Les architectes-voyers

 

 Dans un dossier précédent, nous avons vu apparaître les premiers architectes-voyers et leurs fonctions longtemps intermittentes et mal définies. Après le décès d'Antoine Calderon, le 17 mai 1841, la charge est nettement plus précise.

1) Les fonctions de l'architecte-voyer

 L'architecte-voyer est nommé par un arrêté du maire, qui n'a pas à consulter son conseil municipal sur cette décision. A son entrée en fonctions, il passe avec la ville un traité, qui, pour tous, est rédigé en termes à peu près identiques ( traités conservés avec quelques lacunes aux A.M.S., 3 D 4 et 3 D 5 ). L'architecte-voyer n'est pas un agent municipal, son contrat est personnel. Chaque jour de la semaine, il doit se rendre à l'hôtel de ville pour recevoir les instructions du maire et assurer le suivi des dossiers ( les correspondances échangées prouvent que cet article est loin d'être appliqué ). « Il sera chargé de la rédaction de tous plans, devis, cahiers de charges, le tout sans rétribution ». Il réceptionnera les travaux. Son champ d'action est étendu : la voirie municipale, les bâtiments de la ville et la réglementation des constructions privées. Il a la charge permanente des pavages, des promenades, des canaux et aqueducs, des fontaines et de l'éclairage public. Il est aussi responsable des pompes à incendie : à ce titre, Giraud et Rottier sont nommés capitaine des sapeurs-pompiers et Joly-Leterme proposé pour ce grade.
 Pour un aussi vaste secteur d'intervention, qui exige l'aide de plusieurs collaborateurs, l'architecte-voyer de Saumur touchait 1000 francs par an au temps de Calderon ; à partir de Joly-Leterme, les honoraires passent à 1 800 francs par an, payables par trimestre, pour l'architecte et ses bureaux. Denyse Rodriguez Tomé, architecte, qui mène des recherches historiques sur les architectes français en 1895, m'envoie par courriels d'intéressantes comparaisons : la ville de Saumur s'avère particulièrement pingre. A la même époque, l'architecte-voyer de Châteauroux touchait 3 000 francs et Demoget à Angers 8 000 francs en 1884. Dans les villes où les émoluments sont élevés, l'architecte-voyer se voit interdire d'effectuer d'autres travaux. Cette clause est impossible à Saumur, les architectes-voyers y occupent d'autres fonctions et travaillent pour une clientèle privée, alors que l'ampleur de leur mission avait de quoi les accaparer à plein temps. En outre, selon la règle traditionnelle, ils touchent 5 % sur tous les travaux qu'ils ont organisés. Joly-Leterme a encaissé des fortunes...

2) Charles Joly-Leterme

  D'abord agent voyer dans l'administration des Ponts et Chaussées, Charles Joly-Leterme avait participé à la construction du pont Napoléon, puis avait dirigé les travaux du pont de fil de Saint-Hilaire-Saint-Florent, achevé en 1840. Remarqué par Mérimée, il devient, cette même année, architecte des Monuments historiques. Selon toute vraisemblance, il avait assisté Calderon, malade, dans l'achèvement du plan d'alignement de la ville. C'est donc tout naturellement que le maire Marc-Thabis Gauthier le nomme architecte-voyer par arrêté du 24 mai 1841.

 Sur sa biographie et ses travaux autour de Saumur, voir Boulevard Joly-Leterme.

 Sur l'ampleur de ses réalisations durant les 28 ans qu'il occupe la fonction, nous lui consacrons un dossier spécial.

 Joly-Leterme a été le baron Haussmann du maire Charles Louvet, qui avait l'ambition de doter Saumur de vastes perspectives urbaines et d'un nouveau parc monumental. Les rapports entre les deux hommes sont parfois tendus, car Joly-Leterme, à la fois architecte des Monuments historiques et architecte diocésain, conduit à l'extérieur de grands chantiers, plus passionnants que les constats sur les murs mitoyens ou sur les égouts obstrués. Le maire le considère comme un factotum et le harcèle par de multiples courriers au ton vif. Par exemple, en décembre 1855 ( A.M.S., 5 D 40 ), il lui envoie dix lettres, l'une importante, portant sur la prochaine visite de Mérimée, d'autres traitant d'affaires subalternes, comme un contentieux sur des remblais ou un inventaire des objets militaires entreposés dans les lieux publics. Louvet lui reproche ses retards dans la préparation des devis ou dans le paiement des factures. On peut aussi ajouter des chiffrages hasardeux, beaucoup de travaux sont gravement sous-évalués, l'hôpital en particulier.

