La marque d'Alexis L'Hotte

 

1) Un lorrain taciturne

 Né le 25 mars 1825, à Lunéville, cité de tradition cavalière, Alexis-François L'Hotte est fils d'un capitaine de lanciers de l'armée napoléonienne et d'une mère, écuyère passionnée, elle-même fille d'un Gendarme rouge de l'Ancien Régime. Dans son enfance, il s'intéresse bien plus à l'équitation et au vélocipède qu'à ses études, ainsi qu'il en convient volontiers dans ses Souvenirs. Il se met à travailler sérieusement au lycée de Nancy pour préparer l'entrée à Saint-Cyr. A la sortie de cette école, il est affecté dans la cavalerie et, à partir du 1 er janvier 1845, il effectue comme officier-élève deux années d'application à l'Ecole de Saumur, années plutôt rudes, au cours desquelles il n'a droit à aucun congé et ne peut retourner à Lunéville, au cours desquelles il n'est guère enthousiasmé par les procédés brutaux de l'écuyer en chef, Delherm de Novital, mais plutôt par ceux de Jean-Charles Rousselet, qu'il considère comme son premier maître.
 Dans la suite de sa carrière, L'Hotte est affecté à des régiments de lanciers, qui font surtout du maintien de l'ordre contre les ouvriers lorrains et contre les canuts de Lyon. En même temps, il peut s'adonner à l'équitation ; il rencontre François Baucher, dont le brio l'éblouit. Il revient à Saumur en 1850 pour suivre pendant un an le cours de lieutenant d'instruction ; il s'y perfectionne sous la direction du comte d'Aure, dont il devient le disciple favori. Fort logiquement, il passe capitaine instructeur au 1 er Cuirassiers à Lille, puis, comme chef d'escadrons, il dirige la section de cavalerie de Saint-Cyr. Le 16 mars 1864, il est nommé écuyer en chef à Saumur, cette promotion, due au maréchal Randon, ministre de la Guerre, consacre de longues années de travail et une réputation déjà établie.

2) L'écuyer en chef du manège de Saumur

 Contrairement à la plupart des officiers, L'Hotte sait faire preuve d'initiative et d'esprit d'indépendance. Le règlement en vigueur dans la cavalerie prescrivait le trot assis. Ainsi que le capitaine Guérin l'avait noté en 1851 ( Ecole du cavalier au manège, Paul Godet, p. 177 ), il constate que le trot enlevé, alors appelé trot à l'anglaise, dans lequel le cavalier opère des flexions au rythme des battues, apporte une allure plus souple et plus confortable. Il le fait pratiquer dans ses pelotons, comme on le pratiquait déjà à l'Ecole, et parvient finalement à le faire officialiser dans la cavalerie.

 Quoique peu disert et avare en conseils précis, L'Hotte, qui dirige particulièrement la division des lieutenants d'instruction, parvient en six années à hisser le manège de Saumur à un niveau remarquable. Le voici, dirigeant la reprise des sauteurs dans le manège des Ecuyers récemment rebâti. Tom Drake et Albert Adam ont figuré des exécutants quasi identiques, portant moustache et impériale, revêtus du grand uniforme du temps, le lampion, le frac décoré d'aiguillettes ( le symbole de l'autorité exécutive ), la culotte blanche et les bottes vernies, mises à la mode par L'Hotte.

Dessin de Tom Drake, chromolithographie par Albert Adam, France. Ecole Impériale de cavalerie, 1870, Sauteurs en liberté

 La Société Hippique Française organise son premier concours en avril 1866 dans le Palais de l'Industrie, l'ancêtre du Grand Palais. Le lieutenant-colonel L'Hotte fait pour la première fois quitter Saumur aux meilleurs cadres du manège et à 45 chevaux ; ils produisent les figures de carrousel devant l'Empereur et le Tout-Paris, qui se déclarent enthousiasmés, ainsi que les magazines. En voici la représentation sur un bois gravé publié par le Monde Illustré :

Paris - Palais de l'industrie (Champs-Elysées)- Carrousel donné le 19 avril par les écuyers de l'école de Saumur, sous la direction du lieutenant-colonel L'Hpte ( Dessin de M. Godefroy-Durand) - Gravure sur bois par Roevens.

