Nouvel Hôtel de Ville, salle des Adjudications, armes stylisées de Saumur sur la cheminée

 

Chapitre 37 :

 L'Ecole de cavalerie,
de l'art équestre à la Revanche ( 1825-1914 )

 

   

1) La cassure de 1870 

  Désastre humiliant pour l'armée impériale, la Guerre de 1870 est particulièrement cruelle pour la cavalerie, qui subit de lourdes pertes ( voir, Saumur dans la Guerre de 1870-1871 ). Au lendemain de cette défaite, la question même de l'existence de la cavalerie est posée et l'Ecole de Saumur doit se transformer en profondeur. Il est certain qu'il y a une Ecole de 1825 à 1870 et une Ecole de 1872 à 1914. L'importance de la cassure, qu'il ne faut jamais perdre de vue, aurait pu donner une division en deux parties chronologiques. Cependant, une volonté de clarification nous a fait choisir un plan thématique, comportant un chapitre sur l'organisation et le fonctionnement de l'Ecole et un chapitre 38 sur la société militaire.

 A défaut de recherches exhaustives dans les archives, nous avons utilisé une documentation imprimée abondante, bien illustrée et souvent répétitive. Nous avons confronté les études universitaires d'Aurélien Conraux & (1) et de Jean-Pierre Bois & (2) avec les histoires officieuses du général Durosoy & (3) et du capitaine Picard ( voir biographie et remarques ). Dans le cadre limité de cette étude, nous ne pouvons que renvoyer aux présentations chronologiques des écuyers & (4) et des maîtres et sous-maîtres de manège & (5). Des spécialistes plus qualifiés ont analysé " L'équitation à Saumur " & (6). Une histoire du Cadre noir est écrite & (7) et abondamment illustrée & (8). De même que l'histoire architecturale de l'Ecole & (9).
    

2) La création de l'Ecole de cavalerie

 

 

 

 

 

Dossier 1 :  La création de l'Ecole royale de cavalerie

  L'Ecole de cavalerie n'est pas née ex nihilo. Si l'on remonte dans le passé lointain, il est habituel d'évoquer l'académie d'équitation du XVIIe siècle, bien que celle-ci ait connu un fonctionnement irrégulier et un faible rayonnement. L'implantation des Carabiniers est d'une tout autre importance : le titre d'Ecole d'équitation apparaît pendant quelque temps à Saumur, des infrastructures adéquates sont mises en place, caserne, écuries, manèges, terrain du Chardonnet, prairies du Breil ( étude détaillée au chapitre 16 ).
 L'Ecole d'instruction des troupes à cheval, créée par ordonnance royale du 23 décembre 1814, est une sorte de brouillon, car ses ambitions sont limitées : l'établissement est un centre de perfectionnement pour des cadres déjà formés dans leur régiment, qui doit envoyer à Saumur pour un an deux officiers subalternes et deux sous-officiers ou brigadiers. Le nombre de stagiaires se situe au-dessous de 150. Les nouveaux officiers sortant de Saint-Cyr n'y sont pas envoyés. L'établissement, long à se mettre en place et aux effectifs réduits, fonctionne cahin-caha. Une vive opposition apparaît entre les deux écuyers en chef ; des conflits politiques encore plus explosifs se produisent, car les promotions se révèlent alternativement d'un bonapartisme comploteur ou d'un ultra-royalisme agressif. Finalement, la complaisance indiscutable manifestée par les deux escadrons envers le soulèvement tenté par le général Berton entraîne la dissolution de l'Ecole, le 20 mars 1822 ( voir le récit de la marche sur Saumur de février 1822 ). Pendant plus d'un an et demi, la France n'a plus d'école de cavalerie.
 Quatre décisions successives engendrent la véritable naissance de l'Ecole de cavalerie, que nous plaçons en 1825 ( voir le dossier détaillé n° 1 ).

