Les lumières de la ville ( XIXe et début XXe siècle )

 

 D'après A.M.S., 1 O 255 à 261 et 2 L 43, et Véronique Flandrin, « L'usine à gaz de John Burnett Stears », « L'affaire du Gaz », Ville de Saumur, Journal, novembre-décembre 2006 et janvier-février 2007.

1) Un premier éclairage public à l'huile

 Au début du XIXe siècle, la ville met en place un premier réseau de réverbères, surmontés par des réflecteurs paraboliques, qui font tomber la lumière vers le sol. Certains sont à poulie, ils recopient le système de potences apparu à Paris au siècle précédent : l'allumeur fait descendre le câble supportant la lanterne, il doit aussi remplir un quinquet pourvu d'un réservoir d'huile, habituellement de l'huile de colza.

Dessin par Jean-François Bodin, gravure à l'aquatinte par Donas (partie gauche)

 L'un des premiers réverbères publics a été installé devant le poste de garde de la caserne, alors placé à gauche de la façade. Le voici, ci-dessus, auprès d'un puits à balancier et en avant des moulins de Bournan ( dessin par J.-Fr. Bodin, gravure par Donas ).

 D'autres lampadaires sont fixes, souvent alimentés par une longue mèche qui absorbe de l'huile minérale ( du pétrole lampant ). Dans les deux cas, l'appareil est autonome, mais les opérations d'allumage, d'extinction, de remplissage, de nettoyage exigent beaucoup de temps ( les lampes à huile s'encrassent vite ). Les contrats précisent que « l'adjudicataire ne pourra confier plus de vingt réverbères à chaque allumeur », car l'allumage doit être opéré assez exactement à la tombée du jour. Le réseau d'éclairage urbain s'étend à une cadence régulière. En 1820, il coûte 11 000 francs par an au budget communal. Dix ans plus tard, un réverbère est installé à l'entrée du pont Fouchard, auprès du poste d'octroi. La ferme de l'éclairage public est à nouveau mise en adjudication le 30 septembre 1840.

A.M.S., 1 O 255. Les mois cités prouvent que cet éclairage ne fonctionne que la moitié de l'année.
A.M.S., 1 O 255 ( les mois cités prouvent que cet éclairage ne fonctionne que la moitié de l'année )

 Le réseau atteint alors son apogée avec 160 réverbères et donc au moins huit allumeurs. L'instituteur Jean Burgevin obtient que son école mutuelle soit équipée d'un éclairage à l'huile en 1845. Cependant, ce système dépérit rapidement devant l'expansion victorieuse de l'éclairage au gaz : encore 24 réverbères à huile en 1852, 2 seulement en 1859, l'un devant l'entrée du château, l'autre devant le magasin aux fourrages de l'Ecole de cavalerie ( écuries de la Moskowa ). Cette même année, les vieux lampadaires démontés sont revendus à Allonnes et à d'autres communes des environs.
 De toutes façons, ce système ne dispensait qu'une faible lumière, même dans les lanternes pourvues de trois becs. En outre, le maire fixait des horaires d'allumage fort limités, seulement quelques heures par soirée pendant les mois aux nuits les plus longues. Il est seulement convenu avec l'adjudicataire que chaque réverbère fonctionnera au minimum 700 heures par an.

2) La concession à la Compagnie anglaise du gaz

 Les rares voyageurs revenant de la ville de Paris se déclarent éblouis par son nouvel éclairage public au gaz de houille, qui est mis en place à partir de l'année 1819. Après avoir hésité entre deux sociétés, la ville passe contrat, le 21 novembre 1839, avec la " Compagnie générale et provinciale du Gaz " d'Edmund Gilling Hallewell, implantée à Stroud, dans le comté de Gloucester. Cette compagnie est représentée par un jeune ingénieur de 28 ans, John Burnett Stears, alors résidant à Versailles et qui vient prendre la tête de l'établissement de Saumur. L'obtention de gaz de ville à partir de la distillation de la houille exige une haute technicité, que seuls les Britanniques maîtrisent alors, de même qu'ils ont de l'avance dans les chemins de fer. L'opération avait été décrite par le Français Philippe Lebon, mais les Anglais avaient mis au point les procédés, qui passent par des étapes complexes d'épuration au moyen de tuyauteries compliquées ( ce qui justifie le qualificatif " d'usine à gaz " ). Le produit final est traditionnellement stocké sous pression dans des gazomètres.

