Les chevaux

 

1) La variété des chevaux

 La terminologie de l'Ecole distingue plusieurs catégories de chevaux, classés, non d'après leur race, mais d'après leur destination.
- Les chevaux de manège doivent être fins, calmes et patients, car ils assurent les exercices d'équitation académique.
- Les sauteurs sont plus robustes et plus violents
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- Les chevaux de carrière servent pour les évolutions en extérieur et les exercices sportifs.
- Les chevaux de guerre, des demi-sang, destinés aux campagnes militaires, doivent être particulièrement résistants et calmes.

 Un puriste, comme le général L'Hotte, prônait l'emploi d'un unique cheval polyvalent. Sur ce point, qui aurait limité le nombre des montures, il n'a pas été entendu. La spécialisation se maintient et les écuyers du cadre montent au moins quatre chevaux spécialisés par jour.

L. Nicod, Photo, Saumur, 12 rue de Lorraine

 Ces chevaux de guerre semblent énervés par l'appareil du photographe Nicod. Rousseau ( le plus à gauche ) et ses amis sont des hussards de régiments différents ; les neuf rangées de brandebourgs sont de couleurs différentes. En théorie, les brandebourgs disparaissent des uniformes en 1900 et les hussards portent depuis un simple dolman d'un bleu très pâle, mais cette réforme a été très longue à mettre en place. Je suppose que ces jeunes gens sont des sous-officiers élèves-officiers, qui portent alors le grade d'aspirant.

 L'Ecole de cavalerie est propriétaire, sous le Second Empire, de 700 à 750 chevaux, de 849 à la fin de 1873, selon Paul Ratouis, et en permanence de plus de 800, vers la fin du siècle. En outre, les lieutenants-élèves viennent de leur régiment avec leur monture ( parfois deux ), que les écuries hébergent. De plus, certains cadres ont leurs chevaux à domicile, les autres montures de l'état-major étant installées dans les écuries de Marignan, à l'est de la carrière des Ecuyers. Le total général dépasse habituellement le millier : il est estime à 1 200 par Picard en 1896 et par Ardouin-Dumazet en 1898.

2) Les rogneux et l'école de dressage

 Placée sous la direction de l'écuyer en chef, une école de dressage, créée par décret impérial du 17 octobre 1853, a pour mission de préparer des chevaux de manège qui pourraient être utilisés dans d'autres écoles militaires. De plus, offrir à quelque grand chef influent un cheval élégant et expert en airs relevés constitue un cadeau apprécié et les hauts états-majors réclament des chevaux formés à Saumur.
 Les régiments de cavalerie et d'artillerie envoient aussi à Saumur des chevaux rétifs, qui, sans doute brutalisés, sont considérés comme inutilisables. Ils sont baptisés les « rogneux » et les murs de l'Ecole bruissaient d'anecdotes, peut-être enjolivées, sur quelques rogneux célèbres, sur Chasseur apprivoisé par la voix de Monsieur Rousselet, sur Le Marengo, que Madame Isabelle affirmait avoir dompté, sur Caravan, qui blessait ses palefreniers, sur Sauvage, qui méritait la palme d'or de la méchanceté.

Edition Voelcker
Dessin de Grandmange en 1889

 

3) La sélection des chevaux

Photo Voelcker, cheval tarbe en liberté, pris devant l'excalier desservant le manège des écuyers Jusqu'en 1867, tant qu'elle dispose d'un haras d'étude doté de bons reproducteurs, l'Ecole génère quelques chevaux, évidemment en petit nombre. Les officiers de la 5 ème compagnie de remonte vont sélectionner des poulains dans les régions d'élevage spécialisé, surtout dans le Pays tarbais et en Normandie. La photo de droite, prise en 1903, est intitulée " Cheval tarbe en liberté ". Quelques importations de pur-sang d'Angleterre et d'Irlande sont signalées, mais elles ne dépassent pas la quinzaine par an, en raison des protestations véhémentes des éleveurs normands.
 La qualité des chevaux semble inégale. Certains insistent sur leur prix élevé ; d'autres signalent que l'Ecole récupère des chevaux de courses, qui ont brillé sur les hippodromes et qui viennent finir leur carrière à Saumur. " G.P. " dans Lectures pour tous d'août 1909 tente une évaluation : « On resterait en dessous de la vérité en attribuant aux chevaux un prix moyen de 3 000 francs ; la valeur des habitants des écuries atteindrait ainsi 2 500 000 francs » [ on multiplie habituellement par 4 pour atteindre notre euro ]. Quelle que soit la valeur de cette estimation, les chevaux sont considérés comme le bien le plus précieux de l'Ecole, ils sont veillés jour et nuit par un vétérinaire de garde et par des cavaliers de manège.
 C'est surtout la qualité des chevaux de guerre qui préoccupe les spécialistes de Saumur. Ils souhaitent un demi-sang robuste, à mi-chemin entre les chevaux de turf et les bêtes de trait. Des officiers sont les chevilles ouvrières de la Société d'encouragement à l'élevage du cheval de guerre, qui organise le concours de Saumur à partir de 1908. Voici Espoir, champion des poids lourds, récompensé par un prix appréciable de 3 400 francs :