  

   L'ART EQUESTRE 

       

 3) La haute école d'abord

 

 

  Dossier 2 : Les premiers affrontements doctrinaux

  De l'expédition d'Espagne en 1822 à celle de Crimée en 1854-1855, la France ne mène pas de guerre véritable ; avec hésitations, elle s'empare bien de l'Algérie, mais plus par un quadrillage progressif que par de grands combats. Dans cette période sans charge de cavalerie, les cadres et les stagiaires de l'Ecole s'intéressent plus aux chevaux qu'aux armes. Le manège de Versailles ( ancienne Ecole des pages ) ayant fermé ses portes en 1830, Saumur devient la capitale de l'équitation académique et se donne pour mission de relever les traditions de l'école équestre française.
 L'écuyer en chef est un personnage puissant et influent, qui impose ses méthodes aux autres instructeurs et qui peut les diffuser dans l'ensemble de la cavalerie française. Ses conceptions personnelles sont analysées par un cercle de connaisseurs, elles donnent naissance à des publications et engendrent des polémiques souvent aigres. Nous résumons ces doctrines, particulièrement celles de François Baucher et d'Antoine d'Aure, dans le dossier n° 2, rédigé en termes simples.
     

 4) Le Second Empire, apogée des parades équestres

  Dossier 3 : L'intermède de Madame Isabelle

  Dossier 4 : La marque d'Alexis L'Hotte

  En 1853, l'établissement devient l'Ecole impériale de cavalerie et poursuit son développement par la création de l'Ecole vétérinaire et d'une école de dressage. Plus que jamais les questions équestres demeurent au premier plan. L'Ecole est perturbée par la venue de Marie Isabelle, chargée par le ministre d'enseigner au manège l'emploi du surfaix-cavalier ; par ce qu'elle révèle, cette affaire subalterne mérite un examen détaillé ( dossier 3 ).

 Le corps des écuyers du manège perfectionne son entraînement et atteint une réputation nationale sous la direction du colonel Alexis L'Hotte ; ce dernier a fortement marqué l'histoire de l'Ecole, en deux étapes et sous deux angles différents, d'abord comme écuyer en chef de 1864 à 1870, puis comme commandant de 1875 à 1880.

 En même temps, le Second Empire adopte de nouveaux uniformes rutilants et les militaires de Saumur donnent des carrousels admirés et de brillantes parades. Cet éclat de l'Ecole à la veille de la Guerre franco-prussienne est illustré par le splendide album," L'Ecole impériale de cavalerie ", lancé par l'éditeur saumurois Javaud et illustré par le dessinateur Tom Drake et par le lithographe Albert Adam & (10). La plupart de ses planches sont reprises à travers les différents dossiers.

 Ces parades sont magnifiques, mais elles n'ont pas fait grand mal aux Prussiens, car il n'y avait pas de sérieuse préparation militaire. La défaite pèse lourd sur le sort de l'Ecole de cavalerie. Désormais, au lendemain de chaque guerre, on se pose des questions sur l'existence de cette arme et sur la nécessité d'une école d'application. Le général L'Hotte est important, puisqu'il est l'homme de la réorganisation au sortir de la défaite de 1870.
   

 5) L'équitation après 1872

  Dossier 5 : Le manège fin XIXe-début XXe siècle

 

 Dossier 6 : Une équitation d'extérieur

 Dossier 7 : Les fantaisies équestres

 Dossier 8 :  Les chutes

  Au lendemain de cette guerre, les critiques pleuvent sur l'Ecole : elle avait avant tout cultivé l'art équestre aux dépens de la préparation au combat. Il y va de sa survie ; désormais, les rapports sont inversés, du moins en principe ; le travail de manège, strictement encadré par le général L'Hotte, demeure au second plan pendant le dernier quart du XIXe siècle ( dossier 5 ). Il faut toutefois noter qu'en 1913, l'Ecole compte 14 officiers instructeurs d'équitation pour 15 instructeurs d'exercices militaires. La cavalerie se refuse à opposer ces deux types d'activités présentées comme complémentaires. Cependant, les 12 écuyers en chef qui se succèdent de 1872 à 1914 privilégient la pratique de l'équitation d'extérieur. Toute l'Ecole se lance avec ardeur dans des activités de plein air, souvent sportives.
 Elle pratique le steeple, le saut d'obstacles, les courses hippiques, les championnats du cheval d'armes et des raids d'endurance ( dossier 6 ).

 Les photographies des années 1900 donnent l'impression d'une forte vitalité, parfois brouillonne. Nous en donnons des illustrations sur les thèmes des fantaisies équestres ( figures hétérodoxes, sauts acrobatiques ) et des chutes sectaculaires ( réelles ou simulées - dossier 8 ).
       