3) L'usine à gaz

 La " Compagnie anglaise ", ainsi que l'appellent souvent les documents municipaux, a promis d'agir rapidement. La ville lui cède le terrain de l'ancien abattoir commencé à la fin du XVIIIe siècle et jamais vraiment achevé ( emplacement situé au bord de la Loire et de la Boire Quentin, occupé aujourd'hui par EDF-Gaz de France ). La mise en adjudication de l'éclairage au gaz, le 13 janvier 1841, est une opération formelle ( A.M.S., 1 O 156 ).

A.M.S., 1 O 156

 L'usine occupe une faible surface, elle se caractérise plutôt par sa haute cheminée, qui crache une lourde fumée tout près du quartier chic de la rue Nationale. Pas particulièrement décorative, elle est représentée sur de rares documents. La voici, à gauche, sur une photographie du remorqueur à vapeur " le Mineur ", et, à droite, sur un dessin de Laloy en 1897-1898.

Photo du remorqueur " le Mineur ", fin XIX èmeExtraitr  d'une douache de G. Laloy 

 

 

 

 

 

 

 

 La voici à nouveau sur cette belle plaque photographique, où l'on remarque avant tout le solide empierrement du " quai du Gaz " jusqu'à l'entrée à l'extrême gauche de la Boire Quentin. Elle ne dispose encore que d'un seul gazomètre, qu'on voit assez mal, pas très haut, vers la gauche. En zoomant, on peut déchiffrer sur le mur « vente de cocke et de charbons anglais  ».

L'usine à gaz, fin du XIXe siècle

( cliché Gilles Moreau )

 

 Elle est ravitaillée en charbon par des chalands, qui viennent s'accoster sur le quai du Gaz ou dans la Boire Quentin. Elle importe l'essentiel des quelque 2 000 tonnes de combustibles qui arrivent à Saumur en remontant le fleuve ( 2 014 en 1881, 2 300 en 1882, 2 116 en 1895 ). La ville lui fait le cadeau appréciable de la dispenser d'octroi pour cet approvisionnement. Extrrait du Manuel de l'amateur de jardinage et de l'agriculture, Maison V. Boret, 1922.La société est en outre tenue de disposer d'un mois de réserves, qu'elle entrepose dans de vastes silos. Avec l'extension du réseau, elle doit augmenter ses capacités de stockage. Elle est remodelée dans les dernières années du XIXe siècle par l'architecte Roffay et elle construit un second gazomètre ( on n'en voyait qu'un seul sur les premières figurations ). A gauche, l'usine à gaz schématisée sur un chromo publicitaire de 1922.

 L'entreprise ne produit pas seulement du gaz ; la distillation donne aussi du coke, charbon de qualité supérieure qui est revendu aux particuliers pour les chaudières de chauffage central ou pour les cuisinières domestiques. Une partie du coke est également brûlée sur place dans un four à chaux, qui a connu une existence assez brève. La compagnie vend aussi des goudrons.

 

 

4) Le nouvel éclairage des rues

 Le but premier, longtemps unique, de l'usine à gaz a été l'éclairage urbain. Les travaux progressent vite. Le samedi 27 mars 1841, le sous-préfet, le maire, Marc-Thabis Gauthier, le conseil municipal, John B. Stears et une foule d'habitants sont réunis en soirée sur la place de la Bilange. Tout d'un coup, selon le compte rendu officiel, sont illuminés la place, l'alignement des deux ponts, la place de l'Hôtel de Ville et le quai de Limoges ; « la ville resplendit de lumière, comme aux jours d'illumination publique, grâce aux soins et aux procédés employés par l'habile et intelligent directeur de l'usine ».
 Le réseau s'étend à un bon rythme. Vingt lanternes sont placées devant le Extrait de la lithographie du Baron de Wismes dans " l'Anjou ", Hôtel-de-ville de Saumurdébarcadère de la gare du chemin de fer. La ville paie le matériel placé au-dessus du sol, qui est posé par la compagnie du gaz, en outre propriétaire des canalisations souterraines. Le candélabre complet coûte la somme élevée de 150 francs. En voici un, à gauche, devant l'ancien hôtel de Ville, vers 1857-1858.
 Carte postale, la Montée du Fort