Le manège de Saumur devient célèbre. A cette occasion, Adam dessine l'écuyer en chef montant Laruns :
Chromolithographie d'après Adam ajoutée à l'Album sur l'Ecole Impériale de cavalerie

 

3) Questions équestres

 Alexis L'Hotte redit constamment l'admiration qu'il porte à ses « deux illustres maîtres, Baucher et d'Aure ». Dans un esprit oecuménique, on écrit souvent qu'il a réalisé une synthèse entre les principes des deux écuyers rivaux. L'incompatibilité des approches est telle que cette synthèse est impossible.
 Dans sa pratique, L'Hotte, quand il voulait apprendre à ses chevaux personnels des allures et des mouvements artificiels, « ils étaient absolument soumis aux moyens que m'enseignait Baucher ». Cela pour ses exercices particuliers d'équitation artistique. Cependant, selon lui, « l'instinct du cheval peut nous éclairer », ce qui contredit Baucher. Par dessus tout, sa mission est d'enseigner l'équitation militaire ; or, écrit-il, « les instructeurs des régiments , sauf de rares exceptions, ne sont pas des savants en équitation. D'autre part, les moyens employés par l'instruction doivent être choisis de manière à se trouver à la portée de tous les cavaliers du rang. De là, nécessité de procédés d'instruction d'une grande simplicité. »
 L'équitation préconisée par d'Aure est « simple, pratique, facilement transmissible, mais ses horizons sont bornés ». C'est cependant elle qu'il fait pratiquer sans sophistication par les élèves du manège de Saumur, qui reste dans la lignée de l'école de Versailles et du comte d'Aure. Seules quelques méthodes empruntées à Baucher sont reprises dans le dressage des jeunes chevaux.

4) Le général de la réorganisation

 Au début de la Guerre de 70, L'Hotte, devenu colonel, commande un régiment en formation à Tours. Il ne combat pas les Prussiens, mais les Communards, prenant part à la répression sans états d'âme apparents.
 En novembre 1875, devenu général de brigade, il est nommé pour la quatrième fois à Saumur, désormais comme commandant de l'Ecole. Son rôle important dans la réorganisation de l'établissement et du règlement de la cavalerie sera étudié ultérieurement. En matière équestre, plus que jamais il pense que la haute école doit rester une activité particulière, le manège se consacrera strictement à la maîtrise du cheval ; seuls sont enseignés les trois airs naturels, la courbette, la croupade et la cabriole et, à la rigueur, le pas espagnol ; rien d'autre. Désormais, l'équitation d'extérieur et sportive a la priorité. Les écuyers en chef se sentent un peu brimés pendant le dernier quart du siècle. Le manège, qui perd de son éclat dans le dressage, trouve une compensation dans les succès sportifs.