ESPOIR

 En 1912, la fête du cheval de guerre est célébrée en même temps que le carrousel. Le quotidien illustré Excelsior lui consacre sa page de couverture du lundi 22 juillet.
 Les variétés sélectionnées étaient-elles suffisamment endurantes ? Au cours des trois premiers mois de la Guerre de 1914, des chevaux épuisés ont dû être abandonnés. Les fantassins se sont avérés plus résistants.

4) L'entretien

- Les prairies. Les paddocks sont des prairies encloses de barrières, où les juments poulinières sont élevées avec leurs petits. Les anciens paddocks du haras, situés à l'ouest de l'Ecole, sont longtemps restés en pâtures, sur lesquelles s'ébrouent des poulains en 1902-1903 :

Photo Voelcker
Leur nom est passé sur les écuries construites auprès de cet emplacement.

- La baignade des pur-sang dans la Loire, du côté du Breil :

Photo de la collection Voelcker

- Les écuries. Le pourtour du Chardonnet est devenu une vaste écurie, à partir des dispositions prises par le général Oudinot, d'abord des écuries à deux rangs, puis l'écurie-gare Denain à quatre rangs, les écuries-docks et, enfin, plus à l'ouest, les écuries Tchad et Bac-Ninh, ainsi que les écuries du paddock distribuées en boxes.
 En 1825, la capacité d'hébergement de l'Ecole s'élevait à 620 chevaux ( grâce au renfort de deux écuries privées ) ; à la veille de 14-18, cette capacité atteint 1 400 chevaux. Les écuries sont en général pratiquement pleines. La séparation par des bat-flanc, pratiquée pendant tout le XIXe siècle dans les écuries du Manège, est considérée comme un système archaïque ; les chevaux nerveux se blessent fréquemment.

- L'eau. Un cheval a besoin de 30 litres d'eau par jour. Avant l'installation du service d'eau à la fin du siècle, sept puits, assez peu profonds, approvisionnent les bâtiments ; surmontés par des pompes à bras, ils alimentent de longs abreuvoirs alignés le long des écuries.

- La paille, l'avoine, le foin sont fournis par des soumissionnaires de la région, qui ont fait les offres les plus basses ; le père de Charles Beulé, qui habitait dans l'ancienne raffinerie de sucre, était l'un des plus importants fournisseurs. En retour, le fumier de cheval, constituant un excellent engrais, est acheté à prix d'or ; il favorise l'essor de la culture des champignons à partir de 1909.

- Les vétérinaires. Pour une cavalerie aussi abondante, on est surpris par le nombre limité des vétérinaires : deux seulement en 1825, cinq en 1913 ; cependant, les aides-vétérinaires en cours de formation, au nombre d'une dizaine, constituent une appréciable force d'appoint. En outre, tous les militaires de l'Ecole reçoivent une formation poussée en hippologie ; ils sont en principe compétents en matière de soins aux chevaux et de bobologie.

 Ces chevaux, parfois achetés à un prix élevé, suivent tous de longues années de dressage et sont considérés comme le trésor de l'Ecole. Certaines épizooties meurtrières, comme les poussées de morve, prennent les dimensions d'un désastre. En temps de guerre, en 1870 et en 1914, les chevaux sont envoyés par le train en direction du front, où ils subissent des pertes élevées. Changement révélateur : en 1940, à partir du 15 juin, les 600 chevaux sont mis à l'abri, comme les tableaux du Louvre ; par la route, ils mettent trois semaines à atteindre Montauban, puis Tarbes.