L'approvisionnement en eau

 

 Etudes essentielles : Franck Séroul, La politique hygiéniste de la ville de Saumur ( 1890-1940 ), mém. de Maîtrise, Angers, 2003, p. 34-95, A.M.S., M 083 - R. Morichon et J.-C. Reynouard, « L'eau que nous buvons », L'Anjou, mai 1990, p. 51-54.

 L'absence de fontaine jaillissante donne en permanence des complexes aux édiles saumurois. Comme la source des Ardilliers naît près du sommet du coteau, un projet d'amener ses eaux par des tuyauteries jusqu'à la place Saint-Pierre réapparaît à plusieurs reprises - sans aboutir. Cependant, douze foyers proches de la fontaine s'y procurent un breuvage, qui est excellent pour la santé. Tout aussi hardi, le forage d'un puits artésien en 1833 ne donne aucun résultat ( voir récit, place Saint-Pierre ).

1) L'eau des puits

 La ville ne manque pas d'eau, bien au contraire. Elle est construite sur les alluvions d'un ancien delta du Thouet et les puits, rarement profonds, sont constamment alimentés. En 1897, d'après le docteur Simon, Saumur dispose de 1 617 puits, soit 2 pour 3 maisons, répartis selon une densité égale à travers les bas quartiers.Projet du 25 juillet 1816 par Prieur-Duperray l'Aîné, A.M.S., 1 O 279 La plupart sont particuliers à une seule famille, d'autres, souvent placés à un carrefour, sont communs à plusieurs immeubles. Leur statut n'est pas bien précis, mais rares sont les puits que la ville considère comme municipaux et dont elle prend en charge l'entretien. Elle cherche seulement à installer une pompe sur celui qui est situé au bas de la montée du Fort, le long de la maison à tourelle du n° 9, et sur le " puits neuf ", implanté au carrefour de ce nom. Même, en 1816, elle commande au fils aîné de Prieur-Duperray un projet de fontaine décorative, qui camouflerait la pompe ( A.M.S., 1 O 279 ). Ce charmant petit édifice ne semble pas avoir été construit.

 Chaque foyer tient à son puits, auquel il trouve une saveur particulière. Tous les jours, une dame fait traverser la ville à ses domestiques pour s'approvisionner au puits de la rue du Pavillon. Cependant, comme dans bien d'autres, des tas de fumier sont implantés à proximité, des fosses d'aisances sont en communication, des eaux de ruissellement s'y déversent. Ces puits souvent contaminés provoquent de redoutables poussées de fièvre typhoïde. Saumur, malgré tout, a la chance de disposer d'une remarquable équipe de médecins hygiénistes, qui ont vite assimilé les leçons de Pasteur. Ils ont beau multiplier les écrits alarmistes de 1889 à 1932, dénoncer la nocivité des puits de la place Victor-Considérant, du 51 rue du Pressoir ou du côté oriental de la Grande-Rue, ils ne sont guère entendus et les Saumurois continuent à mourir en masse de la dysenterie et de la fièvre typhoïde ( voir développements dans le dossier sur la nosographie saumuroise ). Le nombre des puits utilisés baisse très lentement.

2) Les porteurs d'eau

 Les médecins hygiénistes tombent d'accord pour estimer que l'eau de la Loire, constamment brassée, et filtrée par les sables, est bien plus saine pour l'alimentation. Heureusement, deux porteurs en vendent à domicile, moyennant un sou le seau. D'après les souvenirs de Prosper Bigeard, remontant aux années 1860 ( Revue de l'Anjou, 1915, p. 200 ), « l'un , le plus cossu, avait son tonneau bien peint, installé sur un chariot traîné par un cheval. Une forte clochette fixée au-dessus du tonneau annonçait son passage. Son concurrent avait son petit tonneau traîné par un âne ! ». Ces modestes roulottiers doivent cesser leur activité en 1874, au nom d'un article de la concession signée avec la Compagnie des Eaux. Bon nombre d'habitants se déclarent scandalisés par cette décision.

