L'intermède de Madame Isabelle

 

1) La présentation traditionnelle

 « Vers la fin de sa carrière, il [ le comte d'Aure ] prendra ombrage de la bien curieuse décision prise par le ministre de la Guerre, sur les pressantes instances du Prince Napoléon, d'envoyer à Saumur Mademoiselle Isabelle [ sic ], soit-disant [ sic ] écuyère et auteur d'une méthode d'équitation. Elle obtint peut-être des succès d'un autre ordre, mais au manège ne provoqua que des rires. » Général Durosoy, Saumur, p. 56.
 Dans L'Epopée du Cadre Noir de Saumur, 1992, p. 46-47, Jacques Perrier développe ce récit en ajoutant des détails croustillants empruntés au baron de Vaux. Voilà le point d'aboutissement d'une histoire orale évolutive, sur laquelle chacun greffe des anecdotes personnelles. Il est instructif de confronter ces récits colorés aux froids comptes rendus des archives.

2) Marie Isabelle

 Gabrielle Houbre, dans Grandeur et décadence de Marie Isabelle, modiste, dresseuse de chevaux, femme d'affaires, etc., Perrin, 2003, a repris le dossier en menant à bien de difficiles recherches, puisque la dame brouille les pistes en changeant de nom et en multipliant ses adresses. Cette étude, qui se situe dans le courant de l'histoire du Genre et du féminisme, apporte à ce chapitre l'essentiel de sa documentation.
 Marie-Stéphanie Simonin, fille d'un cordonnier, née vers 1814, a épousé à Londres Etienne Isabelle, employé de bureau au ministère de l'Instruction publique ; fait assez rare à l'époque, elle a opté pour la séparation de biens. Elle apparaît comme une femme indépendante, ambitieuse et habile, qui dirige un commerce d'articles de mode, fournisseur de S.M. l'Impératrice. En même temps, elle se prend de passion pour l'équitation et fréquente les meilleurs manèges de la capitale pendant une quinzaine d'années. Bien plus, elle se lance dans le dressage et met au point une méthode, inspirée par les principes de Baucher, qui, en six ou douze leçons, accélérerait considérablement la préparation des jeunes chevaux de cavalerie, d'attelage et de course. Dans certains cas, les dresseurs fixaient sur le dos du cheval un " homme de bois ", un appareil qui bloquait les rênes avec une force graduelle. Marie Isabelle le remplace par un " surfaix-cavalier ", un dispositif métallique à quatre anneaux de chaque côté, que deux hommes doivent actionner pendant les leçons.
 Le voici figuré par Victor Adam, célèbre dessinateur hippique
 :

Le surfaix-cavalier, lithographie de V. Adam publiée par G. Houbre, p. 116-117.

 Fière de sa méthode, Marie Isabelle part pendant un an et demi la faire connaître à Vienne, puis à Saint-Petersbourg, où elle est accueillie avec courtoisie et où, selon ses dires, elle a obtenu de pleins succès ( le comte d'Aure s'égare complètement quand il voit en elle un agent de la Russie, en guerre contre la France depuis mars 1854 ). Après son retour, elle soumet son procédé au Comité consultatif de cavalerie, en mai 1854, en se déclarant prête à effectuer toutes les épreuves nécessaires pour en prouver l'efficacité. La procédure avance étonnamment vite et est conclue en cinq mois.
 La méthode est appuyée par le maréchal Vaillant, ministre de la Guerre et Grand Maréchal du Palais, et par le colonel Fleury, premier écuyer de l'Empereur et commandant du régiment des Guides, une unité du Premier Empire recréée par le second pour la garde personnelle du souverain. Un capitaine instructeur de ce régiment rédige un rapport élogieux sur une première expérimentation et, malgré le procès-verbal négatif d'une seconde commission plus étoffée, la méthode est officialisée et achetée par l'Etat pour le prix considérable de 20 000 francs. Madame Isabelle ira à l'Ecole de cavalerie de Saumur, afin d'initier les officiers à l'emploi de son surfaix-cavalier ; elle percevra 500 francs par mois pendant son séjour, soit la solde d'un colonel.
 Aucun doute n'est possible : elle bénéficie de protections très puissantes et très actives. Bien sûr, tous les écuyers en chef du manège de Saumur obtenaient le poste grâce à des appuis haut placés. Mais auparavant, ils avaient fait leurs preuves au cours d'une ascension graduelle dans les milieux équestres, au prix d'une existence souvent ascétique. Madame Isabelle, même si elle n'est sans doute pas la cavalière novice que décrivent ses contempteurs, n'a jamais fait parler d'elle en France par des talents exceptionnels. Cette promotion si soudaine paraît suspecte et passe pour une promotion-canapé, surtout quand on connaît les moeurs de la haute société du Second Empire. Il n'existe évidemment aucune preuve écrite dans les archives. A défaut, il faut bien prêter l'oreille aux rumeurs du temps, telles qu'elles sont rapportées plus tard par le baron de Vaux : Marie Isabelle a pour protecteur un prince de la famille impériale, il désigne à mi-mot le neveu de l'Empereur, Jérôme Napoléon, dit " Plon-Plon ", personnage turbulent, grand coureur de jupons, intéressé par les affaires équestres et héritier présomptif du trône jusqu'à la naissance du Prince Impérial. Cependant, Jérôme Napoléon n'apparaît jamais publiquement dans l'affaire. Ce sont le maréchal Vaillant et le colonel Fleury, tous deux proches de l'Empereur, qui favorisent ostensiblement Marie Isabelle.

