Le plan d'alignement

 

 Partisan des voies rectilignes et des longues perspectives urbaines, Napoléon fait voter la loi du 16 septembre 1807, qui prescrit à toutes les communes dépassant 2 000 habitants de se doter d'un plan général d'alignement. La décision n'est guère appliquée ; partout, on prend son temps, malgré les rappels impérieux des ministres. La confection du cadastre est plus urgente.

1) Vingt ans de gestation

 A Saumur, il faut attendre le 1er octobre 1827 pour voir le Conseil municipal adopter le cahier des charges d'un gigantesque travail, qui sera à la fois plan d'alignement et plan de nivellement. L'année suivante, le plan est mis en adjudication pour 5 800 francs et remporté par Antoine Calderon, à l'époque ingénieur aux travaux du canal de la Dive.
 Préparé dans la discrétion, le plan ne réapparaît dans les archives municipales qu'en 1836-1837 ( A.M.S., ancienne cote O I 215(2) - nouvelle cote 1 O 5, 6 et 7 ).  Probablement en raison de fuites, des pétitions affluent sur certains choix, par exemple, au sujet de la suppression de la rue de l'Egout ( entre les rues du Temple et des Payens ). Le 7 juin 1837, le maire Cailleau-Grandmaison annonce par voie d'affiche la publication prochaine du plan d'alignement ; il vient justement de nommer Calderon architecte-voyer et le Conseil municipal adopte en décembre 1838 une nouvelle nomenclature des noms des rues et les règles d'une numérotation logique, mesures indispensables pour la confection des cartes. Un avant-projet sommairement rédigé est alors rendu public. Les pétitions redoublent.
 On apprend aussi que Calderon est malade et qu'il se fait aider pour terminer son ouvrage. Peut-être par Florent Chauvet, qui travaille pour lui. Ou bien par Charles Joly-Leterme, qui commence à s'implanter à Saumur. Le plan est adopté par le Conseil municipal le 20 mars 1839 et signé par A. Calderon et par le maire par intérim Marc-Thabis Gauthier.
 Il est soumis au Conseil des bâtiments civils, qui y introduit d'importantes modifications. Devenu officiellement architecte-voyer, Joly-Leterme dessine les cartes définitives de février 1843 à février 1846. Il doit prendre en compte les modifications proposées par une commission spécialisée et adoptées par les Conseils municipaux des 9 mars et 14 mars 1845. Les rapports imprimés ( A.M.S., 1 O 7 ) révèlent un allégement des destructions envisagées ; plutôt que d'abattre une maison d'angle gênante, un pan coupé est proposé ; certaines percées sont mises en pointillé, c'est-à-dire repoussées vers un avenir hypothétique.
 Le plan est enfin arrêté par le ministre de l'Intérieur le 30 mars 1848 et définitivement promulgué par décret du président du Conseil, le général Cavaignac, le 12 juillet 1848. Il a désormais force de loi pour plus d'un siècle sur l'urbanisme saumurois, jusqu'à l'adoption du Schéma Directeur d'Aménagement Urbain ( 1977 ).

2) Le nivellement général

 Etabli à partir du point zéro, correspondant à l'étiage du fleuve, tel qu'il est défini sur la nouvelle échelle du pont Cessart posée en 1835, le nivellement général de la ville est un travail technique qui ne suscite pas de débats. Il est entériné définitivement le 20 mars 1839 et se présente sous forme de plans cotés aux A.M.S. de 1 Fi 107 à 1 Fi 126 et signés par Gauthier et Calderon. Il indique à tous les carrefours l'altitude du sommet de la chaussée, du ruisseau central et souvent de la base d'une maison d'angle. Il n'est pas très lisible. Voici, très agrandies, les cotes portées devant le 34 rue Saint-Nicolas :

Nivellement du quartier Saint-Nicolas, A.M.S., 1 Fi 112

3) Le plan d'alignement

 Si le nivellement général n'offre plus guère d'intérêt aujourd'hui, le plan d'alignement reste un document de référence sur la topographie saumuroise. Le résultat se présente sous la forme d'un atlas de 23 plans, précédés par deux folios de résumé et couvrant les principaux quartiers de la ville. Cependant, les zones inhabitées ou en cours d'urbanisation ne sont qu'esquissées. Ainsi, la place Maupassant et l'actuelle rue d'Alsace, encore appelée "levée d'enceinte" :

Quartier de la Maremaillette, A.M.S., 1 Fi 89

 Le trait rouge correspond à l'alignement adopté et à la zone à exproprier éventuellement. On reconnaît l'arrondi de la place Maupassant et le projet d'élargissement de la levée d'enceinte, qui atteindra 3,5 centimètres, soit, comme tous les plans sont à l'échelle du 1/500 ème, 17,5 mètres. En bleu, au-dessus, est porté l'égout de la Maremaillette, pas encore asséché. Plus à gauche, sont esquissées une percée rejoignant la rue de la Fidélité et le départ de l'actuelle rue Gambetta.

