Le paysage sonore

 

 Simple essai impressionniste qui s'efforce de reconstituer l'univers sonore de la ville avant l'ère de l'automobile.

1) La ville du cheval

 « Alors on est tout surpris d'entendre un bruit d'un autre âge, un bruit creux, un bruit à quatre temps, un bruit léger et sonore à la fois qui retentit sur les cailloux de la Loire taillés en pavés ; c'est la musique même de Saumur : le doux, l'heureux, l'harmonieux son des sabots ! Non le pas gras appliqué, alourdi, du cheval de trait, mais le pas fin et pur du cheval monté que les étriers en tintant accompagnent parfois de leur timbre de diapason... ». Paul Morand ( Milady, dans Les Extravagants, Gallimard, 1936, p. 16-17 ), tout en se trompant sur l'origine des pavés, donne une belle évocation des pas des montures militaires. L'Ecole de cavalerie compte, en effet, 849 chevaux en 1873, 1 210 en 1889 et toujours plus de 1000 après 1900. A cette troupe fournie, qui traverse parfois la ville, s'ajoutent les chevaux civils, 300 chevaux de luxe et 280 chevaux de travail, en 1889, selon Maxime Piéron. Complétons le tableau par 207 voitures ( cabriolets, fiacres, omnibus ) et 181 charrettes utilitaires. Si l'on examine les cartes postales anciennes représentant les rues de Saumur, on découvre que sur plus de la moitié d'entre elles apparaît un véhicule hippomobile, plus rarement un cavalier et exceptionnellement un escadron monté.
 Le pas des chevaux et le roulement des voitures, accompagnés par les vociférations des conducteurs, forment le bruit de fond permanent de la cité. Il est retentissant sur les gros pavés qui couvrent les voies centrales et plus amorti sur le macadam qui tapisse les entrées de la ville ( voir le revêtement des chaussées ). A l'intérieur des limites de l'octroi, les chevaux vont en principe au pas, le trot et le galop sont interdits. En principe, car des courses poursuites entre voitures de place sont verbalisées.

2) Les sons religieux

 Par ses sonneries, le clergé catholique tient à marquer son empreinte sur l'espace public, à l'inverse des protestants qui n'ont pas équipé leur temple. Le parc campanaire de 15 cloches pour les trois églises paroissiales en 1789 est réduit à 4 par les saisies de l'époque révolutionnaire ( Thierry Buron, Le patrimoine campanaire en Anjou, puis dans le Maine-et-Loire du XVIIIe siècle à la première moitié du XXe siècle. Les enjeux et les conflits, mém. de D.E.A., Poitiers, 2000 ). A grands frais, les fabriques installent un équipement harmonieux de cloches nouvelles. Vers 1900, Nantilly n'a toujours que 2 cloches, Saint-Pierre 3, Saint-Nicolas 4 et N. D. de la Visitation 2. Des communautés religieuses et des chapelles possèdent également leur timbre. Saint-Pierre baptise deux nouvelles cloches en 1924 et la Visitation deux autres en 1928. Les paroisses de Saumur retrouvent donc exactement leur parc campanaire de la fin de l'Ancien Régime.
 L'enjeu est plus important qu'il y paraît. Les horloges et leur timbre indiquent un temps mécanique, plutôt banal, partagé avec deux horloges civiles et de moins en moins influent, dans la mesure où les montres se répandent. Bien plus importants, en raison de leur puissance et de leur dimension symbolique, sont les tintements proprement religieux, variables selon les circonstances et personnalisés selon les cloches et selon le sonneur. Ils indiquent à toute la ville les fêtes carillonnées et les étapes de la messe ; ils accompagnent les temps forts de la vie religieuse, les baptêmes, les mariages, les décès et les enterrements. Il n'y a évidemment pas de sonneries à l'occasion des sépultures protestantes ou civiles. En matière de tonalité, l'Eglise catholique est en position de force et se fait entendre.
 Cependant, au temps du Concordat, tout est plus ou moins réglementé. En 1808, le curé de Nantilly, César Minier, pourtant bon patriote, se fait réprimander par le préfet, parce qu'il a fait sonner ses cloches, ce qui n'était pas prévu, pour la procession de la Fête-Dieu - cérémonie constamment conflictuelle. Les heures de l'angélus sont également fixées par les préfets, pas celles du midi et du soir, qui correspondent à l'apogée et au coucher du soleil. L'angélus du matin est sonné à heures fixes, sans rapport avec le lever du soleil, souvent à 5 h en été et à 6 h en hiver, mais il y a des variantes et l'heure légale n'apparaît qu'en 1891.

