La nosographie saumuroise

 

 

 La nosographie est l'étude classifiée des maladies. Nous l'établissons à partir des travaux des docteurs Simon et des Cilleuls, présentés dans l'étude sur les hygiénistes.

1) La forte mortalité infantile

 Pour les nourrissons, les médecins se contentent de constater les décès, sans en rechercher les causes. De 1887 à 1896, 528 enfants décèdent dans leur première année, 284 garçons et 244 filles. Si l'on rapporte ce nombre à 1000 naissances vivantes, on aboutit à un taux de mortalité infantile de 167,4 ‰, sensiblement égal au taux national de 169,2 ‰. Des progrès indiscutables, quoique limités, apparaissent donc en comparaison avec le XVIIIe siècle, où le taux saumurois se situait aux alentours de 250 ‰. Bien plus éclatant est le chemin parcouru jusqu'à 2005, où la mortalité infantile est tombée à 3,5 ‰ pour la France métropolitaine.

 La mortalité juvénile des enfants de 1 à 5 ans révolus est, bien entendu, plus faible, se situant à une moyenne annuelle de 53,2 ‰. Il faut cependant multiplier par 4 ce nombre pour obtenir le total des décès dans cette catégorie répartie sur 4 années. Autrement dit, 380 enfants, sur 1000 naissances vivantes, ne dépassent pas l'âge de 5 ans. Cette mortalité totale demeure à un niveau stupéfiant. A cause de ces coupes claires, il faudrait une pyramide en forme de parasol pour assurer le renouvellement des générations ; tout au contraire, à Saumur, la pyramide se rétrécit à la base, comme nous l'avons vu dans un dossier précédent.

2) Le problème de l'eau potable

 Tous les médecins qui ont étudié l'eau consommée dans la ville, Peton en 1889, Simon en 1898, Constant Petit en 1927, Olivier Couffon en 1932, redisent la même chose, sans être écoutés : les puits de la cité sont dangereux. Or, 1 600 sont en service à la fin du XIXe siècle, et encore 984 en 1927. A plusieurs reprises, les médecins signalent comme particulièrement nocif le puits de la place Victor-Considérant, qui a transmis à tout le quartier la fièvre typhoïde pendant des décennies. Le docteur Simon décrit un cas aussi typique : en 1893, toute une zone des rues de Fenet, Haute-Saint-Pierre et Grande-Rue est frappée par la fièvre typhoïde, du moins les maisons qui sont adossées au coteau ; les trente cas signalés aboutissent à dix décès ( Archives des Saumurois, n° 202 ). A l'inverse, les maisons voisines, situées de l'autre côté de la rue, ne sont touchées qu'une seule fois. Elles s'approvisionnent en eau de table aux bornes-fontaines distribuant de l'eau de Loire, alors qu'en face, les habitants ont recours à des puits ou à des citernes alimentés par des infiltrations du coteau. Malgré ces constats accablants, les Saumurois persistent à consommer une eau dangereuse. Ils tiennent à leurs puits de quartier ; le comblement du Puits Neuf suscite une pétition des riverains.

 Peut-on dire que le service d'eau constituerait la panacée ? Nous n'en parlons ici que sous l'angle de la salubrité. En 1896, 805 foyers seulement sont abonnés et l'eau coûte cher ( 0,50 F le mètre cube ). Ce tarif est néanmoins inférieur à celui des autres régies municipales, qui s'élève en moyenne à 0,58 F le mètre cube, selon Jean-Pierre Goubert, La conquête de l'eau, Pluriel, 1986, p. 190. Habituellement, l'eau distribuée est de bonne qualité hygiénique et sans danger. Elle est cependant captée au fond du lit du fleuve, à la hauteur de la pompe de la rue du Bellay. En amont, sept rejets polluants sont marqués d'un trait par le docteur Simon, qui en opère un relevé minutieux, depuis le pont de fer ( à gauche ).