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Le modèle le plus courant et le plus économique est réduit à une console, comme celle de droite, photographiée dans la montée du Fort.
 Lors du renouvellement du traité, le 22 décembre 1856, le total des lanternes s'élève à 286 ; leur nombre atteint 313 en 1864, mais 77 ne sont pas allumées tous les soirs. Le maire Louvet se montre très économe en matière d'éclairage public. Le 28 juin 1869, le nombre des becs en service est réduit à 253, qui se répartissent selon le statut suivant : la moitié est allumée de la chute du jour jusqu'à minuit, une autre moitié fonctionne jusqu'à l'aube. En outre, 9 becs ont un statut spécial, 3 à l'horloge de l'hôtel de Ville, 3 à l'horloge de la Poste, 1 au-dessus de l'entrée de la Poste, 1 au corps de garde de l'infanterie ( au château ), 1 au corps de garde de l'Ecole de cavalerie ; ils ne sont pas coupés, « même durant les nuits où la lune éclaire ». En effet, dans cette dernière configuration, tous les autres réverbères sont éteints. Dans la nuit du 24 au 25 décembre, les lanternes restent toutes allumées. Dans des cas exceptionnels, l'hôtel de Ville est illuminé grâce à un dispositif spécial, qui coûte à la commune 60 francs par façade éclairée.
 Le réseau souterrain s'encrasse vite ; le 9 avril 1864, Stears reçoit du préfet l'autorisation de faire circuler dans les rues une chaudière à vapeur locomobile, afin de nettoyer ses conduites.
 Après Louvet, l'expansion du réseau se poursuit. Un tableau imprimé en 1898 inventorie 400 emplacements de réverbères. Sur le pont Cessart, il y a 11 lanternes, 7 permanentes et 4 variables. C'est l'apogée de l'éclairage au gaz. Il n'y a plus que 330 réverbères en service en 1902 ; on comprendra pourquoi plus loin.Bec de gaz papillon

Les becs de gaz sont du type papillon, c'est-à-dire équipés d'un cristal de 8,5 centimètres de largeur, qui donne une flamme évasée et très blanche.
 Les allumeurs de réverbères sont équipés d'une longue perche, terminée par un crochet, qui permet de manoeuvrer la manette d'arrivée du gaz ; à l'extrémité brûle une petite lampe au pétrole ou à l'alcool ; en pressant une poire, on provoque un souffle d'air qui pousse la flamme vers l'arrivée du gaz. L'honorable activité d'allumeur de réverbères n'est pas une profession, elle apporte un complément de ressources à des hommes qui exercent un autre métier. C'est loin d'être une sinécure, car ils doivent faire un long circuit en peu de temps, très exactement en une demi-heure, puis plus tard, en 40 minutes. Le maire fixe en effet pour chaque jour l'heure moyenne d'allumage et d'extinction, la marge de tolérance étant limitée à 15 minutes ( puis à 20 minutes ) avant et après. Les allumeurs font trois tournées journalières, d'abord la mise en flamme, puis une extinction partielle aux alentours de minuit et enfin l'extinction totale au lever du jour. Si un fort clair de lune se produit brusquement, ils partent couper les feux. En outre, les becs et les lanternes doivent être nettoyés assez souvent.

 Cet éclairage des rues est décrit comme plus performant qu'au temps des lampes à huile. Il bouleverse la vie des gens pendant la saison froide. Auparavant, les habitants, mal éclairés dans leurs logis par de médiocres bougies ou bien par des lampes à huile ou au pétrole, impressionnés par l'obscurité des rues, se couchaient avec les poules. Les militaires devaient être rentrés au quartier et les rues étaient en général désertes. A partir des années 1840, une vie nocturne apparaît pendant les mois d'hiver ; le théâtre donne des spectacles jusqu'à 23 h 30, les militaires obtiennent des permissions de minuit, les voitures de place peuvent rouler jusqu'à minuit et demie, un service nocturne exceptionnel étant en outre assuré.