3) L'enseignement de la nouvelle méthode au manège des Ecuyers ( novembre 1854-avril 1855 )

 Cette dernière vient à l'Ecole de Saumur, afin d'enseigner l'emploi de sa méthode, en particulier aux officiers d'instruction en stage, qui l'introduiront dans leur régiment. Outré de cette intrusion dans son domaine de responsabilité, le comte d'Aure s'est absenté pour accompagner son épouse en cure thermale. Le commandant de l'Ecole, le général-comte de Rochefort s'est également éloigné, abandonnant à son second, le colonel Schmidt, le soin d'organiser les cours et de rédiger des rapports, à la fois élogieux pour complaire à son ministre et aussi tenant compte des réticences manifestées par bon nombre de ses subordonnés, mais pas par tous ( Etienne Guérin, alors capitaine-écuyer, soutient Madame Isabelle ; ce serait dans le but de décourager d'Aure et de lui succéder, ce qui sera ).
 Très sûre d'elle, Marie Isabelle dirige à pied les exercices et parle d'une voix ferme. Elle se plaint de ce qu'on lui confie des montures médiocres et de ce que les chevaux rétifs mis à sa disposition soient les pires rogneux de l'école de dressage, comme Le Marengo, qu'elle se fait fort d'apprivoiser ( malgré un communiqué de victoire, elle échoue ). Les commissions chargées de suivre ses travaux remettent des rapports de plus en plus critiques et hostiles. L'écuyère fait front, résiste dans ce milieu désobligeant, obtient copie des comptes rendus et y répond par des lettres incisives ; elle parvient aussi à faire paraître des articles de presse qui la couvrent de louanges.

4) La coalition contre l'intruse

 Aux yeux de ses contemporains, elle a commis une triple usurpation : femme, elle s'introduit par protection dans le monde viril du dressage des chevaux de guerre ; civile, elle prétend commander à des militaires portant épaulettes, dans un milieu très sourcilleux sur les hiérarchies ; cavalière sans grande réputation, elle supplante dans leur temple des écuyers expérimentés. Ses hautes protections ne peuvent la défendre durablement contre les attaques qui fusent de toutes parts.

- Antoine d'Aure, perdant tout sang-froid, publie en avril 1855 un pamphlet de 7 pages, De la question équestre et de Madame Isabelle à l'Ecole de cavalerie, imp. de Chaix ( publié par G. Houbre, p. 225-232 ). Il y ressasse ses vieilles rancoeurs contre Baucher et l'équitation de cirque ; le surfaix-cavalier est présenté comme un procédé dangereux pour les chevaux. Quant à Madame Isabelle, « il est patent que cette femme, grossière dans ses propos, est une ignorante ». D'Aure a l'audace de viser plus haut, il attaque les dirigeants du ministère « qui ont dicté cette décision ». Il se condamne ainsi à la disgrâce et préfère envoyer sa lettre de démission le 13 juillet 1855, avant son inéluctable révocation.