 6) La naissance discrète du Cadre noir

 

Survol en ligne : Pierre Durand, « Le Cadre noir » Revue historique des armées, 249, 2007, p. 6-15

  Si on a la patience de lire les deux énormes volumes du capitaine Picard publiés en 1889, on constate que le " Cadre noir " n'y apparaît pas. Ce corps est en effet de création toute récente, très exactement le 21 janvier 1986, bien après la naissance de l'Ecole Nationale d'Equitation. Auparavant, il ne fonctionne qu'en pointillés, d'une manière un peu clandestine, belle preuve de l'écart qui existe entre les règlements et leur stricte application.
 Selon les textes officiels, dans le Cadre qui enseigne à l'Ecole, il existe, à côté des professeurs et de même statut, des instructeurs d'équitation, qui sont appelés " écuyers " dans le langage courant. Cependant, dans la pratique, l'écuyer en chef réunit, en principe tous les jours, pour une reprise d'une heure, les instructeurs et sous-instructeurs d'équitation, les maîtres et sous-maîtres de manège. Ainsi naît un corps à structure particulière, qui se produit - assez tard - dans une partie distincte du carrousel. Il est également bien attesté que ces « dieux » considèrent avec une évidente condescendance les autres professeurs et cadres de l'Ecole.
 Ils affirment leur particularisme d'abord par leur tenue vestimentaire qui varie beaucoup. Au lieu du sabre, ils arborent leur cravache. Ils portent traditionnellement le petit bicorne à la Napoléon, qu'ils surnomment le " lampion " ; l'or caractérise leurs éperons, les trois viroles de leurs cravaches et les attributs de leur grade, alors que l'argent caractérise la cavalerie. Sous le Second Empire, leur tenue de gala se compose d'un frac, peut-être noir, orné d'aiguillettes, et d'une culotte blanche. Leur tenue de carrière comporte une tunique et une culotte de coloris bleu-nuit, comme on le voit sur cette chromolithographie de Drake et Adam, présentant cependant des ornements d'argent :

Drake et Adam, vers 1870

  On retrouve souvent cette tenue sur les photographies au format carte de visite, prises par Le Roch dans les années 1860 et par Coué au début de la Troisième République. Ces fantaisies vestimentaires entraînent un rappel à l'ordre, qu'on constate sur cette photo de Voelcker titrée " MM les Ecuyers en grande tenue, 1887 " :

Photo édirtée par Voelcker

  Les instructeurs d'équitation portent alors la tenue du cadre de l'Ecole, le dolman à brandebourgs, sans doute bleu foncé, et le képi. Ce n'est qu'un entracte. En janvier 1896, Louis Picard [ Louis d'Or ] écrit formellement : « Le costume sévère des écuyers est un des plus beaux de notre armée : tout noir galonné d'or ». D'après les recherches de Jacques Perrier ê (11), en 1898, sous le premier commandement du chef d'escadrons de Contades, la couleur vire officiellement au noir. Ce n'est pas une maladresse de teinturier, mais un choix délibéré. La tenue est « noire pour amincir et contraindre à la correction, elle puise sa valeur dans sa sévérité et sa simplicité », écrit le chef d'escadrons Blacque-Belair en 1910. A cette même époque, les brandebourgs disparaissent des tuniques. La tenue définitive est constituée, comme on le voit sur cette photo d'un chef d'escadrons, prise vers 1904, dans le studio de Voelcker :

Photo non signée, vraisemblablement prise par Voelcker dans son studio


 Cet uniforme particulier engendre tout naturellement l'appellation de « cadre noir », par différenciation avec le « cadre bleu », les autres professeurs et instructeurs ( les esprits malicieux citent aussi un « cadre rose » pour désigner l'essaim de « petites alliées » qui virevolte autour de ces messieurs ). Gérard Guillotel a trouvé la première mention du « Cadre noir » dans un compte rendu du carrousel par le " Sport universel illustré " du 28 juillet 1900. Au cours de la décennie, les articles de presse en parlent assez souvent, mais jamais les textes officiels de l'Ecole, jamais les programmes de carrousels, pas même les cartes postales éditées par les photographes officieux. L'appellation se répand progressivement dans le grand public. On ignore trop que Charles Péguy, dans L'Argent, paru en 1913, s'y réfère par son célèbre texte sur les instituteurs du temps de Jules Ferry :