3) Les sonneries civiles

 Le pouvoir civil entend donc lui-aussi marquer son territoire en ce qui concerne les sonneries de cloches. Traditionnellement, il pouvait déclencher le tocsin en cas de danger imminent et, sous l'Ancien Régime, il lui arrivait de mettre en branle les bourdons, afin d'écarter les orages... L'hôtel de Ville et le collège de Garçons disposent de petites cloches ; je ne trouve pas trace de leur fonctionnement au XIXe siècle. Cependant, le maire peut ordonner des sonneries aux bedeaux en cas de guerre, de victoire ou de venue d'un haut personnage, comme Napoléon. « L'article 101 de la loi de 1884 bouleverse les usages. Désormais, le maire peut - et doit - posséder une clé du clocher afin de faire exécuter librement les sonneries civiles », Alain Corbin, Les cloches de la terre..., Albin Michel, 1994, p. 230. Monseigneur Freppel ne manque pas de protester le 23 mars 1885 contre cette loi de la double clé. Cependant, on ne trouve pas à Saumur de conflit particulier sur ce point et pas d'arrêté du maire limitant la durée des sonneries cérémonielles, jugées abusives par certaines municipalités anticléricales.

4) Les sonneries militaires

 Les trompettes de l'Ecole de cavalerie doivent jouer très fort afin d'être entendues dans tout Saumur. Le "réveil" indique aux cadres logeant en ville qu'il est temps de partir de chez eux, afin d'arriver à l'heure ponctuelle ; des récits nous décrivent des jeunes gens, fatigués par une nuit chargée, quittant leur domicile en courant et en finissant de s'habiller. A "l'extinction des feux", les soldats doivent abandonner les estaminets pour rejoindre le quartier.

 Le site Musique-militaire présente 25 sonneries réglementaires jouées à la trompette de cavalerie.

5) Les bruits du travail

 Les premières machines à vapeur qui apparaissent en pleine ville à partir de 1845 sont particulièrement sonores et suscitent aussitôt des protestations des voisins. Celles des établissements Mayaud et Balme font un tintamarre assourdissant. Les grands chantiers sont toujours bruyants et les travaux de construction sont permanents à travers la ville. Léon de Fos se plaint du vacarme engendré par l'aménagement de la rue Dacier. Beaucoup d'artisans sifflent sur leurs échelles, d'autres chantent en travaillant ; les ouvrières de la confection poussent en choeur la chansonnette et les orphelines psalmodient des cantiques en montant des chapelets. Charles Marchand, cordonnier à l'angle de la rue Montcel et de la rue de la Visitation, chante des paroles de sa composition.

6) Les cris des marchands ambulants

 Les collecteurs de guenilles et de peaux de lapin lancent des appels bien identifiables. Prosper Bigeard ( Revue de l'Anjou, 1915, p. 199 ) se remémore d'autres cris des années 1855-1860 :
 « le jour du premier de l'an et les dimanches d'hiver à l'aube : « Echaudés tout chauds, échaudés » ; c'étaient de petites galettes portées par la ville par des femmes entre deux âges, en tabliers, manchettes et bonnets blancs ; cela coûtait un ou deux sous la pièce.
 Les marchandes d'huîtres :
 « A l'huître, à l'huître », clamait la marchande.
 Et le rouleur de paniers de coquillages, un fort de la halle, le chef coiffé d'un grand chapeau, s. v. p., ajoutait d'une voix de basse tonitruante :
 « Qui qu'en veut des bonnes huîtres de Cancale en première qualité ! »
 Les marchandes de sardines fraîches, qui essaimaient dans tous les quartiers après l'arrivée des voitures des Sables-d'Olonne, s'annonçaient en chantant :
 « A la vive au d'or à la vive, à la douce, à la fraîche, à la douce ! »... »
 Les porteurs d'eau se font reconnaître à la sonnette fixée sur leur carriole.