5) Le gaz dans les bâtiments

 L'éclairage au gaz pénètre dans les bâtiments saumurois dans les années 1850. Le 29 septembre 1852, le Conseil municipal décide de l'installer dans les bureaux de la Mairie et dans la salle du Conseil ( A.M.S., 1 D 24 ). Le collège de Garçons est équipé en 1853. Le théâtre et la plupart des bâtiments communaux, l'octroi, l'ancien bureau de poste, le corps de garde, sont éclairés au gaz en 1856.
 De nombreuses entreprises et grands ateliers en font autant. Un lampadaire à gaz est installé devant l'Ecole de cavalerie en 1853, divers bâtiments militaires sont équipés en 1856. Le général Thornton, qui commande l'Ecole en 1872-1875, décide la généralisation de l'éclairage au gaz dans tous les locaux, y compris les manèges et les écuries. Cette décision n'est pas bien accueillie, car elle rallonge sérieusement la journée pendant les mois hivernaux. Auparavant, militaires et civils vivaient au rythme de la lumière du jour ; désormais, dans les grandes institutions, ils travaillent suivant des heures mécaniques. L'installation d'un éclairage de meilleure qualité et pas très coûteux constitue vraiment une révolution dans la vie quotidienne.

 Au delà de l'éclairage, quels sont les autres emplois du gaz de ville ? Il est peu employé dans l'industrie, qui préfère la force motrice de la machine à vapeur ; seule, l'entreprise Pichard l'adopte pour le transformer en électricité. On a vu que le ballon sphérique qui survole la ville au début du XXe siècle est gonflé au gaz. Dans son en-tête, la compagnie Stears annonce à partir des années 1870 qu'elle pose des appareils pour chauffage et pour cuisine. Certaines institutions et des particuliers ont recours au gaz de ville pour le chauffage domestique et pour alimenter des gazinières. Ils sont encore peu nombreux ; je les chiffre à 200 au maximum au début du siècle, à partir du relevé de leur passage à l'électricité.

 Toujours est-il que la Société anglaise du gaz fait de bonnes affaires. John Burnett Stears est un notable, qui possède le château de la Fuye. Il est à la tête de plusieurs usines en France, en particulier celle de Brest, où il a fixé sa résidence principale dans l'immense château de Ker Stears, et même en Italie, à Livourne. Son fils et successeur, également prénommé John Burnett, porte le titre de « chevalier de la Couronne d'Italie » ; il devient apprenti en maçonnerie à Livourne et est admis à la Persévérance de Saumur le 10 septembre 1867 ( B.N.F., FM2/795 ).