 « Nos jeunes maîtres étaient beaux comme des hussards noirs. Sveltes, sévères, sanglés, sérieux et un peu tremblants de leur précoce, de leur soudaine omnipotence... Cet uniforme civil était une sorte d'uniforme militaire encore plus sévère, encore plus militaire, étant un uniforme civique. Quelque chose, je pense, comme le fameux Cadre noir de Saumur. »

 

   L'ENTRAINEMENT MILITAIRE 

     

 7) L'entraînement militaire jusqu'en 1870

 Dossier 9 : La tradition napoléonienne

  En comparaison avec la pratique de l'art équestre, l'entraînement purement militaire est beaucoup moins vivant et prend figure de parent pauvre. Le dossier 9 que nous lui consacrons aboutit à des conclusions sévères : la fixation sur la tactique napoléonienne empêche la prise en compte des nouveautés militaires, en particulier le renforcement de la défensive et de la puissance de feu ; le lourd règlement de 1829 ralentit les mouvements. On se satisfait de faciles succès en Algérie, sans analyser les insuffisances révélées par les campagnes de Crimée et d'Italie. Une réforme en 1860 vient alléger la formation des Saint-Cyriens, qui jusqu'alors passaient deux ans à Saumur au sortir de l'école spéciale. Désormais, ils ne font plus qu'une année, sous prétexte qu'ils ont au préalable suivi les cours d'une section de cavalerie. Dans la réalité, l'ancienne durée d'application, qui était le double de celle des autres armes, tarissait les vocations pour la cavalerie ; les soldes étant bien minces, les sous-lieutenants devaient recevoir une aide de leurs familles, qui se plaignaient du coût élevé de ce long séjour à Saumur. Finalement, leur formation est réduite ( à partir de 1909, ils passent une année dans leur régiment d'affectation avant de faire leur année d'application ; cette préparation semble un peu décousue ).
    

 8) Après 1872, la préparation frénétique de la Revanche

 

  Dossier 10 : Instructeurs, professeurs et doctrines

 

 

 

  Dossier 11 : Les manoeuvres (dossier illustré de 605 ko)

 

 Dossier 12 : Les armes

  L'établissement rouvre ses portes en février 1872, sous l'appellation d'Ecole d'application de cavalerie. Le général Thornton assigne de nouvelles ambitions à une institution qui avait été sérieusement mise en cause. Il la lance dans un entraînement intensif, préparatoire à la Revanche, que tous espèrent prochaine. Dans un premier temps, il fait installer l'éclairage au gaz de ville dans tous les locaux, manèges et écuries compris ; cette décision, diversement accueillie, a pour résultat de rallonger considérablement la journée de travail au cours de la saison froide. L'électricité, installée à partir de 1890, n'apporte plus que des améliorations qualitatives.
 Le général L'Hotte, commandant de novembre 1875 à février 1880 est le réorganisateur de la formation. Bras droit du général du Barail, il participe à la préparation, à la rédaction et à la mise en pratique du nouveau règlement de la cavalerie de 1876. L'Ecole relève son niveau de formation militaire ; elle abandonne, en 1881, le cours élémentaire préparant des sous-officiers ; elle dispose désormais d'une division d'élèves-officiers, dans laquelle les plus brillants sous-officiers se préparent en 18 mois à recevoir les épaulettes, ce qui ouvre de façon heureuse un corps jusqu'alors très fermé.
 Elle crée aussi un cours de formation supérieure, qui préparera des chefs d'escadrons, surnommés " les sénateurs ", à exercer des fonctions plus élevées.

 L'esprit est à l'offensive à outrance. Les manoeuvres, désormais fréquentes, s'étendent dans un vaste cercle atteignant Gennes, Noyant, Chinon, Thouars et Doué, sur tous terrains et parfois sur l'eau ( dossier 11 ). Sur le Chardonnet, dans les environs, dans les manèges, on s'entraîne avec assiduité au maniement des armes, les traditionnelles plus souvent que les modernes ( dossier 12 ).