 Dans le procès-verbal de pose de la première pierre du nouvel hôtel de ville, le 9 septembre 1858, il est précisé : « Architecte voyer en chef, Mr Joly Leterme, architecte des monuments historiques, auteur des plans du présent bâtiment, directeur des travaux. Architecte voyer adjoint, Mr Piette ». Ce dernier titre est unique dans les annales de la ville. Il remonte à décembre 1855. Louvet a vraisemblablement promu l'architecte Ernest Piette pour faire pression sur Joly-Leterme, qui accumule les retards. Cependant, dans deux lettres identiques adressées aux deux hommes le 3 décembre 1855, il précise que la position de Piette sera celle d'un lieutenant vis-à-vis d'un capitaine. Piette est donc devenu un architecte d'exécution, sans pour autant appartenir au bureau d'études de Joly-Leterme. En même temps architecte diocésain, Piette dirige d'importants travaux personnels, le café et l'hôtel de la Paix, le pavillon central de l'orphelinat de la rue Fourier, le collège Saint-Louis ; il travaille pour les maîtres du mousseux, construisant le château de Moc-Baril et la maison du fondé de pouvoir de Bouvet-Ladubay, ainsi que l'hôtel Ackerman.

 Dans son cabinet cette fois, Joly-Leterme emploie plusieurs collaborateurs importants, son neveu, Henry-Etienne Pineau et l'architecte Emile Roffay, qui réapparaît plus bas.

 Quand, battu par les Républicains dans sa ville aux élections législatives de mai 1869, Charles Louvet se prépare à abandonner la mairie, Joly-Leterme démissionne de sa charge d'architecte-voyer. Louvet lui décerne, le 20 juin 1869, le titre inédit d'inspecteur du théâtre à titre gracieux et, ce même jour, il le remplace par son collaborateur Emile Roffay.

3) Emile Roffay

 Ce dernier a pour mission première d'achever les travaux en cours ; il apporte les dernières finitions à l'hôtel de la Poste et à l'hôpital. Dans l'agglomération, il termine la mairie de Bagneux en 1870.
 De 1874 à 1881, il procède à la reconstruction complète du Collège de Garçons. Brusquement, le 21 juin 1877, il démissionne de ses fonctions d'architecte-voyer. Il avait été nommé par Louvet ; peut-être s'entend-il mal avec les municipalités républicaines ? Aucun écho de conflit ne nous est parvenu.
 Emile Roffay demeure un architecte très actif pendant une vingtaine d'années. Pour la communauté de Sainte-Anne, il construit, en 1876-1878, la chapelle de la Gueule-du-Loup, dans un bon style Pantagenêt qui fait l'admiration des contemporains. De 1890 à 1897, il dirige l'important chantier de restauration, de surélévation et d'agrandissement de l'église Saint-Nicolas. Il construit des écoles communales dans le quartier de la Visitation et à Saint-Lambert-des-Levées ( 1882-1883, aujourd'hui Louis-Pergaud ). Il intervient aussi sur l'église de Saint-Lambert-des-Levées, il construit le presbytère de Saint-Hilaire-Saint-Florent et multiplie les réalisations dans le canton de Montreuil.
 Cultivé, il photographie les monuments anciens et les curiosités avant leur destruction. Il communique à Joly-Leterme une documentation sur les structures souterraines qu'il a découvertes sous la place Saint-Pierre. Il fait reproduire le grand plan de la ville commandé à Prieur-Duperray en 1744. Il avait aussi dressé un plan de Saumur édité en lithographie.
 Après avoir résidé rue de Bordeaux, il se retire à Bagneux, dans le château de la Perrière, qu'il avait restauré.