3) Les projets de service d'eau

 Déjà, la Compagnie des eaux de Paris desservait cette ville depuis la fin du XVIIIe siècle. Le 14 décembre 1853 est fondée la Compagnie générale des Eaux, première puissante société capitaliste, qui entend alimenter toutes les grandes villes et qui équipe Lyon à partir de 1856. Angers installe un premier service en 1854. Contacté par le maire Louvet, un inspecteur des Ponts et Chaussées de Paris nommé Dupuits lui remet le 18 mars 1856 un projet de service, prévoyant une station de pompage et un réseau de canalisations. Louvet ne donne aucune suite, sans doute à cause du coût élevé de l'entreprise et parce qu'il préfère les réalisations en pierre de taille.
 Les municipalités républicaines reprennent le dossier avec plus d'enthousiasme et entrent en pourparlers avec des concessionnaires éventuels. John Burnett Stears, le propriétaire de l'usine à gaz, remet le premier projet ; il pomperait l'eau en Loire vers des réservoirs installés auprès de son entreprise - donc très bas ; outre des bornes publiques, il installerait une fontaine monumentale dans le square du Théâtre ( un rêve enfin réalisé ! ). Selon l'étude de Franck Séroul, quatre propositions arrivent dans les années 1869-1871. Le projet présenté par la société Fortin Hermann et Compagnie apparaît comme le plus complet, puisqu'il envisage également une station d'évacuation des eaux usées, et comme le moins onéreux pour la ville, qui toucherait une redevance si la recette des abonnements dépassait 28 420 francs ( Louis-Adolphe Fortin-Hermann dirige la Société de Distribution des Eaux de la ville de Paris et fabrique des appareils scientifiques ). Finalement, le Conseil municipal adopte le projet de cette compagnie le 22 février 1872 et le maire Rémy Bodin signe avec elle un traité de concession pour 50 ans ( A.M.S., O 32 ).

4) Les premières installations

 Une station de pompage est construite à l'angle du quai de Limoges et de la rue du Bellay, qui est en bas sur cette photo des débuts des travaux.

Début de la construction de la station de pompage, vers 1872, A.M.S., collection Perruson

 Les eaux sont captées dans la Loire par l'intermédiaire d'une galerie voûtée de 14 mètres de long, passant sous le quai ; on identifie la tranchée au centre du cliché.

Station de pompage, tranformée ensuite en école maternelle. La puissance de la machine à vapeur rendait obligatoire l'installation d'une cheminée A droite, la station, dans laquelle une machine à vapeur d'une puissance de 20 chevaux aspire l'eau pendant quelques heures par jour et la refoule vers le réservoir supérieur.
 Cette vaste citerne en maçonnerie, d'une contenance de 1400 m3 est implantée à la place de l'ancienne prison royale, à une altitude de 45 mètres, entre la rue Duplessis-Mornay et la rue de l'Echelle ( au n° 31 sur ce plan de 1912 ).Extrait du plan Milon, orienté vers l'ouest


 
 

 

 

 Des tuyaux de fonte aux joints de plomb redistribuent l'eau par gravité aux divers quartiers de la ville.
 Le système est simple, mais il ne fonctionne pas bien. La municipalité Combier crée en 1885 une commission des eaux, qui recense les nombreux dysfonctionnements du service :

- Le réservoir, qui n'est pas surélevé, est situé à une altitude insuffisante et donne une pression très faible. En particulier, les bouches d'incendie se révèlent inefficaces. La ville avait prévu dans le traité l'installation de 12 bornes-fontaines, qui seraient alimentées une heure le matin et une heure le soir, apportant une eau gratuite dans les divers quartiers. En réalité, elles ne distribuent qu'un mince filet de liquide et parfois rien du tout.

 

Extrait d'un dessin de Touzart en 1889

- Afin de desservir les maisons les plus hautes de la ville, une éolienne élévatrice, de marque Bollée et d'un coût de 4 500 francs, est installée au Jardin des Plantes, auprès du mur d'enceinte du collège de Jeunes Filles ( visible à droite sur un dessin de Touzart en 1889 ). Ce remède est insuffisant. L'éolienne est revendue en avril 1896.

 

- L'eau coûte cher aux particuliers, qui la paient 50 centimes le m3 [ Rappelons que vers la fin du siècle, tout le confort moderne est à la disposition des habitants, le service d'eau, ainsi que le gaz de ville, l'électricité, le téléphone, le tout-à-l'égout et même les premières automobiles, mais que le prix élevé de ces nouveautés les réserve à quelques rares foyers privilégiés. Les historiens multiplient souvent par quatre le franc de 1900 pour passer à l'euro d'aujourd'hui. ] Le nombre des abonnés au service d'eau ne s'élève qu'à 457 en 1891 et le réseau de distribution s'étend seulement sur 10 km, desservant assez bien les quartiers de Saint-Pierre et de Saint-Nicolas, plutôt mal Nantilly et venant tout juste de franchir la Loire ( quatre rues seulement sont atteintes au quartier des Ponts ). De nombreuses rues, pourtant proches du réservoir, ne sont toujours pas équipées.

- La commission se plaint également de la mauvaise qualité des eaux. Les filtres dégrossisseurs prévus n'ont pas été installés. Le réservoir est envahi par le sable, par les boues et même par des anguilles.