 Ce n'est certainement pas une illusion d'optique : plus que jamais l'Ecole se prépare à une offensive vigoureuse, la cavalerie formant le fer de lance de l'attaque, dans le cadre d'une guerre courte, « fraîche et joyeuse ». Ses élèves ont peut-être lu L'Appel des armes d'Ernest Psichari ou le Roman de l'Energie nationale de Maurice Barrès. A coup sûr, ils en présentent l'état d'esprit. Il serait trop facile d'ironiser sur la grande illusion de l'assaut, sabre au clair ou baïonnette au canon, prévu par le plan XVII. Cette vaste erreur collective est partagée, ou semble être partagée, par le Haut Etat-Major, par les dirigeants politiques et par toute la nation ; elle n'est pas imputable au seul « esprit cavalier », qui en donne seulement une version outrancière. L'arbre se jugeant à ses fruits, il nous faudra évaluer, sur les trois mois de la guerre de mouvement en 1914, la qualité de la préparation militaire dispensée par l'Ecole ( voir chapitre 42 ).
   

 9) Les sursauts du traditionalisme

  Dans une arme où le traditionalisme est prégnant, le ralliement à de nouvelles méthodes n'est jamais définitivement acquis. Dans le secret des manèges, on continue à pratiquer l'équitation savante, proscrite en théorie. Le gouvernement Thiers réduisait au néant la cavalerie lourde au profit de la cavalerie légère. Les régiments de lanciers étaient supprimés, la moitié des régiments de cuirassiers perdraient leur cuirasse. En 1889, le général de Galliffet, grand maître de la cavalerie, proposait même de supprimer totalement les cuirassiers et d'en faire des unités de cavalerie légère armées de carabines ê (12). C'était compter sans un réel corporatisme et sans le mythe intact du choc de la cavalerie. Déjà, du Barail, assisté par L'Hotte, avait oeuvré pour le maintien des cuirassiers en recourant à un questionnement orienté ê (13). Finalement, les 13 régiments de cuirassiers conservent leur impressionnante et inutile cuirasse ; les trompettes, qui n'en avaient jamais porté, en sont dotés. Au demeurant, les cuirassiers ne sont pas envoyés en couverture sur la frontière, mais il font surtout du maintien de l'ordre dans les rues. En 1888, les généraux de cavalerie, consultés sur l'opportunité de rétablir des régiments de lanciers, répondent par l'affirmative à une forte majorité...
 Deux stratégies opposées sont conduites de front. En même temps, les régiments d'artillerie montés sont développés ; à partir de 1907, les unités de cavalerie disposent de mitrailleuses portées par des chevaux de bât. En même temps, selon le général Jean-Charles Jauffret, « la réintroduction de la lance dans quelques unités de dragons en 1890, le règlement sur le service des armées en campagne, du 2 décembre 1913, précisant que la cavalerie charge à l'arme blanche, redonnent à cette arme son rôle de rupture dans la bataille... Les vieux réflexes napoléoniens de l'effet moral des charges emportant lignes de fantassins et batteries ennemies réapparaissent » ê (14). Ces succès de l'archaïsme reposent sur une ignorance totale des combats pratiqués en Mandchourie et dans les Balkans. Que peuvent bien enseigner les instructeurs d'art militaire de l'Ecole, tiraillés entre ces orientations contradictoires et ces conflits entre les chefs ?
 Souvent présent à l'Ecole à divers échelons, Weygand estime que c'était « en somme une bonne maison », tout en reconnaissant des insuffisances : « L'enseignement de l'Ecole de Cavalerie comprenait trois branches distinctes : les Exercices Militaires - la Direction des Etudes - et le Manège. Si tout ce qui se rapportait au cheval, le seigneur du lieu, ne prêtait à aucune critique, les cours et les exercices professés et mis en oeuvre dans les deux autres domaines ne trouvaient grâce en général, ni devant les disciples, ni dans l'ensemble de la cavalerie » ê (15). Weygand souligne cependant le souci de modernisation manifesté par les généraux Dubois et Bourdériat.

 

 L'ESSOR DE LA CITÉ MILITAIRE 

   

 10) L'extension spatiale

  Jusqu'en 1870, l'emprise territoriale de l'Ecole est fort réduite. Elle se compose du terrain du Chardonnet ( qui appartient à la ville de Saumur, mais qui est affecté aux usages militaires, autant pour les constructions que pour les manoeuvres ), ainsi que de l'essentiel de l'enclos délimité par la levée d'enceinte, c'est-à-dire la cour d'Iéna à l'arrière de l'Ecole, les prairies du Haras du côté du pont de Saint-Florent et des terrains entre l'avenue du Breil et la Loire, intercalés au milieu de jardins et de maisons privés.