6) Les heurts entre la ville et la compagnie du gaz

 Les relations sont cependant loin d'être sereines entre la municipalité et la compagnie du gaz, pour trois raisons différentes :
- Les insuffisances techniques semblent assez fréquentes. La ville se fait un devoir de répercuter les nombreuses pétitions qui lui parviennent, par exemple, celle du 6 mars 1903, où 61 habitants du quartier de la Gare, surtout des hôteliers et des cafetiers, signalent que « le pouvoir éclairant du gaz fourni par l'usine de Saumur est des plus médiocres ».
- La ville passe des traités minutieux avec la compagnie anglaise et se montre très Numéro de réverbère peint sur le murexigeante sur leur application ; son « inspecteur de l'éclairage » passe son temps à relever la liste des lanternes déficientes. La ville a exigé que tous les réverbères soient numérotés, parfois directement sur le verre. Celui qui était placé à l'angle de la rue de Fenet et de la rue du Général-Bontemps, portait le numéro 217, peint sur le mur. L'inspecteur note aussi de fréquents manquements aux horaires fixés par la mairie. En 1902, 7 allumeurs ont la charge de 330 lanternes, le responsable du quartier de Nantilly doit veiller sur 60 réverbères, ce qui est le double de la norme fixée. L'inspecteur peut frapper la compagnie d'amendes de 50 francs en cas de manquement au contrat. Il a peut-être la main lourde. Stears, dans une lettre à Louvet du 6 février 1865, se plaint de « la manière irrégulière, regrettable et excessive, dont l'usine de Saumur a eu à souffrir depuis longtemps par des amendes à mon avis infligées arbitrairement ». Compte tenu du style policé de l'époque, ce texte peut être qualifié de violent.
- Enfin - et c'est à leur honneur -, toutes les municipalités du XIXe siècle se montrent particulièrement âpres dans la défense des deniers publics. Elles se plaignent des tarifs de la Compagnie du Gaz, bien plus élevés qu'à Angers et à Tours, selon les calculs du conseiller républicain Charles Delaunay. Le docteur Bineau regrette tout comme lui la facture trop lourde de l'éclairage des rues, qui passe de 11 000 francs en 1820 à 18 800 francs en 1864. A chaque nouveau traité, la ville arrache quelques réductions à la compagnie Stears. Les compteurs n'existant pas encore, le tarif de 1839 fixe le prix du gaz à 5 centimes par bec et par heure ; le traité de 1856 abaisse ce coût à 4 centimes, mais comme la ville réduit au maximum la durée de l'éclairage, il fixe aussi à 17 000 francs le minimum annuel de consommation. Des compteurs sont désormais en service en 1869 ; Louvet obtient une modification du traité : les particuliers paieront le gaz à 47 centimes le m3 : pour ses bâtiments, la ville arrache un prix de 10 centimes inférieur et pour l'éclairage des rues un forfait de 22 000 francs. La facture augmente toujours, mais la ville cherche à reporter ses dépenses de gaz sur les abonnés privés. Cette politique va finalement lui coûter cher, à l'occasion des procès racontés plus bas. Le cahier des charges du 22 juin 1905 fixe le m3 à 25 centimes pour les particuliers, à 22 centimes pour les établissements communaux et à 10 centimes pour les voies publiques.
 Ces relations tendues aboutissent à de grands procès et à d'étranges décisions de justice.

7) L'apparition de l'électricité

 Le courant électrique entre dans les rues de Saumur dès 1850 par l'intermédiaire des fils du télégraphe ( voir le dossier sur le télégraphe et le téléphone ). Cependant, le courant est produit ailleurs et, par la suite, l'expansion du téléphone est très lente...
 Thomas Edison met au point la lampe à incandescence en 1878. Le succès mondial est immédiat. A Paris, la gare Saint-Lazare est éclairée à l'électricité en 1882. A Saumur, le 6 août 1887, Alphonse-Désiré Grebel, directeur des Stations Centrales d'éclairage électrique de Saint-Aignan ( Loir-et-Cher ) et de Vierzon ( Cher ), sollicite de la ville l'autorisation de placer des « conducteurs aériens et souterrains destinés à l'éclairage électrique privé ». Le second adjoint au maire, François Poitou, signe l'autorisation onze jours plus tard. Nous ne connaissons pas bien les suites immédiates de cette demande.
 En tout cas, à la fin de 1889, est constituée la Société Mutuelle d'Eclairage Electrique de Saumur, association d'entrepreneurs locaux, comprenant en particulier le maire Combier, son premier adjoint, le banquier Liénard, et deux conseillers municipaux ( Ne pas oublier cette forte participation pour comprendre la suite ). Le capital réuni par cette société mutuelle se monte à 270 000 francs, somme sans doute insuffisante pour payer la construction d'une usine électrique. Aussi fait-elle appel à des renforts extérieurs ; elle passe la main en septembre 1891 à la société en commandite Marbeaux et Cie, puis, en 1894, à la Société d'Eclairage Electrique de Saumur ( SEES ), qui est une filiale d'une puissante société anonyme parisienne au capital de 2,5 millions de francs, la Compagnie urbaine d'Eau et d'Electricité.