 Deux exemplaires sont consultables, mais difficilement lisibles, un atlas aux Archives Nationales, F 1A/2002-481, des planches séparées aux A.M.S., de 1 Fi 81 à 1 Fi 106. Dans les deux cas, les tracés sont repris à partir du cadastre de 1812, avec une mise à jour et dans une optique différente. La définition des biens et de leurs limites est étrangère au nouveau document. Seul le tracé des voies et des façades est porté ; rien n'est indiqué en arrière, il n'y a pas de matrices. Sur l'exemple ci-dessous, pris à l'angle de la rue de la Croix-Verte et de la route de Rouen, le nom des propriétaires est porté en haut. Au-dessous, le premier chiffre indique le nombre des étages, le second une catégorie. Enfin, une lettre résume l'état du bien, classé dans les catégories : Neuf, Bon, Mauvais, ou bien porté comme Jardin. Plus bas, vient le nouveau numéro dans la rue.

A.M.S., 1 Fi 83

 Ce plan pourrait constituer une bonne photographie des principales rues de Saumur dans les années 1840, s'il était de lecture plus facile. Des traits rouges indiquent le nouvel alignement imposé, en général tracé à partir d'une maison située à une extrémité de la voie. Les repères principaux du nivellement général sont rappelés par des numéros en bleu, comme ici le n° 2 dans le carrefour.

4) La rue rectiligne de 10 mètres de largeur

 Tous comptes faits, la circulation à cette époque n'était pas plus aisée qu'aujourd'hui. Les charrettes, calèches et chevaux sont lents et encombrants. Les faits divers de la presse parlent souvent de piétons blessés par des animaux ou par des véhicules. Les trottoirs, qui n'apparaissaient que sur les ponts de Saumur au XVIIIe siècle, font désormais partie de la norme urbaine pour d'évidentes raisons de sécurité.
 La voie idéale, telle qu'elle apparaît à diverses reprises sur les plans, fait 10 mètres de largeur. Elle offre aujourd'hui deux voies pour les voitures, une voie de stationnement et de larges trottoirs. Elle aère et assainit l'habitat. Elle offre de belles perspectives, car, bien sûr, elle est rectiligne ; il n'est pas question dans l'esprit français de proposer des voies en arc de cercle, comme le font volontiers les Anglais.
 Exceptionnellement, certaines voies dépassent 10 mètres de largeur ; elles deviennent des avenues, si elles sont orientées vers le centre-ville, et des boulevards, si elles contournent la cité. On n'observe aucune rigueur dans ces appellations, la présence d'arbres n'y compte pour rien. Par exemple, la rue d'Alsace devrait être qualifiée d'avenue, les avenues du Breil ou Courtiller ne méritent nullement ce titre.
 En tout cas, le plan d'alignement applique de grands principes, qui ont été respectés dans les travaux ultérieurs. Il a fait disparaître de nombreuses maisons en avancée sur la voie publique. Notre réseau routier actuel en résulte pour l'essentiel. Le plan prévoyait déjà les boulevards périphériques, qu'il appelait « boulevard de la Blanchisserie » et « boulevard du Pont-Fouchard » et qui ont d'abord été réalisés sous la forme d'une étroite levée ( plans 11 et 13 ).
 On peut reprocher à la première mouture de 1839 un caractère systématique et des ambitions démesurées. Par exemple, tout le quartier Saint-Nicolas était voué à un remodelage de fond en comble ( plan 6 ) ; la rue Brault était frappée d'alignement sur ses deux côtés ; dans la rue Saint-Nicolas, les maisons détruites par le bombardement de 1944 ont du être reconstruites avec un fort retrait, afin de respecter l'alignement préconisé un siècle plus tôt et non appliqué dans le reste de la rue.

5) Des quartiers remodelés

 Certains quartiers de la ville doivent leur physionomie actuelle au plan d'alignement. La zone de la Boire du Moulin-Pendu a été urbanisée à partir des nouveaux axes de la rue Montcel et de la rue de la Reine-de-Sicile ( plan 3 ). Ce projet a été complètement réalisé à partir de 1848. L'emprise de la voie ferrée Paris-Nantes est déjà réservée et son environnement remodelé. Le quartier nouveau de Fenet est esquissé en arrière du quai de Limoges et autour de la rue du Bellay, qualifiée de "place". La rue des Fondeurs ( aujourd'hui Trouillebert ) est dessinée. En bas, à droite, l'ancien quai est rectifié.