 A partir de 1872, résolue à multiplier les exercices en campagne et les manoeuvres, l'Ecole s'agrandit sur de nombreux et vastes terrains :

- Des jardins sont achetés le long de l'avenue du Breil et un stand de tir est implanté.

- En 1877, l'Etat acquiert l'immense terrain du Breil et l'affecte à l'Ecole, qui le transforme en champ de manoeuvres et en parcours d'obstacles ; à mi-chemin, des prairies sont acquises aux Huraudières et sont parfois consacrées aux courses.

- En plusieurs étapes, à partir du 20 février 1875, les landes de Marson sont achetées à la commune de Rou-Marson et à des particuliers, afin d'y installer un champ de tir pour les armes légères. En complément est acquis un terrain sur les landes de Terrefort.

- Pour l'entraînement à l'artillerie, les élèves allaient à Poitiers. Au début du XXe siècle, des manoeuvres sont effectuées dans la forêt de Fontevraud, qui présentait encore de belles futaies. Les militaires de Saumur s'y rendent par le tramway. C'est en 1917 que l'artillerie américaine aménage un polygone de tir, qui, par agrandissements successifs, deviendra un vaste camp.

- Des manoeuvres sont signalées dans les prairies de la Ronde et des exercices de tir à Chétigné. Il s'agit probablement de terrains pris en location, car aucun achat n'est signalé.

- Les champs de courses ont un statut juridiquement mal défini. Inauguré en 1853, le steeple du Chemin Vert est installé sur un terrain municipal, mais il est surtout utilisé par l'Ecole. Le champ de courses de Varrains est également municipal. L'Etat achète en plusieurs étapes les landes de Verrie au comte Baillou de La Brosse et aux communes de Rou-Marson et de Verrie ( voir l'historique de l'hippodrome de Verrie ). Le terrain est géré par la Société Saint-Hubert, qui siège au Café de la Paix, il sert surtout pour les courses militaires ( voir les courses ).

 Ainsi l'Ecole de cavalerie est au coeur d'un vaste domaine qui lui est réservé et qui décuple, très approximativement, l'étendue de ses terrains par rapport à 1825.
   

 11) Les nouveaux bâtiments

  En même temps, à l'étroit dans ses locaux hérités du XVIIIe siècle, elle doit s'agrandir en s'équipant, en première urgence, de nouvelles écuries, et aussi de manèges, de logements pour la troupe, de magasins à fourrages. Les dépendances de l'Ecole deviennent un chantier permanent. Les officiers du génie édifient de nouveaux bâtiments au rythme moyen d'un tous les quatre ans ( 22 constructions sur 89 ans ). Voir plan, présentation et photos dans l'étude sur le Chardonnet. Pour de plus amples développements, consulter l'ouvrage dirigé par P. Garrigou Grandchamp & (9).
 Aucun plan directeur préalable de ces locaux n'a été dressé ; il en résulte quelques dommages en ce qui concerne la symétrie et la perspective. Cependant, dans la lignée des premiers choix du XVIIIe siècle, une évidence s'est imposée : les bâtiments devraient être répartis tout autour du terrain du Chardonnet, qui serait laissé intact. Toutefois, une hésitation s'est manifestée au départ ; un plan de mai 1827, conservé par les Musées d'Angers, privilégie l'axe de la route de Saint-Florent ; ainsi, l'Ecole aurait été étirée en ligne droite, l'hôtel du Commandement et un grand manège étant installés à l'ouest de la caserne près du pont sur le Thouet.
 La densité du bâti s'est progressivement renforcée, en particulier du côté de la Loire et du quartier Saint-Nicolas, au prix de quelques décrochements. Les architectes du génie ont constamment pris en compte le style des bâtiments préexistants - ils le disent dans leurs rapports -, si bien que ce vaste ensemble architectural s'écarte assez peu des canons de la fin du XVIIIe siècle ; le tuffeau, les ouvertures en plein cintre, les bandeaux lui apportent une certaine unité autour du Chardonnet. Dans cette robuste architecture utilitaire, la décoration est sobre. Un projet de fronton décoratif de 1864, inspiré par les armées napoléoniennes et destiné vraisemblablement au manège des Ecuyers, n'a pas été réalisé ( A.D.M.L., coll. C. Port, n° 29 ).