L'usine électrique de Saint-Hilaire-Saint-Florent C'est à cette époque qu'est construite l'usine électrique de Saint-Hilaire-Saint-Florent, implantée au bord du Thouet, à l'extrémité du pont métallique. L'usine importe de la houille par la rivière navigable. Elle obtient de la vapeur, puis de l'électricité, qu'elleLe peu esthétique transformateur de la rue de Lorraine transporte sous haute tension vers un transformateur implanté au bout de la rue de Lorraine. Elle vend du courant à partir de 1889. Un arrêté du 27 août 1889, signé du maire Combier, l'autorise à « placer les conducteurs électriques nécessaires à l'installation de l'éclairage électrique sur tout le parcours des rues et places de la ville de Saumur ». Le 3 septembre, un arrêté préfectoral lui permet de traverser la percée centrale, qui est une route nationale. Un circuit de fils électriques fait le tour de la partie sud de la ville en passant par les toits. L'étape significative est le franchissement de la Loire ; la SEES est autorisée par le préfet, le 9 avril 1898, à poser un câble du Théâtre à la Gare d'Orléans, à la condition que les conducteurs soient situés à plus de 8 mètres au-dessus du sol. Le 9 novembre 1904, elle peut poser une canalisation souterraine sous le trottoir des ponts Cessart et des Sept-Voies. Dirigée par André Beauvois-Devaux, la société déplace ses bureaux au 43 rue Beaurepaire.
 Tous comptes faits, les deux usines rivales du gaz et de l'électricité, implantées sur des sites comparables et utilisant le même combustible, emploient une main d'oeuvre limitée ; en 1896, à elles deux, elles regroupent 2 patrons, 10 employés et 20 ouvriers.

8) La " fée électricité " dans les intérieurs

 La SEES vend son courant aux particuliers aux prix élevés de 1 franc le kWh et de 60 centimes pour la force. Malgré cela, la supériorité de l'électricité est évidente pour l'éclairage des locaux : lumière plus vive, choix de la puissance des ampoules, commodité des commutateurs, câblages moins envahissants que les tuyauteries. Il est possible de reconstituer quelques étapes du passage du gaz à l'éclairage électrique : dans le centre, dès 1889, pour le Café du Commerce, l'Hôtel et le Café de la Paix, l'Hôtel Budan, le Cercle Républicain, alors installé au Théâtre ; en 1890, l'Institution Saint-Louis et le mess des Officiers ; en 1891, l'Hôtel du Général ; puis, en 1899, le château de la Fuye appartenant désormais à Eugène Coutard. D'après une liste établie pour le calcul des indemnités, 175 particuliers, des notables et des commerçants, s'abonnent à l'électricité de 1889 à 1903 ; ils continuent cependant à consommer du gaz, mais en quantités plus réduites. La presse du temps s'émerveille devant les vives illuminations des cafés et en particulier des cafés-concerts, qui attirent une foule de noctambules. Les Saumurois prolongent davantage encore leurs soirées dans les années 1900.
 Les bâtiments de la commune, liés par contrat avec la compagnie du Gaz et bénéficiant de tarifs avantageux, passent plus tard à l'électricité, surtout vers 1905. Voici le plafond de la salle du Conseil de la Mairie à la veille de la Guerre.

Plafond de la salle du Conseil à l'Hôtel de Ville

 De grosses ampoules envahissent le grand lustre, d'autres pendouillent un peu partout. Les deux séries d'appliques de chaque côté de la cheminée semblent être une survivance du gaz, maintenu comme éclairage de sécurité.

La Mairie de nuit

 Ce trucage naïf cherche à évoquer les illuminations intérieures de l'Hôtel de Ville, alors qu'un malheureux réverbère au gaz, isolé à gauche, ne semble guère éclairer.

9) La " fée électricité " dans les rues

Lampe électrique sur la place de la Bilange  Cette figuration est, malgré tout, exacte. Les lampes électriques progressent vite dans les intérieurs, mais lentement dans les rues de la ville. Cette évolution est à l'inverse de celle du gaz. Dans le traité qu'elle passe avec la municipalité le 29 mars 1904, la SEES parle de cet équipement au futur ; pour l'instant et pour faire sa promotion, elle « s'engage à placer sur la place de la Bilange et à entretenir gratuitement deux lampes à arc, qui devront donner de la lumière concomitamment à l'éclairage public ». L'un de ces lampadaires me paraît être celui-ci, placé à gauche de la façade de l'hôtel Blancler et bizarrement perché au-dessus de quatre becs de gaz.

