfants abandonnés et enfants naturels, pour le début du siècle ). En raison d'un enregistrement confus par l'état civil, on ne peut donner qu'une approximation ; il est certain que la totalisation du nombre des enfants trouvés et des enfants naturels aboutit à plus de 30 %, très au-dessus du taux des grandes villes de l'époque. Pour les années 1887-1896, le docteur Simon aboutit à 13,3 % de naissances illégitimes ; la baisse est réelle, mais ce résultat demeure encore supérieur à la moyenne de 11,7 % définie pour la seule population urbaine française à cette époque.
 Le lieu des accouchements est en harmonie ; à la fin du siècle, 70 % des enfants illégitimes naissent à l'hôpital, 30 % en ville. Pour les enfants légitimes, les proportions sont de sens contraire et donnent 11 % à l'hôpital et 89 % à la maison.

Acte de naissance de Coco Chanel

 Dans quelle catégorie classer la petite Gabrielle Chanel ( plus tard Coco ) qui naît à l'hospice le 19 août 1883 ? Elle est déclarée par trois employés de l'hôpital, tous illettrés, ce qui donne un acte bâclé. Les noms sont mal orthographiés. Henri " Chasnel " est présenté comme marié avec Eugénie Jeanne " Devolles ". Ils ne se marieront que plus tard...

 Si l'on cherche à réfléchir sur les causes des abandons et de l'illégitimité, ce n'est pas tomber dans un féminisme agressif que de rappeler le niveau scandaleusement bas des salaires distribués aux femmes à Saumur, souvent deux francs par jour. Cette somme ne constitue qu'un appoint pour les ménages structurés. Les très nombreuses femmes seules vivent difficilement avec ce revenu ; elles sont réduites à la misère et à l'aide parcimonieuse du bureau de bienfaisance, si elles ont un enfant. Un pourcentage élevé d'entre elles pratique une prostitution occasionnelle, ou vit en concubinage, ou bien est entretenue par un bourgeois ou par un militaire ( nous approfondirons ce point dans l'étude de la prostitution ).
 Sur la cohabitation prénuptiale, le docteur Simon nous signale, sur 10 ans, 93 enfants naturels légitimés a posteriori lors d'un mariage. On est loin des valeurs contemporaines, mais ces reconnaissances accompagnent déjà 8,5 % des mariages. Ce taux est le point terminal d'une forte progression, car pour l'ensemble du siècle, Jérôme Hurel ne trouve que 3,3 % de mariages accompagnés de légitimation.

5) Veuvage et remariage

 En raison de la nette surmortalité masculine, Saumur compte trois fois plus de veuves que de veufs. En 1896, les veuves représentent 6,90 % de la population. Cette situation ne présente rien d'exceptionnel. Les veufs se remarient plus souvent et à tout âge, les veuves assez peu, passé 50 ans.

6) Le divorce

 Institué en 1792, aboli en 1816, le divorce est à nouveau autorisé par la loi Naquet du 27 juillet 1884. Le Sénat s'est opposé au divorce par consentement mutuel et a imposé un texte restrictif exigeant le constat d'une faute, souvent un constat d'adultère ( qui tourne à la pantalonnade ). En tout cas, cette loi connaît un succès immédiat, car elle permet de légaliser des séparations parfois anciennes. Au dénombrement de 1886, Saumur compte déjà 9 hommes et 8 femmes qui ont le statut de divorcé. Leur total progresse lentement ensuite, car certains se remarient, jamais entre divorcés, et plus souvent les hommes que les femmes, encore une fois.

 Les originalités les plus marquantes de la ville sont l'âge relativement élevé au mariage, l'écrasante proportion de foyers inférieurs à quatre personnes et le grand nombre de femmes célibataires.
 Enfin, le réalisme impitoyable des statistiques nous oblige à rejeter les images d'Epinal. Le taux anormalement élevé des abandons d'enfants et des naissances illégitimes, l'effondrement soudain de la natalité dans les années 1850-1870, la masse des foyers logés à l'étroit révèlent une multitude d'existences dramatiques. Pour une forte moitié de ses habitants, Saumur n'a rien d'une ville bourgeoise, aisée et douillette.