A.M.S., 1 Fi 104

 Plus loin, devant la chapelle des Ardilliers, l'aménagement de la place Notre-Dame est prévu.
 Dans le quartier de Saint-Nicolas, les importantes rectifications prévues sont partiellement réalisées. Bien que construit au XVIIIe siècle, le côté occidental de la rue Courcouronne a été entièrement refait à partir de la rue Saint-Nicolas. Cependant, le projet primitif de 1839 prévoyait carrément de détruire l'îlot situé entre cette rue et la Petite-Rue Saint-Nicolas.

A.M.S., 1 Fi 88


 A l'intérieur de la ville close, les auteurs ont eu la main un peu plus légère, comprenant bien qu'on ne peut redresser la Grande-Rue ou défoncer des venelles étroites. Seule, l'actuelle rue Corneille est totalement rectifiée ( plan 14 ). Myrtil Menier, marchand de confiseries et de liqueurs à l'angle de la rue Saint-Jean et de l'ancienne cour Saint-Jean, perd sa distillerie installée dans cette cour du côté de la mairie.
 Les place et rue du Marché-Noir, alignés sur les deux côtés, sont l'objet de grands travaux dans les années 1844-1860. Voici l'affiche de 1851 annonçant l'enquête d'utilité publique au sujet de l'expropriation de quatre maisons :

A.M.S., 1 O 20

 Egalement, la place Cendrière est dégagée. Le plan prévoit aussi le débouché direct de la rue des Payens sur la place de l'Arche-Dorée par le percement de la muraille et la destruction d'une maison. Curieusement, les pâtés de maisons qui encombraient l'actuelle place Saint-Pierre ( et qui ont été abattus en trois étapes ) étaient maintenus sur le plan 15, qui se contentait d'élargir la rue du Petit-Maure, afin d'améliorer le raccordement avec la rue de la Tonnelle.

6) Les percées

  Comme dans toute la France, la mise en application du plan d'alignement se fait maison par maison ; elle permet rarement la réalisation de grandes voies rectilignes, car il subsiste souvent quelque immeuble en avancée, qui entrave la circulation.

 La pratique des percées, larges trouées pratiquées à travers l'espace bâti, se révèle beaucoup plus efficace et est favorisé par les lois. A Saumur, la percée centrale, qui traverse la ville par les trois grands ponts, est tout juste achevée, quand Calderon travaille à son projet. Il souhaite la doubler par quelques voies parallèles. A l'est de la route de Rouen, le projet rectificatif de 1845 esquisse une large rue du Nord, qui partirait d'un vaste abreuvoir aménagé sur le bras de la Croix Verte et qui n'a pas été réalisée. Dans le quartier Saint-Nicolas, Calderon trace les actuelles rues Gambetta, Chanzy et des Carabiniers-de-Monsieur ( longtemps en pointillé et achevée seulement en 1985 ). Toujours dans ce quartier, il souhaite une troisième voie de traverse : la rue de la Fidélité serait ouverte sur les jardins de l'ancien collège et prolongée jusqu'à la Loire par l'ancienne rue du Port-Chevalier ( cette partie est réalisée assez vite ). Cependant, le plan prévoyait de poursuivre tout droit jusqu'à la rue d'Alsace, en élargissant d'abord l'extrémité de la rue de la Maremaillette. Cet axe est réapparu dans des projets d'urbanisme de la fin du XXe siècle, sans être exécuté.

 Dans le sens transversal, est prévu l'actuel quai Carnot, ouvert sur des jardins et destiné à prolonger l'axe du quai Mayaud, et, en parallèle, la rue du Pavillon, qui prolonge la rue de la Petite-Bilange ( cette dernière rue n'est pas recalibrée, car les planificateurs estiment que le quai va absorber l'essentiel de la circulation ).

 Surtout, nous gardons pour la fin le vaste projet s'inscrivant dans l'axe de la rue Beaurepaire. Le prolongement de cette rue vers l'Ouest par la levée de Saint-Florent et le pont sur le Thouet vient d'être réalisé. Dans l'autre sens, la continuation de la rue par une percée large de 10 mètres pose de sérieuses difficultés : elle est retardée en raison des résistances et des difficultés financières de la ville.