- Ecuyer-professeur retiré, Antoine Flandrin sort de son silence et publie à Saumur, chez Melle Niverlet, une nouvelle livraison de ses Instructions de la cavalerie. Il la sous-titre cette fois Matériaux d'Hippygie. Ce dernier terme peut correspondre à l'hygiène du cheval, mais Flandrin sait sans doute aussi qu'en grec « pugh » signifie " la fesse, le derrière " ( cf. callipyge ). En tout cas, Madame Isabelle y est étrillée, mais aussi le comte d'Aure, dont la méthode avait remplacé celle de Cordier et Flandrin.

- Un autre épisode vient alourdir l'atmosphère. Edmée de Montigny, l'autre écuyer civil du manège de Saumur, avait appuyé la venue de Madame Isabelle. Il avait tenté de se justifier dans des lettres embarrassées envoyées au comte d'Aure. Avec une rare indélicatesse, son épouse rend publique toute leur correspondance privée, que le tout-Saumur lit avec jubilation. On y découvre que Marie Isabelle y est traitée de « mégère », « d'ingrate pécore » par Montigny, et de « salope » par le très mondain comte d'Aure.

- Cette version s'est transmise dans la mémoire orale de l'Ecole. Ainsi, Théodore Cahu s'en fait l'écho dans la réédition de " Théo-Critt à Saumur ".

5) Les déboires de Marie Isabelle

 Le 27 avril 1855, Marie Isabelle apprend que sa mission à Saumur est terminée et que le Comité de cavalerie va statuer sur sa méthode, ce qui est une façon élégante d'annoncer qu'elle est enterrée. Toujours audacieuse, elle part l'année suivante pour l'Angleterre, où elle dresse des chevaux récalcitrants. Elle y publie la première édition de son " Surfaix-cavalier ". Revenue à Paris, elle dirige la société hippique des haras de Saint-James au Bois de Boulogne, espérant y attirer tous les sportsmen de la capitale. En réalité, elle fait faillite et meurt dans la misère.

6) Les révélations de l'incident

 L'affaire Isabelle n'est qu'un incident mineur. Les surfaix de travail sont toujours employés, mais son procédé particulier est tombé dans l'oubli. Il est cependant révélateur de dégager la signification de cette affaire en s'en tenant au niveau saumurois.

- Les deux périodiques locaux, l'Echo saumurois, constamment conservateur, et le Courrier de Saumur, rallié à l'Empire, se sont montrés complaisants ( la presse est alors très surveillée ). Au lieu de faire du véritable journalisme et de s'informer sur place au sujet des leçons de Marie Isabelle, ils recopient des articles de la presse nationale, manifestement dictés ; ils louent l'écuyère à son arrivée, avant de la stigmatiser, lorsque le vent a tourné.

- Que le milieu militaire, les hommes de manège en particulier, soient d'un machisme caricatural est une évidence, sur laquelle il n'est nul besoin de s'appesantir.

- Plus intéressant est d'analyser le fonctionnement d'une pesante institution face à un événement tout à fait imprévu. L'Ecole fonctionne selon une pyramide hiérarchique particulièrement encadrée. Le ministère envoie sèchement ses ordres, le commandement local rend compte de leur application chaque semaine, tout en orientant ses rapports dans le sens le plus favorable à sa carrière. Les exercices de manège sont prescrits dans leurs moindres détails par un règlement qui a valeur de parole d'évangile, à part qu'on le change tous les vingt ans. Ce système ne laisse en théorie aucun espace pour l'initiative, ou tout au moins pour l'adaptation et la régulation. Face à un ordre idiot, il n'y a pas moyen de biaiser [ ce qu'on sait si bien faire dans l'Education nationale ]. Marie Isabelle est un grain de sable, qui s'est mis dans les rouages, l'énorme mécanique se détraque, les chefs s'absentent, l'écuyer en chef démissionne avec fracas, les insinuations et les coups bas pleuvent, l'Ecole traverse une crise sérieuse pour une affaire bien subalterne. Seul le tortueux général-comte de Rochefort parvient à tirer son épingle du jeu. Finalement, et les guerres vont le confirmer, ces trop lourdes machineries sont bien fragiles.