L'examen des cartes postales de l'Entre-Deux-Guerres révèle que l'électricité l'emporte sur les places de la République et de la Bilange, mais qu'elle se fait rare ailleurs. Pour l'essentiel, les rues de la ville restent éclairées au gaz. La carte ci-dessous, qui a circulé en 1924, montre deux réverbères implantés à la sortie du pont Cessart et désormais porteurs de panneaux publicitaires.
Les réverbères à gaz à la sortie du pont Cessart

 

 

 

 

 

 

 

Le candélabre à cinq lanternes au carrefour de l'ancienne poste 

 

 

 

 

 

 

 

 La compagnie du Gaz se dit prête à soutenir un concours avec l'éclairage électrique. Elle implante, comme vitrine, un candélabre à cinq lanternes devant l'Hôtel de la Poste ( à droite ), et elle le remplace en 1925 par un nouveau, présenté comme plus performant.

 

10) Les procès de la compagnie Stears contre la ville

 La famille Stears a néanmoins perdu beaucoup d'argent à cause de la concurrence de l'électricité dans les éclairages intérieurs. Elle vend le château de la Fuye à Eugène Coutard. La veuve de John Burnett Stears fils, née Béatrice-Antoinette Denis de Keredern de Trobriand, en son nom et celui de ses enfants, se montre une féroce procédurière. Elle prétend que la ville avait concédé à sa société le monopole de l'éclairage urbain et que l'arrêté de Combier, autorisant le 27 août 1889 la pose de canalisations électriques, était entaché d'irrégularité et lui avait causé un considérable préjudice. On est obligé de simplifier des procédures compliquées ( A.M.S., 7 D 4 et 5 ). Saisi en 1894, le Conseil de Préfecture, sorte de tribunal administratif, donne raison à la famille Stears et lui accorde des indemnités calculées en fonction du recul de ses gains. Cette dernière les jugeant insuffisantes lance deux appels devant le Conseil d'Etat. Dans de nombreux cas similaires, les sociétés gazières avaient obtenu gain de cause et les villes pénalisées avaient payé sans combattre. Le docteur Peton s'estime sûr de son bon droit et, à la relecture des traités, on le comprend. La ville n'avait accordé d'exclusivité que pour l'éclairage urbain au gaz et pour des canalisations souterraines ; elle avait même pris la précaution d'ajouter qu'au cas où de nouveaux procédés plus performants apparaîtraient, elle pourrait les imposer à la compagnie. Peton engage une armée d'avocats, d'avoués, d'ingénieurs-conseils, de notaires, de sténographes officiels. Il met en doute l'objectivité d'un expert, le Saumurois Prosper Bigeard, qui avait été le directeur de l'usine à gaz de Saumur. Il est soutenu par le Conseil municipal, pour une fois unanime. Le commissaire du gouvernement met hors de cause le préfet du Maine-et-Loire, qui a pourtant contresigné en permanence les décisions de la ville ; il jette la suspicion sur une décision favorable à une société comptant parmi ses bailleurs de fonds le maire et le premier adjoint ; il estime qu'en arrachant à Stears la quasi gratuité de son éclairage des rues, la ville lui accordait en contrepartie le monopole de l'éclairage privé. En esprit peut-être, mais cette exclusivité n'est écrite nulle part. Malgré cela, le Conseil d'Etat condamne à nouveau la ville le 28 novembre 1902, ce qui n'empêche pas la famille Stears de demander des indemnités complémentaires. L'affaire passe par des phases de polémique et par des phases de négociation.
 Dans le nouveau cahier des charges qu'il passe avec la compagnie du Gaz, le docteur Peton redit sa pensée municipaliste dans l'article 45 : « Si les concessionnaires venaient à interrompre leur service, l'Administration municipale mettrait d'urgence ce service en régie ». Finalement, la ville a dû verser à la famille Stears des indemnités s'élevant aux alentours de 320 000 francs, soit près de la moitié de ses dépenses d'une année.