Photo d'un projet en plâtre de 1864, A.D.M.L., coll. C. Port, n° 29

 Derrière l'harmonie des façades se produit une mutation peu visible de l'extérieur. Dans la première moitié du siècle, les charpentes sont en bois et d'une portée limitée, ce qui pose un problème technique pour la couverture du manège Kellermann, car il faut éviter les piliers. A partir de la reconstruction du manège des Ecuyers en 1863, les charpentes deviennent métalliques et atteignent facilement de plus grandes portées. Cette photo de la collection Perrusson présente un grand intérêt : elle montre l'achèvement du manège Lasalle. Des ouvriers, perchés comme des trapézistes, achèvent la construction de l'armature métallique autoportante. Une entreprise de maçonnerie construit les murs et la tribune, à droite.

Construction du manège Lasalle, 1876-1877, photographe : probablement Victor Coué, A.M.S., collection Perrusson

 Dans les premières années du XXe siècle, les constructions nouvelles élevées dans la zone occidentale présentant une physionomie plus banale et indépendante de celle de l'enclos du Chardonnet : en 1907, le manège Margueritte et les écuries du Paddock - en 1910, la nouvelle infirmerie-hôpital.

 Insistons pour finir sur une dernière originalité de cet ensemble de bâtiments. La plupart des casernes et des écoles militaires sont des lieux clos, entourés de hauts murs, hérissés de barbelés et encerclés par des pancartes interdisant tout accès. Par suite de sa dispersion autour du Chardonnet, l'Ecole est demeurée jusqu'ici un espace ouvert, laissant le libre passage aux éléments extérieurs. Dès le XVIIIe siècle, il est spécifié que le Chemin Charnier restera libre pour la circulation ; cette disposition est renouvelée au sujet de l'actuelle avenue du Maréchal-Foch. A cette époque, les prairies du Haras constituent une promenade publique, les bourgeois de la ville viennent sur le Chardonnet jauger les évolutions des cavaliers et il est bien précisé que l'escalier de la tribune ouest du manège des Ecuyers a été aménagé pour leur permettre d'assister aux reprises.
     

 12) Le poids du nombre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  Dossier 13 : Les élèves

  Dossier 14 : Cadre et services

 