7) La réalisation de la rue Dacier

 La ligne droite rejoignant l'ancien Carrefour royal est tracée sur plusieurs plans par Joly-Leterme sous le nom de « rue Beaurepaire prolongée », de « rue Neuve Beaurepaire » et aussi de « rue D'Acier », car Bodin affirmait, à tort, que Madame Dacier était née dans une maison de l'îlot Saint-Pierre.
 Cette trouée aura l'avantage de désenclaver la vieille ville, grâce à un raccordement amélioré avec la rue du Temple et la Grande-Rue, et d'assurer une bonne liaison entre la traversée médiévale et la traversée moderne. Cependant, elle n'emprunte l'ancienne rue du Paradis que sur un court tronçon. Sa réalisation touche environ 20 propriétés, dont une douzaine de maisons, parfois de grande valeur et peut-être d'un certain intérêt historique. Ici, Joly-Leterme se transforme en baron Haussmann. Sur le plan de la partie centrale qu'il dresse le 7 mai 1857, on voit en jaune les parties à exproprier :

A.M.S., 1 O 100

 Ce plan révèle également la disposition anarchique des rues Cendrière, Bizard et de l'Ancienne-Messagerie, ainsi que le nouvel alignement en rouge qui a été adopté et partiellement appliqué. On remarque également le tracé tortueux de la rue du Paradis, dont les anciennes façades sont toujours visibles en arrière de la BNP Paribas.
 Les plaintes affluent, et aussi une pétition du 12 février 1854 demandant l'ouverture de la rue et appuyée par de nombreuses signatures s'étalant sur trois pages. Une première vague d'expropriations et de démolitions est lancée en 1848, puis en 1852. Le 7 mai 1859, le Conseil municipal décide l'accélération des travaux. De 1860 à 1867, 15 expropriations de maisons et échanges de terrains sont effectués à l'amiable ( A.M.S., 1 O 100 ).A.M.S., 1 O 100
 La veuve Renault, propriétaire de l'Ecu de Bretagne, en avancée à l'angle des rues du Portail-Louis et d'Orléans, pratique une résistance procédurière. Un décret de Napoléon III du 28 mai 1862 déclare d'utilité publique l'élargissement de la rue de la Fidélité et de la rue Beaurepaire jusqu'à la rue du Portail-Louis. La veuve est finalement expropriée par un jugement du 1er juillet 1865 contre une indemnité de 30 000 francs ( A.M.S., ancienne cote M I 197(10), nouvelle cote 1 M 44 ). La construction de l'Hôtel des Postes peut alors commencer.
 D'une façon générale, la ville se montre généreuse dans ses estimations et, afin de désarmer les résistances, l'adjoint Chédeau annonce, par la voie d'une affiche du 28 janvier 1863, l'indemnité de déplacement appréciable qui est accordée à deux dames, seulement locataires, qui doivent abandonner leur bureau de tabac situé à l'angle des rues du Paradis et du Temple.
 Une grande opération de démolition et de vente de matériaux est menée en 1863. Beaucoup plus lente, la construction des nouvelles maisons par des particuliers prend tout le dernier tiers du siècle et s'achève en 1902 par l'édification de la Caisse d'Epargne, qui se veut le monument emblématique de la nouvelle voie ( voir compléments en rue Dacier ).

 

8) Les réglementations postérieures

 L'application du plan d'alignement s'accompagne d'une multitude d'arrêtés municipaux. En voici un particulièrement pittoresque : en 1843, le maire interdit la circulation de voitures attelées par des chiens, car ces derniers s'en prennent aux chevaux et provoquent des accidents.
 Un règlement général de voirie urbaine de 19 pages est signé par le docteur Peton le 10 juillet 1900 et imprimé chez Roland ( A.M.S., 1 Z 218 ). Il traite en détail des constructions donnant sur la rue. Il stipule ainsi que les balcons ne peuvent dépasser sur le domaine public que s'ils sont à une hauteur de plus de 3,80 m. Il réglemente la largeur des trottoirs et précise : « Il ne sera pas établi de trottoir dans les rues ayant moins de 5 mètres de largeur ». Les propriétaires doivent placer un numéro sur leur maison et l'entretenir à leurs frais.
 Malheureusement, des numéros de 1838 ont été changés à l'occasion de la modernisation de la ville. Aucune table de concordance n'a été dressée, ce qui rend malaisées les recherches sur les maisons anciennes.

 Aucune réglementation écrite ne nous est parvenue au sujet de la publicité, qui prend souvent des proportions envahissantes, comme sur cette photo de la place de la Bilange, prise au lendemain de la guerre 14-18.

photo Bruel