11) Le gaz et l'électricité au XXe siècle

 Les relations de la ville avec la compagnie du Gaz s'améliorent, quand Léon Vidal prend la tête de l'usine et quand les héritiers Stears la vendent au " Groupe de l'Ouest de la Compagnie industrielle d'Eclairage ", une puissante entreprise, qui pousse des ramifications jusqu'à Anvers et qui opère de grands travaux à Saumur. Le gaz continue à éclairer la plus grande partie de la ville et, surtout, il entre dans la plupart des maisons pour alimenter des gazinières, parfois des chauffe-eau, parfois le chauffage central. D'un nombre limité de gros clients, la compagnie passe à une multitude de petits consommateurs. Elle emploie désormais plusieurs releveurs et encaisseurs, qui font des tournées à domicile. Dans une lettre de 1925 adressée au nouveau maire Robert Amy, la compagnie évoque une demande croissante et promet d'augmenter son réseau et le diamètre de ses conduites.
 Dans ses souvenirs dactylographiés, Eugène Fanal, ancien employé aux écritures de la compagnie et fils d'un allumeur de réverbères, évoque l'usine entre les deux guerres. La vie y est rude. « Les chauffeurs de four étaient des hommes solides, car c'était un métier très dur, il fallait pouvoir tenir au feu, supporter les températures à la gueule des fours horizontaux. Le chargement des cornues se faisait avec des cuillères portées par 4 hommes. » Les allumeurs de réverbères, souvent au nombre de six, exerçaient une autre profession, mais couchaient dans un dortoir annexé à l'usine. Ils font de longues tournées pédestres, trois fois par nuit, allant jusqu'au cimetière, jusqu'à la rue du Pont-Fouchard et jusqu'au bout de Saint-Florent. Ils disparaissent brusquement, lorsque sont installés des allumeurs-extincteurs, sortes de robots qui font leur travail.Courrier de Saumur, 19 décembre 1919

 

 Quoique directement en concurrence, la Société d'Eclairage Electrique de Saumur ne se porte pas mal non plus, car, au lendemain de la Guerre 14-18, les maisons sont pour la plupart raccordées à son réseau. Cette publicité de la maison Gaudelas, parue dans le Courrier de Saumur du 19 décembre 1919, montre la rapide progression des installations électriques dans les intérieurs. La société acquiert le terrain du Clos-Bonnet et, en 1928, elle est englobée dans la " Compagnie Générale pour la France et l'Etranger ", qui s'installe rue des Payens. En 1937, des moteurs diesel remplacent le charbon.

 

 

 Les deux guerres mondiales ont été défavorables à ces énergies. Le charbon manque pendant la Guerre 14-18. En février 1919, il fait toujours défaut ; en plus, la crue envahit les sous-sols de l'usine électrique, qui cesse de fonctionner. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, les deux usines sont souvent à l'arrêt, faute de combustible, mais elles sont l'une et l'autre épargnées par les bombardements. Au début des combats de juin 1940, un officier français tire des balles sur les gazomètres, afin de les vider et d'éviter une explosion.

Photo tirée du plan d'urbanisme de Leconte

 Ci-dessus, l'usine à gaz photographiée en 1944. La cheminée a disparu.

 La loi du 8 avril 1946 qui nationalise l'électricité et le gaz fait entrer ces petites entreprises dans un grand réseau national, qui les juge obsolètes.

 En 1963, le charbon est remplacé par le gaz propane, l'usine à gaz, désaffectée, est démantelée dans les années suivantes. Il en subsiste un curieux souvenir sous la forme d'un blason sculpté à l'entrée de la cour des anciens bureaux de l'EDF.

Blason décoratif

 Sous une cheminée, qui crache une épaisse fumée, un mineur médiéval tend la main à un gazier moderne. La devise latine est le vers 143 de l'Art poétique d'Horace : « Non fumum ex fulgore, sed ex fumo dare lucem », que Leconte de Lisle traduit assez librement : « Il ne fait point sortir la fumée du feu, mais bien la lumière de la fumée ».

 Quant à l'usine électrique de Saint-Hilaire-Saint-Florent, depuis longtemps à l'abandon, elle est détruite en novembre 1994.