  Dossier 15 : Les chevaux

  Aucune série statistique homogène ne permet de dresser les effectifs de l'Ecole, année par année. Des évaluations assez concordantes sont données par divers rapports et études. On peut aussi partir des recensements de Saumur, qui comptent à part les militaires logés dans l'Ecole ; toutefois, à ce nombre, il convient d'ajouter les officiers du cadre, les employés civils et les lieutenants d'instruction, qui ont toujours logé en ville, l'ensemble représentant environ 200 personnes.
 L'allure de la courbe est incontestable. L'Ecole des troupes à cheval était encore un petit établissement, qui réunissait à son maximum 200 hommes. La nouvelle Ecole royale de cavalerie a de plus larges ambitions ; elle dispose d'un encadrement plus étoffé, elle forme des promotions de stagiaires plus nombreuses et plus diversifiées, elle ouvre plusieurs services annexes. Patrice Franchet d'Espérey dans Garrigou Granchamp ê (9), p. 25, estime qu'après 1840, l'Ecole compte environ 620 personnes, dont 500 élèves. Le recensement de 1841 dénombre 628 militaires logés, auxquels il faut ajouter ceux qui habitent en ville.
 Les effectifs continuent à monter ; ils atteignent en 1864 de 750 à 800 hommes selon les solides comptes municipaux du docteur Bineau. A la veille de la Guerre de 1870, l'Ecole disposerait de places d'hébergement pour 1 080 personnes. Ces places sont entièrement occupées après la reprise de 1872, à partir de laquelle se dessine une forte poussée des effectifs. Paul Ratouis, Origines..., Godet, 1876, p. 59, donne un compte précis pour la fin de 1873. L'établissement regroupe alors 1 143 personnes, ainsi réparties : officiers du cadre, 49 ; officiers d'instruction, 135 ; sous-officiers et cavaliers élèves, 213 ; ouvriers arçonniers, 86 ; sous-officiers détachés et ordonnances, 200 ; cavaliers de manège, 115 ; personnel civil, 42 ; cavaliers de remonte, 270.
 Pour le personnel logé, le bâtiment central est bondé jusqu'aux combles. Les officiers-élèves et les aides-vétérinaires sont hébergés dans l'aile occidentale. Les sous-lieutenants sortant de Saint-Cyr logent alors obligatoirement dans l'Ecole ( la location d'une chambre en ville, 5 rue de Lorraine, par Charles de Foucauld n'est peut-être pas pour autant une légende, car, selon les dires de Théodore Cahu, beaucoup enfreignent l'interdit ). Le corps de logis central est réservé aux cours, aux bureaux et aux salles réceptives. L'aile orientale héberge les sous-officiers. Encore en 1913, les sous-officiers élèves, qualifiés d'aspirants, logent dans cette aile, à l'exception de deux d'entre eux qui sont mariés. La troupe s'entasse dans les mansardes qui couvrent le tout. Cela ne suffit plus ; en 1875 et 1879, les greniers des écuries de Texel et de Valmy sont transformés en chambrées pour la troupe et pour les télégraphistes. L'Ecole manque de place, car elle atteint à cette époque le maximum de ses effectifs, la formation de sous-officiers étant maintenue jusqu'en 1881 et les diverses promotions étant nombreuses.
 Dans son travail sur le recensement de 1896, le docteur Simon compte 532 militaires logeant en ville ; il ne parle pas des soldats encasernés, qu'on peut évaluer aux alentours de 900. On retrouve un nombre comparable dans la solide étude d'Ardouin-Dumazet publiée en 1898 : il avance un effectif de 200 officiers et de 1 152 hommes de troupe ê (16). Ce nombre élevé représente 9,3 % de la population totale d'une ville relativement peu dense. La masse des jeunes hommes de 20 à 24 ans rajeunit la population de la cité et fausse complètement la pyramide des âges en 1896. Toujours d'après les données du recensement, si l'on ajoute aux militaires leurs épouses et leurs enfants ( assez peu nombreux ), leurs domestiques et leurs ordonnances, on atteint le total de 2 013 personnes, ce qui permet d'affirmer que la société militaire représente 13,3 % de la population totale.

 Un léger tassement s'est-il produit à la veille de 1914 ? Plusieurs auteurs tombent d'accord pour fixer les effectifs totaux aux alentours de 1 100 hommes. Mais l'on sait par ailleurs que les locaux de l'Ecole sont pleins et que désormais les officiers-élèves logent en ville. La chute ne semble pas de grande ampleur.

 Ce personnel nombreux est très divers. Il se répartit selon deux statuts divergents, les élèves, qu'on appellerait aujourd'hui les stagiaires, qui viennent suivre, en général pendant un an, des cours de niveaux très différents - le personnel permanent, le cadre et le personnel de service, lui-aussi aux fonctions très variées. Les dossiers 13 et 14 apportent des précisions sur ces catégories.

 Une étude sur le poids du nombre ne peut oublier les chevaux, d'un effectif comparable à celui des hommes et encore plus encombnrants, un bon millier vers la fin du siècle, 1 200 en 1909, selon une revue ê (17). « Le seigneur du lieu », comme l'écrit Weygand, est l'objet de grandes attentions, servi par 500 cavaliers de remonte et cavaliers de manège, mais il n'est pas logé dans des écuries confortables.
     

 13) Une cité aux fonctions multiples

  Dossier 16 : Services annexes

 

  Dossier 17 : Visiteurs et officiers étrangers

  Rien de ce qui concerne le cheval n'est étranger à l'Ecole. Une multitude de services annexes sont mis en place ; dans le dossier 16, nous insistons surtout sur " l'Ecole d'application des vétérinaires militaires " et sur " l'Ecole de maréchalerie ".

 A en croire les avis français, c'est la meilleure école de cavalerie du monde. En tout cas, son prestige est réel ; les grands personnages de l'Etat ou de pays amis la visitent sans cesse ; les attachés militaires, même allemands, y passent souvent. Plus révélateur, des officiers étrangers, jusqu'à une douzaine au début du XXe siècle, y suivent des stages.
 Egalement, plusieurs ministres ne manquent pas de rappeler que cet établissement réputé est d'un coût élevé.