4) Ernest Ardoin

 Par arrêté du 3 novembre 1877, le maire Georges Lecoy nomme Ernest Ardoin, résidant à Saumur depuis environ trois ans, « l'un des candidats pour la place ». Ancien élève de l'Ecole des Beaux-Arts de Paris, Ardoin fait partie de l'élite des architectes. Pour la ville de Saumur, il construit des locaux scolaires, aménageant l'école de filles de la rue Cendrière et l'école maternelle des Ponts. Il reste néanmoins assez peu présent, travaillant surtout pour une clientèle aisée, notamment sur les châteaux de Montreuil-Bellay et de Meigné ( à Brézé ). Il occupe le poste jusqu'à son décès le 14 juillet 1897.

5) Le dédoublement de la fonction

 Après une période de flottement, le service est réorganisé en deux secteurs séparés, la voirie et les bâtiments.

l'architecte-voyer

- Le 23 novembre 1899, le docteur Peton nomme Henri Le Godec directeur du service des eaux et architecte-voyer. Dans la pratique, on constate que ce directeur du service municipal des Eaux a en charge tout ce qui concerne les canalisations souterraines et l'entretien des rues.

- Pierre Rottier lui succède le 1er octobre 1904. Il doit démissionner à la suite de la contestation d'un marché de charbon passé avec la compagnie du Gaz.

- Le 25 décembre 1905, il est remplacé par Charles Bouchard, couramment appelé Bouchard-Bayle, qui est architecte de formation et qui construit des bâtiments pour des particuliers, ainsi que l'école Marcel-Pagnol à Saint-Lambert-des-Levées. Il réaménage aussi l'ancien presbytère de Saumur pour l'administration des tabacs. La séparation des tâches n'est donc pas absolue. Bouchard est aussi l'auteur d'un plan de la ville souvent reproduit. Cette fonction, un peu élastique, a été sérieusement revalorisée : il reçoit un traitement de 4 000 francs par an.

- Un arrêté du maire du 10 juin 1911 nomme Eugène Flachat, architecte-voyer. Bouchard-Bayle a donc abandonné le service des eaux, tout en poursuivant ses activités d'architecte. Les archives sont assez confuses sur cette époque. Un Eugène Flachat célèbre avait été un grand constructeur d'architectures métalliques, en particulier dans les gares, et en même temps militant saint-simonien ( † 1873 ). Notre Eugène Flachat est un enfant reconnu par ce dernier ; il est ingénieur des Arts et Manufactures et il s'est fait apprécier à Saumur en participant aux travaux du pont de fer et en construisant, en 1902, le marché Rivaud-Partenay de la place Saint-Pierre. Ensuite, il dirige pendant une courte période la Compagnie des Tramways de Saumur et Extensions. Dans la pratique, il est directeur du service municipal des Eaux de 1911 à 1925 ; il n'intervient pas sur les monuments anciens.

l'architecte de la ville

- Le 16 mai 1902, Peton nomme « architecte de la ville » Jules Dussauze, qui réside à Angers et qui, architecte du département, construit beaucoup dans tout l'Anjou. Ancien élève de l'Ecole des Beaux-Arts de Paris et collaborateur de l'architecte en chef Lucien Magne, il travaille surtout sur les monuments historiques. A Saumur, il joue un rôle considérable dans la restauration de Nantilly et dans les grands travaux du château. Il réalise aussi en 1902 la Caisse d'Epargne de la rue Dacier. Il aménage quatre écoles, rue du Petit-Pré, rue de la Croix-Verte, rue du Prêche et l'école double du quai de Limoges. Il construit aussi des maisons privées dans la ville. Il meurt littéralement à la tâche, car il se tue accidentellement en tombant d'une voûte, le 9 mai 1912, dans l'église du Louroux-Béconnais.

- Quand, en 1913, le maire organise la construction du nouvel hôtel des Postes, il fait appel à Ernest Bricard, le successeur de Dussauze à Angers. Comme Bricard est mobilisé au début de la guerre, le bâtiment est achevé par Jean Hardion, architecte des Monuments historiques, qui réside à Tours, 4 rue Traversière, et qui est très actif à Saumur ( chapelle du collège Saint-Louis ). La situation est donc assez confuse dans les dernières années du mandat de Peton, la ville semble choisir son architecte en fonction des travaux.

 Au total, les architectes-voyers qui ont joué un rôle personnel, ceux qui ont marqué la ville par leur style et l'ampleur de leurs réalisations sont Calderon, Joly-Leterme et Roffay.