7) Les transports à vapeur

 Pendant leur courte période d'activité, les bateaux à vapeur s'entendaient de loin et ils aggravaient leur cas par des hurlements de sirène ou des battements de cloche à l'approche du débarcadère ou à leur départ.
 Les locomotives, qui les supplantent, sont encore moins discrètes et elles sifflent pour prévenir de leur entrée en gare. Les convois ferroviaires sont très nombreux ; selon l'horaire de 1896, quinze trains de voyageurs partent chaque jour de la gare d'Orléans en direction de Paris, et plusieurs circulent de nuit. En 1913, sept trains quittent cette gare en direction de Bordeaux et franchissent le viaduc. Chacun sait que toute la ville entend le grondement des convois sur le pont de fer. De nombreux transports de marchandises viennent s'ajouter.
 Malgré sa faible puissance, le tramway est doublement sonore, par le halètement de sa traction à vapeur et par le ferraillement de ses roues sur un réseau approximatif. Il s'entend à bonne distance et n'a nul besoin de signaler son approche.

8) Les cris d'animaux

 Quelques coqs rappellent au voisinage que la ville est encore semi-rurale. Les chiens sont soumis à une taxe spéciale et les véhicules à traction canine sont interdits. Un original a fait photographier son gentil toutou par Victor Coué, qui officie à Saumur de 1870 à 1912 :

Chien photographié par Victor Coué

 Finalement, les chiens sont plutôt rares à l'époque et, en général, de petite taille. On signale cependant une colonie jappante particulièrement fournie sur le Chardonnet, car beaucoup d'officiers ont un chien, qu'ils n'ont pas le droit d'introduire dans les murs de l'Ecole et qu'ils laissent vagabonder sur le terrain toute la journée.

9) Musiques et fanfares

 Harmonie municipale, fanfare des sapeurs-pompiers, musiques des sociétés de gymnastique, cors de chasse, trompettes de l'Ecole de cavalerie, les groupes musicaux sont nombreux et difficiles à compter, sans doute une vingtaine au total. Ils accompagnent tous les types de défilés et animent les fêtes. Les orphéons les plus harmonieux donnent des concerts dominicaux sur le kiosque à musique implanté devant la Mairie depuis 1892. Quelques instrumentistes professionnels animent les fêtes et les établissements publics, tel ce Lemert, accompagné de deux petits chiens, qui joue de l'accordéon et du piano au Grand Café de la Bourse le soir et à la Villa Plaisance les dimanches en matinée, ainsi qu'il l'annonce au dos de sa carte publicitaire. Vers 1910, il lance un groupe de cinq musiciens, The Famous Moonlight Jazz ( à droite ).

Lemert1

 

 

 

Lemert2

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

10) La lutte contre le tapage nocturne

 L'arrêté de police du 2 mai 1860 stipule que les spectacles du théâtre doivent être terminés à 11 h 30 du soir et que les fiacres doivent charger leurs derniers clients avant minuit. La fermeture des cafés est également contrôlée. La ville est-elle ensuite silencieuse ? Certainement pas. Des services de nuit pour les voitures de place sont autorisés. En particulier, les quartiers des gares et des maisons closes sont constamment animés et bruyants.

 L'ambiance sonore de la ville du XIXe siècle n'est pas celle d'aujourd'hui. Le pas des chevaux, les roues ferrées des véhicules, les machines à vapeur produisent certainement une forte dose de décibels, d'autant plus gênants que les habitations , même les plus cossues, ne disposent d'aucun système d'insonorisation.