5) L'Hotte et la politique

 Silence total des souvenirs de L'Hotte et des historiens du sérail sur la politique et la religion. On a beau faire semblant de l'ignorer, la politique vous rattrape un jour. Le père d'Alexis L'Hotte avait quitté l'armée en 1830, au changement de dynastie, et semble s'inscrire dans la tradition légitimiste. Son fils avait peut-être les mêmes opinions, encore qu'il ait pu se rallier sincèrement au Second Empire, qui le couvrait d'honneurs ; il témoigne d'une véritable vénération pour Napoléon 1 er. Quand, en 1877, il donne un nom à tous les lieux de l'Ecole, il accorde une place écrasante aux batailles et aux généraux napoléoniens. Alexis L'Hotte s'inscrit certainement dans le courant conservateur, et c'est le gouvernement royaliste de l'Ordre Moral qui le place à la tête de l'Ecole. Dans le conflit qui divise les royalistes entre partisans du drapeau blanc et partisans du drapeau tricolore, il se range dans le second camp et il le dit au comte de Chambord, qu'il était allé visiter à l'occasion d'un voyage d'étude en Autriche ( Weygand, Idéal vécu, Flammarion, 1953, p. 27-28 ).
 Ajoutons que le général est très courtois avec la municipalité républicaine de la ville. En juillet 1878, de jeunes officiers manifestent violemment quand ils entendent jouer La Marseillaise ( qui n'est pas encore hymne national ). Dans son rapport ( A.D.M.L., 1 M 6/76 ), le sous-préfet ajoute : « Je me plais à reconnaître que l'administration ferme et vigilante autant qu'impartiale de M. le Général L'Hotte a rendu extrêmement rares les conflits naguère si fréquents entre civils et militaires ». Cependant, L'Hotte se fait prendre en défaut par un événement qu'il n'avait pas prévu et qui appelle des explications.
 Don Carlos de Bourbon, qui avait mené une guerre de quatre ans pour arracher le trône d'Espagne à Alphonse XII, se réfugie en France en 1876. Il est adulé par les royalistes français les plus intransigeants et les plus racistes, puisqu'ils se réfèrent au pouvoir du sang et de la primogéniture. Le marquis Charles-Hardouin de Maillé, très influent à Saumur et chef des carlistes angevins, le reçoit dans son château de Jalesnes du 17 au 22 octobre 1879. Très fastueux, il étale son argenterie et sa vaisselle précieuse ( que des aigrefins de la suite princière lui dérobent en partant ). Il donne une chasse à courre, à laquelle participent quelques officiers de l'Ecole de cavalerie. Ces derniers,
par une fâcheuse initiative, convient le duc à visiter leur établissement. Don Carlos y vient le 21, sans assister à aucun exercice. Le général ne l'a pas reçu officiellement, mais il est impossible qu'il ait ignoré cette venue dont la presse parlait. Les républicains, vainqueurs depuis peu, surveillent de près le comportement de l'armée, et L'Hotte n'est sûrement pas rallié à la République. Le ministre de la Guerre lui inflige huit jours d'arrêts pour ne pas avoir mis en garde ses subordonnés contre de pareilles manifestations. Le général est disgracié et remplacé en février 1880 par le colonel des Roys, qui connaîtra des mésaventures comparables.

 L'Hotte occupe ensuite des fonctions hautement honorifiques, devenant inspecteur général de la cavalerie, puis président du Comité consultatif de l'arme.

6 ) La retraite active

 Le général de division L'Hotte prend sa retraite à 65 ans, la limite d'âge. Montant jusqu'à douze chevaux par jour, il n'avait pas trouvé le temps de se marier, bien que fort galant avec les dames. Il se retire à Lunéville, auprès de son frère. Il monte encore chaque matin ses trois chevaux, Glorieux, Domfront et Insensé, et il travaille à ses écrits jusqu'à son décès le 3 février 1904. Dans son testament, il avait prescrit d'abattre d'une balle de revolver ses trois chevaux, afin de leur épargner la déchéance. Précédemment déjà, il avait transformé en tapis les peaux de ses plus célèbres compagnons, apparaissant ainsi comme un amoureux éperdu de l'art équestre bien plus que des chevaux.
 Il laissait deux manuscrits inachevés, dédiés à ses neveux :

- " Un officier de cavalerie. Souvenirs du général L'Hotte ", publié chez Plon en 1905. Dans cette autobiographie très pudique, il parle fort peu de lui-même, mais raconte surtout ses rencontres avec Baucher et d'Aure. Le manuscrit s'arrête vers 1850.

- Général L'Hotte, " Questions équestres ", Plon, 1906. Ce recueil, relativement léger, est plus achevé que le précédent, car L'Hotte mettait en ordre des notes accumulées au jour le jour sur des cahiers personnels. Ces préceptes, rédigés dans une langue ferme, sont plus une philosophie de l'équitation que des recettes pratiques. Bien des passionnés en ont fait leur livre de chevet. Ils y lisent la célèbre formule, trop souvent déformée ( p. 13-14 ) :

« Ces buts peuvent s'exprimer en trois mots : calme, en avant, droit. Pour le cavalier peu habile, au lieu de droit, je dirai direction.
 L'ordre dans lequel ces trois buts doivent être poursuivis est invariable, absolu, et il ne faut rechercher le suivant qu'après avoir atteint le précédent. »

 L'Hotte apparaît comme un perfectionniste, à la fois enthousiaste et insatisfait ( p. 223 ) : « les écuyers de valeur ne se présentent qu'à l'état de rares exceptions ».