5) La relance par le service municipal des eaux

 Finalement, au bout de cinq années de conflits avec l'entreprise Fortin-Hermann, le Conseil municipal décide en 1890 de placer le service d'eau en régie municipale. Il ne s'agit pas d'un choix idéologique, l'industriel Combier est plutôt favorable au système de la concession et le rapporteur de la commission cherche d'abord un repreneur. Comme la ville n'en trouve pas, elle rachète les installations pour un montant fixé à 365 000 francs le 5 août 1890.
 Comme elle souhaite aussi développer le service, elle lance un emprunt de 400 000 francs : les particuliers du Saumurois souscrivent des obligations pour un total de 300 000 francs, la somme complémentaire est empruntée au Crédit foncier. La ville de Saumur entre en possession du service d'eau le 1er avril 1891 et maintient le personnel en place aux conditions précédemment établies.
 Devenu maire, le docteur Peton, municipaliste convaincu, décide de relancer ce service. Le 7 juillet 1894, il crée le poste de directeur des eaux et de la voirie, dont le titulaire remplit en même temps la fonction d'architecte-voyer. Ces directeurs n'ont pas tous une compétence évidente en matière de techniques hydrauliques. Se succèdent : Pierre Rottier ( à deux reprises ), Le Natail, Henri Le Godec, Anatole Vinet, Charles Bouchard-Bayle, Eugène Flachat ( 1911-1925 ) et Jean Hénin ( 1925-1940 ).Agrandissement d'une vue des Ardilliers par Voelcker Le service municipal des eaux est une organisation légère, qui n'emploie que six personnes en 1892. Malgré cela, le service se développe. Une seconde pompe à vapeur est mise en service en 1895.

 

 

 En août de cette même année, est inauguré le nouveau réservoir de la rue des Moulins, qui présente l'avantage d'être perché au sommet du coteau. Mr Montupet a élevé une tour en maçonnerie surmontée par un bassin en tôle d'une contenance de 300 m3. L'ensemble atteint 15,50 m de haut. On l'entrevoit, auprès du Moulin neuf, sur cette photo panoramique prise vers 1900. On ne peut guère lui reprocher de défigurer la crête du coteau, car il est de couleur claire. Il est plus élevé que les moulins du voisinage, et franchement moins gracieux. Vers 1901 sont entreprises d'importantes transformations, sur lesquelles on a peu de renseignements.

 

 

Document communiqué par Bernard Gibon


 Voici, à gauche, le réservoir plus massif qui en résulte et qu'on retrouve aussi sous l'échelle.

Détails d'une carte postale représentant les moulins abandonnés

 


 

 

 

 

 

 

 Le docteur Simon affirme que ce château d'eau ne dessert que le Petit Puy et Beaulieu, il doit aussi alimenter les habitants de la rue des Moulins, qui l'avaient réclamé.
 Devant la demande croissante et l'extension du réseau sur Bagneux et Saint-Hilaire-Saint-Florent, des projets de nouveaux réservoirs sont établis ( A.M.S., 1 O 288 ). Cependant, aucune autre réalisation importante n'est effectuée avant 1914.
 Malgré ces retards techniques, le service municipal des eaux se développe de façon spectaculaire, s'avérant plus dynamique que le système de la concession et peut-être aussi plus coûteux. Le réseau de distribution passe de 10 km en 1891 à 31 km en 1929. Le nombre des abonnés évolue de 457 en 1891, à 805 en 1896, à 1514 en 1918 et enfin à 2256 en 1938 ( 80 % des foyers sont alors raccordés ). La quantité d'eau distribuée chaque jour triple au cours de la même période. Dans l'usine élévatrice, une pompe électrique a remplacé les machines à vapeur.

6) Le problème de la qualité de l'eau

 En même temps, la ville accroît le nombre des bornes-fontaines gratuites, à l'intention des derniers foyers défavorisés. Sur le plan quantitatif, le service d'eau s'est révélé performant en un demi-siècle. Il convient d'être moins élogieux sur la qualité de l'eau distribuée. Le docteur Simon, en 1898, dénonce la présence de sept rejets d'égouts situés tout près et en amont du captage en Loire. Il en dresse un plan détaillé que nous reproduisons dans l'étude sur la nosographie saumuroise. Cette pollution évidente, qui nous fait sursauter aujourd'hui, n'inquiète pas grand monde à l'époque. Le docteur Petit remet un rapport lénifiant en 1927. Selon lui, l'eau distribuée ne contient des germes dangereux qu'au cours de deux courtes périodes chaque année. Pour la purifier, il suffirait d'un bassin de filtrage et d'une autojavellisation à dose infinitésimale. Le recours à cette verdunisation donne à l'eau du robinet un goût que tous qualifient d'exécrable. En conséquence, de nombreux Saumurois continuent pour leur boisson à utiliser l'eau de leur puits ( on en recense encore 984 ). Dans le quartier des Ponts, où les inondations sont fréquentes, les puits sont plus souvent contaminés qu'ailleurs.
 Le docteur Couffon, appuyé par un spécialiste reconnu, le docteur Edouard Imbeaux, reprend le dossier avec plus d'audace. Il propose de capter l'eau plus en amont, dans les couches d'alluvions situées au-dessous du Petit Puy. Les premiers travaux commencent en 1933-1934 ( Suite dans l'urbanisme entre les deux guerres ).