Le réseau d'égout dans le quartier de Fenet relevé par le docteur Simon

 Les effluents les plus nocifs proviennent de l'usine Balme, située juste en amont de la prise d'eau. A noter, toutefois, que les rejets encore plus polluants de la Maison Mayaud rejoignent la Loire un peu en aval. Fort logiquement, le docteur Simon recommande d'effectuer le captage en amont du pont de fer. Le docteur Constant Petit insiste sur la question dans L'alimentation de Saumur en eau potable. Rapport fait au Comité d'Hygiène de Saumur en février 1927, imp. Girouard et Richou, 1928 ( B.M.S., A br 8/340 ). Selon lui, des séries d'analyses opérées par les pharmaciens Travaillé et Perrein et par un professeur de chimie du Collège démontrent que l'eau distribuée est à peu près constamment de bonne qualité ; elle présente cependant des germes dans deux périodes de l'année, quand la crue envahit les prairies et quand le niveau commence à baisser. Selon lui, il faut la traiter à l'eau de Javel et la pomper sous des couches de sables et de graviers. Un appareil de javellisation, utilisant le procédé Bunau-Varilla, est mis en service en décembre 1928.
 Selon le médecin et géologue Olivier Couffon, « Projet de captage d'eau potable pour la Ville de Saumur. Rapport », Revue d'hydro-géologie angevine, septembre 1932, p. 65-80, l'eau distribuée, qui, jadis, était déjà peu appétissante, a pris un goût exécrable depuis sa verdunisation. L'eau des puits présentait des saveurs autrement subtiles ; c'est pourquoi les Saumurois y restaient attachés, malgré des dangers incontestables. En outre, le château d'eau de la rue Duplessis-Mornay était envahi par le sable pompé en Loire et colonisé par des anguilles. Le docteur Couffon recommande de capter l'eau par deux puits, creusés à 35 mètres de la rive et plongeant dans des alluvions modernes situées à 9 mètres au-dessous du niveau du lit. Une première réalisation est effectuée à la veille de la Seconde Guerre mondiale, au Petit Puy, en amont du pont de fer.

3) Les maladies les plus meurtrières

 Le choléra a frappé la ville pour la dernière fois en 1849 ; il a fait de gros ravages, causant une mortalité de 43 pour 1000 habitants. En 1870-1871, c'est la variole qui sévit dans la ville et dans ses environs. Sur la période 1887-1896, les relevés minutieux du docteur Simon prouvent que la population civile est surtout touchée par les diarrhées et dysenteries ( 296 décès sur 10 ans ), ensuite par la fièvre typhoïde ( 59 décès ), la variole ( 41 ), la rougeole ( 26 ), et la scarlatine ( 23 ). Il apparaît donc que les maladies dues surtout à la contamination de l'eau de boisson sont les plus dévastatrices et entraînent une surmortalité de près de 3 ‰. Et dire que de prétendus écologistes affirment bravement que la pollution de notre environnement était moins forte il y a un siècle ! Des maladies dues au manque d'hygiène, aux épidémies et à la contagion, aujourd'hui à peu près maîtrisées, opèrent alors de gros ravages.

 Malgré sa compétence scientifique, le docteur Simon ne parle pas de la tuberculose. On mourait si souvent d'autre chose ! Il faut attendre Jean des Cilleuls ( S.L.S.A.S., janvier et avril 1923 ) pour obtenir de premières statistiques sur ce qui devient le fléau des années 1900. Au total, de 1882 à 1921, 1 499 Saumurois sont décédés des suites de la tuberculose ( plus de 50 morts certaines années ). Cette maladie est devenue une cause de l'engorgement de l'hôpital ( 1 110 entrées afin de la diagnostiquer de 1887 à 1921 ). Elle frappe surtout les quartiers pauvres et insalubres. La lutte est lente à s'organiser ; le 16 septembre 1921, les sociétés locales de la Croix-Rouge fondent un dispensaire antituberculeux, où débutent des examens radiographiques et bactériologiques.

 La grippe commence à être évoquée dans les statistiques. Toutefois, la « grippe espagnole » n'a pas fait beaucoup de victimes dans le Saumurois en 1918 ( 4 décès enregistrés à l'hôpital ).

 Quant au cancer, ses ravages sont progressivement pris en considération. Selon J. des Cilleuls, il tue 19 à 20 personnes par an au début du siècle, soit un peu moins que la tuberculose. D'après lui, il serait plus fréquent dans le Saumurois que dans le reste de la France. Question de diagnostic sans doute.

 

 Dans la ville, le nombre des médecins est élevé ; les habitants ont en général recours à leurs services, malgré des honoraires élevés, car il existe des consultations gratuites à l'hôpital et car les sociétés de secours mutuels contractent des abonnements avec un docteur. La thèse de Sylvain Sionneau, Les hors-la-loi de la médecine au XIXe siècle en Maine-et-Loire, Geste éditions, 2015, constate que les habitants de la ville font peu appel aux rebouteux et autres guérisseurs.